LE SENTIMENT
Le troisième et dernier élément de différenciation des ouvrages dramatiques est le sentiment. Le sentiment, ou plus exactement la saveur {rasa) est Tétat psychique produit chez le spectateur par Taction combinée : 1° des déterminants (tnbhâvas) , c'est-à-dire des personnages et des circonstances représentés sur la scène ; 2° de la passion maltresse {stfidyibhâva) qui se maintient pendant tout le drame et des dispositions passagères [vyabhicâribhâvas] qui la nuancent ; 3" des conséquents [anubhâvas], c'est-à-dire des effets extérieurs qui trahissent au dehors la passion ou les dispositions des personnages.
Les sentiments sont au nombre de huit: 1" l'erotique {çnigâra ; 2" le comique ihàsyd ; 3" le pathétique Jcarima) ; 4" le tragique raudra'^ ; 5"* l'héroïque vira; ; 6" le terrible {bhaydnaka) ; 7" l'horrible [hîbhatsa] ; 8" le merveilleux [adbhuta). Ces huit variétés peuvent s'employer ensemble dans la comédie héroïque ; mais il faut toujoui's, dans tous les genres dramatiques, un sentiment principal et un seul ; l'héroïque et l'erotique conviennent particulièrement à la comédie héroïque ; le merveilleux ne doit pas s'employer en dehors du dénouement. Les autres ne figurent que comme des auxiliaires. L'excès de sentiments est à éviter aussi bien que l'insuffisance de sentiments ; le premier défaut change le drame en une longue série de morceaux détachés et détruit l'unité de l'œuvre ; l'abus des ornements de style et d'action entraîne forcément l'autre défaut.
Le rasa dominant dans Çakuntalâestrérotique ; le IV°acte
1. Pour tous les détails nous nous contentons de renvoyer à l'ouvrage de M. Paul Regnaud, la Rhétorique sanscrite. Paris, 1884, pp. 266-356.
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depuis l'entrée de Kanva jusqu'au départ de Cakuntalâ est un modèle de pathétique ; la fin du VI* acte, depuis les cris désespérés du bouffon jusqu'à l'entrée de Màtali est tragique; les vers II. 48 et 49, où les deux ermites célèbrent le roi, sont dans le sentiment héroïque ; la description du crépuscule à la fin de l'acte III est terrible; le vers VI, 181, où Màtali menace le bouffon est horrible ; enfin le merveilleux se produit au dénouement, lorsque \e roi ramasse l'amulette tombée du bras de l'enfant.
Une autre classification * des sentiments prend poiu* base la cause immédiate de l'impression : voix de l'acteur, mise en scène, ou caractère du personnage. Un débit conforme à la passion, les vers, la prose, les ornements du style provoquent le sentiment vocal (vdcika). Des guirlandes, des parures, des vêtements en rapport avec l'action, la beauté, la taille, la race, le lieu, le temps communiquent le sentiment scénique [nepathy arasa). Les mérites personnels : beauté, jeunesse, grâce, fermeté, noblesse, etc., font naître le sentiment de caractère [svâbhâvika) qui est le plus important des trois.