Cf. le Caitanyacandrodaya, acte intercalaire
Les Yâtrâs
L^histoire du théâtre en langue vulgaire confirme le témoignage formel ou indirect des documents sanscrits. Elle paraît commencer avec le moyen-âge; la littérature maithili, au Behar, connaît des auteurs dramatiques dès les premières années du xv® siècle. Mais en réalité les nâiaks des poètes maithilis ou hindis ne méritent leur titre que par la forme de leur composition; écrits sans entente de la scène, sans souci de la représentation, ils copient maladroitement les modèles classiques du sanscrit. Les langues vulgaires ont à peine le droit de les réclamer; les personnages parlent le sanscrit et les prâcrits ; le dialecte populaire n'est employé que dans les chants. Les noms de leurs auteurs méritent pourtant d'être recueillis avec piété ; si leurs œuvres manquent d'intérêt et de vie, s'ils n'ont pas compris l'inspiration de l'art ancien, ils en ont perpétué le culte avec une fidélité touchante. Leurs essais discrets ont frayé lentement la voie au théâtre moderne ; ils ne pouvaient pas secouer brusquement les préjugés anciens contre les langues populaires, mais ils ont eu la gloire de sentir les premiers que le théâtre devait pour ressusciter reprendre contact avec la multitude. Au Behar, Bidyâpati Thâkur composa vers 1400 deux drames maithilis , le Pârijât haran et le Rukminî svayambar; deux siècles plus tai'd, Deb écrivait (vers 1604) leDeb
1. Le système de transcription dans ce chapitre n*est pas uniforme ; obligé de recourir le plus souvent à des documents de seconde main, nous avons reproduit en général la graphie de nos autorités. Théâtre indien. 26
Mâyâ Prapanch en hindi; en 1650, Niwâj écrivait une ÇakuntalâV
Mais c'est au Bengale que revient l'honneur d'avoir rappelé le théâtre à la vie, en le tirant de ses cadres vermoulus pour le rajeunir et le transformer. Le sentiment artistique du krichnaïsme, qui avait tiré de l'enfance le drame bégayant et l'avait préparé à ses hautes destinées, régénéré par les prédications inspirées de Caitanya, s'incarna une seconde fois par un penchant naturel dans son art préféré. Le théâtre sanscrit lui-même trahit au xv* siècle par une vibration nouvelle l'influence vivifiante qui le pénètre. Le prosélytisme par suggestion, mis en scène dans le Caitanyacandrodaya, aboutit par l'intermédiaire des hymnes, des chants, des fondes et des danses à une nouvelle forme dramatique.
Associés aux processions [yàlrâs) du culte, ces spectacles en prirent le nom, et ils le gardèrent encore après s'être détachés des cérémonies religieuses pour mener une existence indépendante^ Nées du krichnaïsme, les yâtràs sont restées, pendant une carrière déjà longue d'un siècle, fidèles à leur inspiration originelle : le divin amant des bergères n'a jamais cessé d'en être le héros préféré. Les auteurs ne se sont pas interdit toutefois de sortir du cycle krichnaïte; ils ont emprunté sans scrupule leurs sujets au Mahà-Bhârata et au Râmâyana. Sur les listes de yâtrâs figurent l'Exil de Sîtâ (Sltâvanavâsa), l'Enlèvement de Sîtâ (Sîtâharana), la Mort de Ravana (Ràvaiiavadha), la Bataille de Kurukçetra (Kurukçetra-yâtrà) ; le çivaïsme même a prêté parfois ses divinités et ses légendes : témoin les Amours de Çiva et Pàrvatî. Mais les naïfs spectateurs des yâtrâs ne goûtaient pas ces innovations ; ils ne se fatiguaient pas d'entendre éternellement les mêmes histoires, de revoir les mêmes personnages. La nouveauté les déroutait; ils aimaient à retrouver comme d'anciens amis les types familiers.
La plupart des yâtrâs n'ont pas survécu aux solennités qui
1. The modem vernacular of Iltndusian^ by G. Grierson, Calcutta, 1889, p. 154.
2. Die Yâtrâs oder die Volkêschauspiele Bengalens, par Nisikanta Chattopadhyaya, dans ses Indische Essays, Zurich, 1883.
les ont fait naître ; improvisées pour divertir la multitude des fidèles, elles se servaient de la langue populaire, et ne visaient point aux mérites littéraires qui paraissaient leur être interdits en principe. Elles ne cherchaient à plaire que par des farces grossières et des obscénités. L'auteur anonyme d'une étude sur les Plaisirs au Bengale* se déclarait « écœuré de ces spectacles dégoûtants ». Un témoignage récent confirme cette impression : « Les plus ignobles danses que j'aie vues, écrit M. Wilkins*, s'exécutaient devant l'idole d'une divinité, et passaient pour contribuer à la pompe d'une solennité religieuse. »
La renaissance des études sanscrites et la pratique des drames classiques ont enfin commencé à épurer et à affiner le goût ; un auditoire plus délicat s'est déjà formé, qui réclame des satisfactions intellectuelles. Des brahmanes, instruits autant que pieux, se sont proposé de plaire aux lettrés en même temps qu'au vulgaire, et d'employer leur talent au service de la foi et de l'éducation. Sans renoncer au dialecte bengali, ils l'ont enrichi et ennobli par des emprunts fréquents au sanscrit; sans briser les formes traditionnelles de la yâtrâ, ils les ont remaniées et les ont rapprochées du nâtaka. Applaudies à la représentation, leurs œuvres ont ensuite trouvé des lecteurs enthousiastes, et la littérature bengalie compte maintenant un nouveau genre.
Le plus illustre réformateur de la yâtrâ est Krçnakamala Gosvâmin, pasteur de la communauté vichnouite à Dacca; il est l'auteur du Svapna-vilâsa (1860), du Divyonmâda (1860J, du Vicitra-vilâsa (1874). Les traits originaux de la yâtrâ primitive subsistent dans ces trois pièces ; la forme seule a été perfectionnée : le Vicitra-vilâsa est même distribué en cinq actes, avec des scènes régulières, à l'imitation du théâtre sanscrit; mais le fond n'a point subi de modification.
La fable varie à peine dans les yâtrâs ; les mêmes personnages reparaissent toujours, quel que soit l'épisode traité. Le héros Krçna est entouré de plusieurs amis dévoués ou plutôt dévots à sa personne : Subala, Çrîdâma, Sudàma, etc. Le