IV
rattachent sans interruption aux antiques itihâsas. Les grands grammairiens, Pànini et Patanjali, ont précédé de longtemps le siècle de Vikramâditya ; plusieurs textes du canon bouddhique sont aussi de date ancienne. Parmi ces ouvrages de nature si variée, les uns fournissent des documents positifs sur l'état du théâtre, sur les spectacles, sur la forme des représentations, sur Tart dramatique ; les autres emploient les procédés caractéristiques du genre dramatique, se servent du dialogue, de la déclamation, de la mise en scène et de l'accompagnement, et développent isolément les éléments constitutifs que le drame doit grouper. Si l'interprétation de ces documents, fondée sur des indications trop vagues ou trop peu certaines, risque de paraître arbitraire ou téméraire, les informations puisées à d'autres sources, tirées des pays voisins, ou même empruntées à des observateurs modernes, permettent de la contrôler et de la préciser. Le vocabulaire même de l'art dramatique a conservé, sans en avoir conscience, des noms intéressants qui éclairent les origines du genre. Réunis, classés et coordonnés, ces documents forment une chaîne dont les anneaux relient Kàlidâsa et Bhavabhûti aux vieux poètes sacerdotaux des tribus aryennes.
A. — LA LITTÉRATURE VEDIQUE
Le plus ancien des livres indiens, l'aîné des recueils védiques, le Rg-Veda, est déjà familier avec l'emploi du dialogue : tantôt il interrompt brusquement la prière ou le récit, et s'arrête presque aussitôt ; tantôt il s'étend à l'hymne entier. La Samhità du Rg-Veda présente quinze hymnes entièrement dialogues^; ils sont répartis dans plusieurs maiidalas et attribués à plusieurs familles sacerdotales (I, 165, 170, 179; III, 33; IV, 18; VII, 33; VIII, 100; X, 10, 28, 51-53, 86, 95, 108). La nature de ces chants est assez variée ; le nombre des interlocuteurs n'est jamais supérieur à trois : Nema Bhàrgava prie, Indra lui répond (VIII, 100) ; Yamî invite son frère à l'amour, Yama la repousse au nom des lois sacrées (X, 10) ; Purùravas rappelle l'inconstante Urvaçî, et l'Apsaras se dérobe (X, 95) ; Agastya, sa femme Lopamudrâ et leur fils
échangent des propos énigmatiques (I, 179) ; ainsi font Indra, Vàinadeva, Aditi (IV, 8), Indra, Indrânî, Vrçàkapi (X, 86), Indra, Vasukra et la femme de Vasukra (X, 28). Parfois un personnage collectif, une sorte de chœur tient lieu d'un personnage : Indra, Agastya, et les Maruts (I, 165, 170) ; Viçvâmitraet les Rivières (III, 33); Vasiçtha et ses fils (VII, 33); Saramuet les Panis (X, 108) ; Agni et les dieux (X, 5153). Quelques exemples sufiiront à montrer les caractères généraux de ces compositions.
X, 108. — Saramà, messagère dlndra, vient réclamer aux démons Panis les vaches célestes qu'ils ont dérobées.
Le chœur des Panis. — Que désire Saramâ qu'elle est venue ici ? Long est le chemin qui s'en va bien loin. Que nous veut-elle? Qu'a-telle à se tant presser? Comment as-tu franchi les flots de la Rasa ?
Saramà. — Messagère envoyée par Indra, je viens, ô Panis, réclamer vos grands trésors. Voilà qui m'a protégée des terreurs et de la chute, et comment j'ai franchi les flots de la Rasa.
Le chœur, — Quel est cet Indra, ô Saramâ ? Quelle figure a-t-il, celui dont tu viens messagère de si loin ? Qu'il vienne que nous fassions amitié avec lui et qu'il soit le gardien de nos vaches.
Saramâ, — Je ne sache pas qu'on puisse le duper ; c'est lui qui duperait, lui, dont je suis venue messagère de si loin. Point ne le cachent les rivières profondes. Frappés par Indra, vous tomberez par terre, ô Panis !
