LES TRAITÉS D'ART DRAMATIQUE
L'importance de la littérature didactique se mesure aisément à son histoire. La tradition attribue le premier traité d'Art dramatique au dieu Brahma ; cédant aux instances des dieux, le Créateur du monde ajouta aux quatre Vedas de la religion brahmanique un cinquième Veda consacré au théâtre et qui reçut le nom de Nàtya-Veda. Le divin ouvrage ne fut pas communiqué aux hommes ; mais le saint r§i Bharata, qui dirigeait au ciel les représentations des Apsaras et qui joignait ainsi à ses connaissances théoriques une expérience consommée, résuma la substance du Nâtya-Veda dans une sorte d'Encyclopédie en vers, le Natya-çàstra*. Grâce à cette révélation, les poètes terrestres purent composer à leur t©ur des drames parfaits. La légende, si bizarre qu'elle doive paraître, répond exactement aux conceptions indiennes. Les spéculations théoriques plaisent si singulièrement aux Hindous qu'ils les considèrent comme le principe nécessaire de l'art et de la littérature ; les chefs-d'œuvre de la poésie ne sont que la mise en œuvre des recettes et des procédés inventés par un théoricien de génie. En réalité, l'esprit d'analyse et de classification naturel aux Indiens est si prompt à s'exercer qu'il devient impossible d'apprécier à distance l'intervalle de temps écoulé entre la naissance spontanée d'un genre nouveau et la codification savante de ses lois. L'ouvrage connu et cité sous le nom de Bharata n'a pas sans doute de date absolue* ; il s'est formé de fragments agglo-
mérés, incorporés l'an après l'autre dans cette vaste Encyclopédie. Les chapitres sur la poétique du théâtre sont du moins aussi anciens que Kàlidàsa, s*il est vrai que Mâtrgupta les ait commentés ; ils peuvent même être antérieurs à Tauteur de Çakuntalâ, qui les mentionne. Ils paraissent fondés sur une littérature plus variée que les œuvres de la période classique et ont contribué peut-être à laformation des types définitifs. Si les préceptes didactiques n'ont pas, en effet, créé la poésie dramatique, il n'est pas douteux qu'ils aient exercé une influence réelle sur son développement : ils ont probablement rendu à la littérature les services que l'Académie a rendus à la langue française ; ils l'ont épurée, fixée, ennoblie ; mais ils ont substitué à la libre activité de la vie réelle la régularité monotone de la convention.
Les préceptes consacrés par le nom du saint rsi Bharata n'admettaient pas de changement ni d'amélioration. La littérature technique continua pourtant à se développer après lui avec une abondance intarissable ; les auteurs recopient en général les définitions du maître ou pillent sans scrupule leurs devanciers ; le sentiment de la propriété littéraire n'a jamais trouvé d'asile dans l'Inde. La composition est presque le seul élément de variété ; les théoriciens s'efforcent à l'envi d'ordonner logiquement les divisions et les subdivisions du sujet. Plus souvent encore le commentaire qui accompagne les définitions et qui les explique assure à l'ouvrage une valeur originale ; l'auteur choisit, pour les citer à l'appui des règles, des exemples conformes au goût de son temps ou de son protecteur, ou à ses tendances personnelles. L'étude comparée des stances introduites ainsi dans les commentaires fournirait une contribution intéressante autant qu'utile à l'histoire générale de la littérature.
Le Nàtya-çàstra de Bharata, malgré son antiquité et son importance, est pourtant mal connu. Les Indiens ont depuis longtemps préféré à cette volumineuse Encyclopédie du théâtre des ouvrages spéciaux sur chacun des arts qui concourent à la représentation. Les manuscrits en sont devenus si rares que pendant un demi-siècle le NAtya-çâstra a passé pour perdu. C'est au lendemain même du jour où M. Fitz-