‹ Le théâtre indienChapitre 206 sur 263 · Harsacar · texte numérisé non relu

Harsacar

pratiqué le théâtre. Lorsqu'au premier acte elle fuit devant Samsthânaka, et lui échappe à la faveur de Tobscurité, Timbécile amant, croyant la tenir, saisit par les cheveux Tesclave Radanikâ ; elle crie , et il s'étonne d'entendre une autre voix : « N'en soyez pas trop surpris, reprend le vita; à paraître en scène (raùgapraveça), à étudier les beaux-arts, et à s'exercer aux moyens de tromper, elle a appris à bien jouer de la voix. » (v. 42). En traversant la quatrième cour du palais de Vasantasena, Maitreya y rencontre des courtisanes occupées à jouer des cymbales, de la vînâ, à chanter; d'autres « apiJrennent à réciter des pièces de théâtre*. » Un passage curieux du Daçakumâra décrit l'éducation idéale de l'actrice*. La belle Kâmamanjarî a gagé de séduire un ascète établi près de Campa ; elle feint de renoncer au monde et va rejoindre l'anachorète. Sa mère « dont elle est la seule ressource » vient la réclamer. « 0 vénérable, dit-elle, ma fille, ton esclave, m'accuse d'avoir mal agi envers elle. Ma faute, c'est d'avoir rempli mon devoir. N'est-ce pas le devoir d'une mère de courtisane de veiller, dès sa naissance, à former ses membres, à développer ses charmes et ses forces, à embellir son teint, à ouvrir son intelligence, à maintenir en équilibre les humeurs, l'appétit, et l'organisme au moyen d'une nourriture sagement mesurée ; à lui montrer rarement son père même, passé cinq ans ; à l'anniversaire de sa naissance et aux jours fériés, il faut célébrer en sa faveur des cérémonies propitiatoires ; il faut lui donner un professeur d'art erotique avec les sciences auxiliaires, la dresser à la danse, au chant, à la musique, à l'art dramatique, à la peinture, aux goûts, aux parfums, aux fleurs, et encore à l'écriture, à la prononciation ; puis lui donner une simple teinture de grammaire, de logique, d'astronomie ; les professions, les finesses de la plaisanterie, les jeux veulent une étude approfondie; reste alors à chercher un homme de confiance qui lui apprenne patiemment les raffinements du plaisir. Aux processions, aux fêtes publiques, on l'exhibe en grande toilette avec une suite nombreuse ; a-t-elle l'occasion de paraître dans un concert,

i. Nattaatp pâthianti, IV, p. 70, 1. 3. 2. Daçakum. II, p. 39 sqq.

on gagne d'avance le suffrage de plusieurs connaisseurs pour lui assurer le succès ; on fait publie? son nom en tous lieux par des artistes appréciés ; on charge des comédiens, pîthamardas, vitas, vidûçakas, et des religieuses de prôner dans toutes les réunions mondaines sa beauté, son caractère, ses connaissances, sa grâce, son charme. » Ainsi les mères d'actrices avaient, dans Tlnde, inventé jusqu'aux claqueurs même et devancé la réclame.

L*uniformité des pièces indiennes entraînait une distribution fixe des emplois dans la troupe. Il fallait, du côté des acteurs, un amoureux {iiâyaka), un bouffon (vidùfaka), un bel esprit (vita), et, parmi les femmes une amoureuse {nâyikd)^ une confidente isakhî). Les autres emplois n'avaient pas de titulaires fixes. Les indications des prologues sur la répartition des rôles sont malheureusement peu nombreuses : dans les deux nâtikâs du roi Harça qui ont Tune et l'autre pour héros Vatsa Udayana, le sûtradhâra jouait le rôle du roi ; son frère puîné représentait le ministre Yaugandharàyana dans Ratnâvalî, et le chambellan du roi Drdhavarman dans Priyadarçikâ. Dans Mâlatî-mâdhava, le sûtradhâra jouait la religieuse bouddhiste Kamandakî, et le pâripârçvika Avalokità, l'élève de la religieuse. Il ne faut pas se hâter d'en conclure que les rôles de femmes étaient toujours tenus par des hommes. Le personnage de l'actrice dans les prologues et la fréquente mention des actrices dans les textes contredisent nettement cette supposition ; des documents formels la condamnent. Le personnage de Vâsavadattâ dans l'Udayanacarita (Priyad. III, garbhânka) est tenu par Âranyakâ, tandis qu'une autre suivante de la reine, Manoramâ, doit représenter Vatsa ; mais, à l'insu de Vâsavadattâ, c'est le roi en personne qui joue son propre rôle. La représentation de Ratnâvalî décrite par Dâmodara montre également une actrice chargée du rôle de l'héroïne. Si la religieuse et son élève étaient représentées par des acteurs, l'exception est bien naturelle ; ces deux personnages n'avaient de féminin que le costume ; leur caractère et leurs allures permettaient de les assimiler sans violer les convenances ou le goût à des rôles masculins.

Ainsi organisée, la troupe courait le pays en quête d'occa-

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sions favorables : les changements de lune, le sacre d'un roi, une procession, une pompe religieuse, un mariage riche, le retour d'une personne chère, la prise de possession d'une ville ou d'une maison, la naissance d'un fils ne se fêtaient pas dignement sans une représentation dramatique*. Les spectacles prenaient quelquefois le caractère d'un véritable concours entre plusieurs compagnies. Les auteurs de drames ramaïques aiment à fonder leurs prologues sur des rivalités de ce genre, qui donnent au spectateur un avant-goût des luttes héroïques entre Râma et Râvana. « Il faut traiter avec honneur le public réuni à la procession de Puruçottama ; un acteur venu de je ne sais quel pays et nommé Kalahakandala (Brandon-de-Discorde) donne constamment des représéntationç où abondent le tragique, le terrible, l'horrible, le merveilleux et qui troublent violemment le monde. Aussi ai-je reçu comme une faveur l'ordre de jouer un drame où s'expriment et se manifestent des sentiments que le spectateur préfère. Moi, le disciple de Bahurùpa qui professait leNâtyaveda, moi, Sucarita, natif du Madhyadeça, je suis vraiment un homme heureux ! Car — Satisfaire le public, c'est le plus cher désir du comédien ; si un autre a dérobé sa faveur, je saurai la reconquérir ! * » Le prologue du Bâla-Râmâyana part d'une donnée analogue : « Vous savez sans doute la promesse de Dhùrtila, le professeur d'art dramatique (nâtyâcârya) : <( Qui saura, a-t-ildit, dans une œuvre où dominent l'héroïque et le merveilleux montrer un talent extraordinaire aura ma fille en mariage, car elle est accomplie dans l'art dramatique et la danse. » Déjà le comédien RaAgavidyâdhara est venu du Midi (Daksinâpatha) pour concourir, et il a échoué. Je veux à mon tour subir Tépreuve. » Râjaçekhara transporte ce prologue, presque sans modification, dans le Pracandapândava : RaAgavidyàdhara promet sa fille à l'acteur qui interprétera dignement le drame ; le sûtradhâra se présente avec ses quatre frères pour concourir contre ses cent cousins. L'émulation se transformait parfois en concurrence déloyale, si on en croit le prologue du Prasanna-Râghava :

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