Le chœur, — Ces vaches, ô Saramâ, que tu réclames, elles volent aux extrémités du ciel, ma bonne. Qui les lâcherait sans combattre? Nous aussi, nous avons des armes aigiies.
Saramâ. — Vos paroles, ô Panis, sont sans armes. Quand vos misérables corps seraient impénétrables aux flèches, et inviolé ce long chemin qui mène à vous, Brhaspati ni pour ceci ni pour cela ne vous épargnera.
Le chœur. — Ce trésor, ô Saramâ, repose dans la pierre, ce trésor de vaches, de chevaux, de richesses. Les Panis le gardent qui sont de bons gardiens. Vide est le lieu où tu es venue, sans rien à y trouver.
Saramâ. — Eh bien ! ils vont venir les r^is aiguisés par le
Soma, Ayasya, les Angiras, les Navagvas. Ils se partageront les Taches de votre étable, et les Panis revomiront leurs paroles.
Le chœur, — Sans doute, Saramâ, si tu es Venue, c'est contrainte par la violence du dieu. Je veux faire de toi ma sœur, ne t'en va pas; nous te donnerons, ma belle, une part des vaches.
Saramâ, — Je ne sais que c'est frère ni sœur. Indra sait, et aussi les Aûgiras terribles ; ils veulent les vaches, ils ont désiré que je vienne ici ; hors d'ici, Panis, et au large !
[Le chœur), — Loin d'ici, Panis, au large! Sortent les vaches mugissantes suivant la loi, les vaches qu'ont découvertes dans leur cachette Brhaspati, et Soma, et les pierres, et les rçis inspirés !
Ailleurs, les dieux parlementent avec un de leurs égaux, Agni, qui se dérobe à ses fonctions et ne consent à capituler qu'à des conditions onéreuses (X, 51 ; cf. 53) :
Les dieux, — Grande elle était, forte elle était, la membrane dont tu t'es enveloppé pour entrer dans les eaux. Un dieu seul, en te cherchant partout, et maintes fois, a vu ton corps, ô Agni Jâtavedas !
Agni. — Qui m'a aperçu? Quel est ce dieu qui m'a cherché en tous lieux? Où donc, ô Mitra et Varuna! se cachent les flammes d'Agni qui vont vers les dieux?
Les dieux. — Nous t'avons cherché en maints lieux, Jâtavedas, entré dans les eaux, dans les plantes. C'est Yama qui t'a vu, ô lumineux, brillant extrêmement à travers ta décuple cachette.
Agni. — J'avais assez du sacrifice, ô Varuna ; voilà pourquoi je suis parti ; que les dieux ne m'y attachent plus. Je me suis reposé de toutes façons, je ne me soucie pas de cet office, moi Agni.
Les dieux. — Viens : le pieux Manu désire sacrifier ; il a tout préparé et tu restes dans les ténèbres, Agni; rends les chemins faciles, les chemins par où vont les dieux ; apporte les sacrifices de bon cœur.
Agni. — Les frères aînés d'Agni ont imposé cette charge comme des cochers qui suivent un chemin ; c'est par dégoût d'elle, ô Varuna, que je me suis enfui; j'ai fui comme un buffle loin de la corde du chasseur.
Les dieux. — Eh bien! nous te donnons une vie exempte de vieillesse pour que, attelé à la besogne^ tu n'aies point de mal à subir et que tu portes de bon cœur aux dieux leur part de sacrifice, ô noble!
Agni, — Donnez-moi comme part de nourriture succulente les prayàjas et les anuyiijas (libations de beurre fondu avant et après le sacrifice), à moi tout seul, et que j'aie le beurre fondu et l'esprit des plantes ; et que longue soit la vie d'Agni, ô dieux!
Les dieux, — A toi les prayàjas et les anuyâjas, à toi seul; que ce soit ta part succulente du sacrifice; que ce sacrifice tout entier soit à toi ; que les quatre régions te rendent hommage !
Parfois le poète entre en scène, soit pour figurer comme personnage du dialogue, soit pour réclamer la récompense due à son œuvre :
Rg. III, 33. Viçvâmitra, prêtre des Bharatas, prie une des rivières qui coulent vers l'Indus d'ouvrir un passage à la tribu.
