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IL — LES DRAMES RAMAÏQUES

Le drame indien, à en juger sur les déclarations des prologues, est surtout une œuvre de style. L'auteur qui traite le sujet le plus rebattu, le thème le plus banal, se recommande aux auditeurs par ses qualités de style et laisse de côté les véritables mérites dramatiques de la pièce. La nouveauté de l'intrigue, l'imprévu des combinaisons, l'originalité de l'agencement paraissent incapables de provoquer l'intérêt du public. Cependant les deux éléments se mêlent et s'unissent si intimement que les variations du goût exercent sur l'un et l'autre une action simultanée ; soit par instinct d'artiste, soit par désir conscient de donner à son ouvrage l'unité de ton, le poète marque des mêmes caractères son style et sa composition. Si la comparaison des stances écrites sur le même sujet à des époques différentes permet de suivre l'évolution du goût poétique, la comparaison des drames fondés sur le même sujet permet de tracer avec autant de sûreté et de précision l'histoire du goût dramatique dans l'Inde.

Entre les sujets préférés des poètes, les aventures de Râma tiennent le premier rang. Depuis les premiers essais du théâtre, le public ne s'est pas lassé de les voir et de les entendre. Leur succès, d'ailleurs, s'explique aisément. L'épopée, populaire aussi bien que savante, les avait célébrées chez tous les peuples et dans tous les dialectes de l'Inde, et elle avait donné à Ràma le caractère d'un héros national ; la religion s'était à son tour emparée de lui et l'avait consacré par le culte. Les personnages de Râma et de Sîtâ, si vertueux et si malheureux, réalisaient à merveille les types du héros et de rhéroïne théoriques. Les sentiments essentiels de la légende, l'amour et l'héroïsme, étaient justement nécessaires au grand drame ; les sentiments auxiliaires, la pitié, l'horreur, la terreur, se dégageaient naturellement de l'action. Le merveilleux se trouvait atténué à point : Râma et Sîtâ, divinités incarnées sous la forme humaine, se rapprochaient assez de l'homme pour sentir et penser comme lui, et s'en éloignaient assez pour être exempts dépêché. Les personnages

secondaires mêlés à Fintrigue avaient une ampleur et an relief incomparables ; c*étaient des monstres et des colosses dont le spectateur ne discutait pas Texistence, puisque la religion Taffirmait. Les prédécesseurs lointains de Bhavabhûti, qui n'avaient pas appris à resserrer une longue histoire en sept actes, découpaient en tableaux les épisodes de Tépopée. Le Mahâ-nâtaka en fait foi, ainsi que les représentations demi-religieuses de la Râm-Lilâ et de Ceylan. L'action suivait fidèlement le récit à travers le long espace d'années qu'il recouvre, et lui empruntait son allure irrégulière, tantôt lente, et tantôt pressée.

Le théâtre littéraire, à son tour, ne se lassa pas d'exploiter le sujet. Un des plus anciens documents sur le nâtaka nous montre « le Râmâyana mis en nâtaka » et joué par Pradyumna et ses compagnons*. Un contemporain de Kâlidâsa, le protégé de Màtrgupta, Mentha, paraît avoir transporté au théâtre les aventures de Râma*. Deux des drames de Bhavabhûti sont tirés de Vâlmîki ; son protecteur Yaçovarman compose aussi un drame raraaïque; un autre roi, Bhîmata, qui règne à Kalanjara, écrit le Svapnadaçânana ; Râjaçekhara, le Bâla-Râmâyana ; peu de temps avant lui, Murâri traite le même sujet dans l'Anargharâghava. Au onzième siècle, le roi de Dhâr, Bhoja, charge Dâmodara de remanier un ancien drame ramaïque ; nous retrouvons la légende de Râma à la fin du XIV" siècle dans le théâtre du Népal (Abhinavarâghava par Manika; 1390); elle fournit sans interruption des drames aux poètes de l'Inde méridionale : Prasanna-Râghava, Jânakîparinaya, Sîtâvivâha, etc.. La plupart de ces drames sont encore inédits ; le choix des éditeurs indiens s'est porté de préférence sur ceux dont la renommée est établie : le Mahâvîracarita, le Bàlarâmâyana, l'Anargharâghava, le Mahânàtaka, le Prasanna-Râghava, le Jânakîparinaya. Ces six drames composés à des époques successives de la littérature indienne ont été accueillis comme des chefs-d'œuvre par les générations qui les virent naître, et ils ont conservé à travers les siècles la faveur du public lettré. Ils permettent, à ce double titre, de reconnaître les caractères généraux du goût dramatique dans

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