LA REPRÉSENTATION
Si la pénurie des documents nous oblige à coudre bout à bout des fragments épars pour en tirer quelques informations sur la pratique du théâtre, nous sommes réduits presque aux
seules ressources de rimagination pour reconstituer Tensemble d'une représentation dramatique. Peu de textes en parlent; aucun n'en donne une description détaillée \ Le passage le plus intéressant se trouve dans le Kuttanîmata (les Leçons de TEntremetteuse) de Dâmodaragupta. Le poète, qui vivait à la cour de Jayâpîda, roi de Cachemire, dans la seconde moitié du viii** siècle, décrit une représentation de Ratnâvalî, la nâtikâ composée par Har§a de Canoge au siècle précédent. Par malheur, ce poème si curieux est incomplet; le texte, en est mal établi, et la représentation s'arrête après le premier acte. « Le maître de danse dit au fils de Simhabhata : Daigne regarder un seul acte de la pièce, afin que ma peine ne soit pas stérile. Le prince royal y consentit d'un mouvement de sourcils ; le maître alors fit préparer tous les instruments et distribua les rôles. A la fin de l'ouverture jouée par les flûtes, etc., le directeur {sûtrin) entre en scène; il a l'air résolu et co mmence par se gagner le cœur des spectateurs en vantant l'habileté du poète, l'intérêt des aventures du roi Yatsa. Il exécute une dhruvâ qui a huit kalâs comme mesure, en respectant le ton et le temps, appelle ensuite l'actrice et cause avec elle d'afi'aires domestiques. Lorsqu'il a annoncé l'entrée d'un personnage du drame, il recule adroitement de quelques pas et se retire avec sa- ménagère sur un chant de sortie. A propos du kathodghâta (sic corr.), le ministre (Yaugandharâyana) entre alors et annonce qu'un plan compliqué doit assurer Téclatant triomphe de son souverain ; il voit le roi Vatsa monter sur la terrasse du palais pour assister aux gais ébats de la fête de l'Amour, et s'en va travailler au succès de ses combinaisons. Le roi, accompagné de son bouffon, paraît sur sa terrasse et s'étonne du spectacle dont il est témoin ; les victoires de son armée réjouissent son cœur. Les yeux épanouis, il regarde avec une surprise joyeuse les danses de ses sujets, et s'écrie : Ami, vois, vois! Enfants,
1. Cf. aussi la représentation du Lakçmî-svayatrivara mentionnée dans Vikram. (sup. 182-3), et le spectacle joué par les Apsaras devant Çiva et Pârvatî, dans le Kumâra-sarn. (sup. 182) ; enfin le Harivaniça (sup. 326-829). I-tsing, cinquante ans après le roi Har§a, rappelle la représentation théâtrale du Nàgànanda au temps de ce prince. (Voir sup. 191.)
jeunes gens, yieillards, belles aux libres allures, sans souci de ce qu'on doit dire et de ce qu'on doit taire, tous dansent avec une joie croissante*... Puis deux servantes envoyées par
Vâsavadattâ entrent en dansant Les yeux agités, le roi
pris de curiosité s'écrie : Quel charme de les voir ainsi s'amuser toutes deux ! (Description de leurs jeux ; 876-880 ; elles se jouent du bouffon ; 881.) Après avoir longtemps joué, elles s'approchent du roi et lui communiquent le message de la fille de Pradyota. «La reine, Sire, vous commande.... » ; elles s'arrêtent, se regardent honteuses, et reprennent : <c Pardon, vous recommande d'assister à la cérémonie où elle veut rendre hommage à l'Amour. Roi qui ornez la terre, tel est, dit-elle, mon vif désir. » Leur message accompli, elles disparaissent derrière le rideau (yavanikâ-antarite). Le rideau s'écarte (apanitâtiraskarinî), et voici la reine accompagnée d'une servante qui porte dans ses mains les objets du culte; c'est Ratnâvalî, mais Vâsavadattâ ne le sait point. La reine s'aperçoit de la présence de Sâgarikâ, accuse son monde de négligence, et, toute troublée, dit à Kâncanamâlâ : « Renvoie cette jeune fille au gynécée, et prends les fleurs et le reste, avant qu'elle tombe sous les yeux du roi. » Kàncanamâlâ s'approche de Sâgarikâ et lui dit : « Pourquoi es-tu là? Tu as laissé partir Medhâvinî (la perruche). Va-t-en vite, et ne tarde pas. » L'ordre de la reine exécuté, Sâgarikâ remet la perruche aux mains de Susaragatâ et reste là pour assister aux rites en l'honneur de TAmour. « Je m'en vais, dit-elle, regarder, cachée par ce berceau de sinduvâra; je veux voir si l'Amour est honoré ici des mêmes cérémonies qu'au gynécée de mon père. » Elle voit le roi Vatsa pareil au Désir incarné, à l'Amour sous forme humaine ; et elle s'écrie : « Gloire au dieu! ».... Un héraut récite alors dans la coulisse : « Il charme les yeux; il a une splendeur intacte; il donne la joie et semble répandre des rayons d'ambroisie; voici qu'à l'heure du soir, les princes de la terre attendent le moment de voir Udayana. » Lorsqu'elle entend cet autre nom, la princesse, au comble de la surprise, rend hommage au roi dans son cœur : « C'est donc lui Udayana, ce roi à qui mon père m'a