Viçvâmitra, — Du sein des montagnes, sans contrainte, comme deux cavales en liberté qui luttent de vitesse, pareilles à deux vaches mères qui lèchent, la Vipâç et la Çutudrî se précipitent avec leur lait.
Lancées par Indra, désireuses d'un libre cours, à l'Océan vous allez comme deux chevaux attelés ; luttant de vitesse, gonflées de vagues, l'une devons va vers l'autre, 6 belles!
J'ai été vers la Sindhu (Indus), la mère des mères ; nous sommes allés à la Vipàç large, bienheureuse, comme deux mères qui lèchent leur veau, elles vont vers leur matrice commune.
Les Rivières, — Nous que tu vois, gonflées de lait, qui courons vers la matrice faite par les dieux, notre courant impétueux ne se peut retenir. Que désire le prêtre qui nous invoque si fort?
Viçv. — Arrêtez-vous à ma parole de soma; soumises à la loi, arrêtez-vous dans votre course pour un instant; ma prière puissante va vers la Sindhu ; implorant votre faveur, je vous implore, moi le fils de Kuçika.
Les R, — C'est Indra qui, la foudre a i bras, nous a écorché
le chemin ; il a abattu Vrtra, Tenveioppeur des rivières ; c'est le dieu Savitar aux belles mains qui conduisait ; c'est en son action bienfaisante que nous allons larges.
Fier. — Eternellement est à célébrer l'exploit héroïque d'Indra, quand il a fendu Ahi ; de sa foudre il brisa les barrières, et les eaux allèrent cherchant un chemin.
Les R, — Cette parole, chantre, ne l'oublie pas ; les races futures la rediront à haute voix; poète, sois-nous aimable dans tes hymnes. Ne nous rabaisse pas chez les hommes ; hommage à toi !
Viçv. — Allons, sœurs; prêtez Toreille au poète; il est venu de loin vers vous, avec un char comme véhicule ; courbez-vous, faciles à traverser, plus bas que l'essieu, rivières, avec vos ondes.
Les R. — Soit, écoutons tes paroles, ô poète ! Tu es venu de loin avec un char comme véhicule ; je veux me courber pour toi comme une femme aux seins gonflés, je veux m'ouvrir à toi comme la jeune fille à l'époux.
Viçv. — Que les Bharatas te traversent, dans leur course hâtive en quête de troupeaux, tribu pressée par Indra. Que votre cours roule son élan impétueux,^ je demande votre faveur, déesses.
{Le chœur; vers irrégulier), — Les Bharatas en quête de troupeaux ont traversé; le prêtre a obtenu la faveur des rivières; gonflez-vous, dans toute votre force, généreuses, gonflez vos flancs, allez rapidement.
Que la vague emporte les tampons de votre joug, brisez vos barrières ; que les vaches bienfaisantes, sans péchés, ne soient point vides !
Rg. I, 165. Les Maruts, génies des vents et compagnons d'Indra, célèbrent ses exploits.
Indra. — Avec quel élan mes camarades, mes frères de nid, les Maruts se sont précipités ensemble! quelle est leur intention? D'où viennent-ils en faisant retentir leur mugissement, ces taureaux avides d'ofirandes?
Les Maruts. — D'où viens-tu, Indra, de si belle humeur, seul? Comment se fait-il? Tu t'entretiens par rencontre avec nous qui voltigeons ; dis-nous donc, dieu aux coursiers bais, ce que tu nous veux ?
Indra. — A moi les sacrifices, les prières, les somas bien pressés; la senteur en monte; j'ai moi-même apporté la pierre. Ces hymnes nous prient, nous souhaitent ; mes chevaux nous les mènent.
Les M, — Nous allons, Indra, atteler nos corps impétueux aux hommes libres qui sont les plus proches : nous allons nous les atteler fortement, car tu nous arrives à souhait.
