LES TERMES TECHNIQUES. — LES PRÂCRITS
Le vocabulaire de l'art dramatique présente un grand nombre de termes originaux, créés, empruntés ou transformés pour répondre aux exigences d'une classification minutieuse. L'histoire de ces mots est souvent obscure; l'étymologie et la sémantique combinées ne suffisent pas toujours à en rendre raison; le rapport du nom avec la notion qu'il exprime semble en général assez arbitraire, et les explications proposées par les commentateurs ne sont guère que des jeux d'esprit. Un grand nombre de ces termes techniques frappent à première vue l'attention par un caractère commun, souligné par l'emploi fréquent des lettres cérébrales : leur allure pràcrite détonne au milieu du texte sanscrit qui les encadre. Si la théorie était d'origine purement sanscrite, elle n'aurait pas eu de raison pour inventer des mots en dehors de la langue sanscrite ; le sanscrit était assez riche, il se prêtait assez aisément à tous les genres de composition et de dérivation pour satisfaire aux besoins des théoriciens les plus sub-
1. Cf. abhisàrikàj une des situations de l*hérome dans la technique.
Théâtre indien. 22
tils. Il est permis de se demander si ces vocables étranges ne rappellent pas, comme des survivants, un âge littéraire plus ancien que le drame sanscrit. Avant l'époque des Bhâsa et des Kàlidàsa a fleuri sans doute un théâtre pràcrit, déjà littéraire, mais plus voisin encore des dialectes populaires que ridiorae sacré des écoles brahmaniques. Une littérature didactique, fondée sur les œuvres de ce théâtre et rédigée également en prâcrit, a préparé la venue du Nâtya-çàstra. Bharata a recueilli fidèlement l'héritage des vieux théoriciens ; il a donné la façon sanscrite aux termes techniques susceptibles de la prendre, et il a laissé aux autres leur physionomie originale. Mais l'interprétation sanscrite même n'a pas été toujours exacte, pour être toujours littérale, et la connaissance plus complète des prâcrits anciens éclaircira peut-être l'emploi particulier à la langue didactique de certains mots que le sanscrit ne suffît pas à expliquer.
L'usage et la répartition des prâcrits littéraires, minutieusement réglés parles traités techniques, fournissent au problème des origines une donnée nouvelle, et tendent à confirmer notre hypothèse sur les antécédents prâcrits du théâtre classique. La longue nomenclature des prâcrits chez Bharata et dans le Sâhitya-Darpana n'est que l'application détaillée d'un principe général, unanimement reconnu : n Les rôles inférieurs parlent toujours le patois de leur pays natal'. » Mais la pratique courante du nâtaka réduit les prâcrits à quatre types essentiels : la çaurasenî, la mâgadhî, la paiçâcî, et la mahâràçtrî. Trois de ces prâcrits empruntent leur nom à des provinces de l'Inde^; mais ils se séparent nettement par leurs traits caractéristiques des patois propres à ces provinces* ; le quatrième, le parler des démons (Piçâcas), se place manifestement en dehors de la géographie et même de l'usage réel. Les prâcrits dramatiques sont des langues artificielles et purement littéraires : la mahâràçtrî et la paiçâcî avaient même pris, avant la Renaissance sanscrite, un déve-