Indra. — Où donc était, Maruts, votre fameux souhait quand vous m*avez laissé seul à combattre Vrtra ? Puissant, fort, redoutable, c'est moi qui dirigeai sur chaque ennemi mes traits.
Les M. — Tu as fait beaucoup pour nous, ô taureau, par tes mille exploits ensemble. Puissions-nous faire, ô Indra, de nombreux actes de vaillance avec force, comme nous le voudrions, Maruts !
Indra. — J'ai tué Vrtra, ô Maruts, avec ma force, rendu fort par la rage ; c'est moi, moi qui ai la foudre au bras, qui pour Manu ai donné libre cours aux eaux chatoyantes.
Les M. — Il n'est rien dont tu ne triomphes, Maghavan ; il n'est pas de dieu semblable à toi ; aucune créature présente ou passée ne t'atteint ; que ta volonté soit faite, ô grand Indra !
Indra. — Seul même, ma force serait triomphante ; ce que je veux, ma pensée l'exécute; car je suis puissant, ô Maruts; tout ce que j'entreprends, moi Indra, j'en sors victorieux.
Votre hymne, Maruts, m'a réjoui, quand vous m'avez adressé cette prière douce à entendre, à Indra mâle, de bonne heure, à moi votre ami, vous mes amis, à moi vous.
Ainsi ceux qui veulent me plaire en augmentant, irréprochables, et ma gloire et ma force par la pensée, ceux-là au teint blanc, ô Maruts, me plaisent et vous me plaisez ainsi.
Le poète. — Qui donc, ô Maruts, vous a ici mis de belle humeur? Venez en amis, chez des amis, pour rendre intelligibles des sens mystérieux ; faites attention à mes pieuses pratiques.
Ce qui vient d'une personne honorable mérite récompense ; le poète qui nous a faits, c'est la piété du fils de Mâna. Allons, Maruts, tournez-vous vers le poète ; c'est en votre honneur qu'il a chanté cette poésie.
A VOUS cet hymne, Maruts, ce chant du poète fils de Màna, Màndàrya. Venez vous rafraîchir; nous, puissions-nous trouver une demeure où abondent les gouttes rapides.
Les hymnes dialogues n'ont pas d'emploi dans la liturgie*. Les anciennes classifications de la Samhitâ les rangeaient dans une catégorie spéciale, les Samvâdas (colloques). Plusieurs, en raison de leur caractère équivoque, prêtaient à la discussion ; ainsi Yâska comptait Thymno X, 95, dans les samvâdas ; Çaunaka le classait dans les récits légendaires (itihâsa).* M. Oldenberg a tenté assez récemment de déterminer la nature réelle de ces hymnes *. Il les considère presque tous comme les débris épars d'anciens morceaux épiques ; la narration qui les encadrait, laissée à la libre improvisation du rhapsode, n'a jamais pris de forme arrêtée et s'est perdue; mais les paroles des dieux et des saints, consacrées par la sainteté des interlocuteurs, se sont conservées intactes, fidèlement transmises de bouche en bouche jusqu'à l'époque des diascévastes. L'hypothèse est ingénieuse, mais elle ne s'impose pas. L'exposition est en général si nette, le dialogue si bien suivi, qu'un commentaire narratif paraîtrait superflu.
Il est impossible de lire la plupart de ces hymnes sans s'imaginer une sorte de spectacle dramatique. Le tour scénique de l'hymne 1, 165, frappait déjà M. Max Millier. «Nous pouvons, dit-il, supposer que ce dialogue des Maruts avec Indra était répété aux sacrifices en l'honneur des Maruts ou même qu'il était joué par deux chœurs figurant, l'un Indra, l'autre les Maruts^ ». Les arts auxiliaires du théâtre étaient dès l'époque védique assez développés pour concourir à l'éclat du spectacle. Le Sâma-Veda, simple adaptation musicale des vers du Rg-Veda, suppose une étude savante et même raffinée de la musique liturgique. Le chant et la danse étaient les plaisirs favoris de TÂrya. « Sur la terre les mortels dansent et chantent au son du tambour' ». Les tribus campées dans le Penjab avaient déjà leurs bayadères chargées de parure» *,