LE MS. DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
Aigreffins. Anguille renversée.
Alloueles. Barbe Robert, (Sauce).
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LE VIANDIER DE TAILLEVENT
Braytte.
Brouet sarrasinois.
Cailles.
Chappons de haulte gresse.
Dorée.
Esperlans.
Grappois, (Crappois).
Lappereaulx.
Loche.
Lymande.
Sarcelle.
Tanche.
Trippes.
Moruaulx.
Plouviers et videcoqz en pasté.
Poches.
Porc en pasté.
Truitte saunionneresse.
Merluz.
Il faut remarquer que de nombreuses variantes, souvent très considérables, se rencontrent entre les deux textes ; quelquefois même, au point de vue purement technique, nous sommes en présence de notables modifications et c’est ainsi que telle épice indiquée dans le Viandier de la Bibliothèque Nationale est remplacée par une autre dans celui de la Vaticane.
Mais ce qu’il importe de bien faire ressortir, c’est que le manuscrit de Rome est toujours beaucoup plus correct que l’autre et que les recettes y sont formulées dans une langue meilleure et d’une façon toujours plus intelligible. Dans ce manuscrit, nous devons aussi signaler un perfectionnement qu’y a apporté l’auteur, et qui consiste dans la table des matières, ou, pour mieux dire, dans la liste méthodique des différents mets contenus dans son ouvrage. Il ne faudroit cependant pas exagérer les mérites de cette sorte de table, car elle
AVANT-PROPOS
est loin d’être exacte puisque certains plats y sont annoncés dont il n’est pas question dans le traité et que d’autres, au contraire, figurent dans le texte sans être consignés dans la table. Quant à la liste qui clôt cette première partie du manuscrit et qui renferme la nomenclature des ce espices qu’il fault à ce présent viandier » et des ingrédients nécessaires pour « verdir » et pour « destremper », elle est infiniment plus complète que celle qui termine le manuscrit de la Bibliothèque Nationale.
En somme, on est autorisé à dire que les deux manuscrits se complètent l’un l’autre, puisque telle recette n’est pas dans le premier qui est dans le second et réciproquement. Il faut cependant noter que l’avantage est toujours du côté du manuscrit du Vatican.
Passons maintenant à la « deuxième partie », c’està-dire au texte contenu dans les feuillets 72 recto à 85 recto. Nous avons déjà dit qu’il n’avoit rien de commun avec celui déjà connu de Taillevent et que nous le rencontrions, jDOur la première fois, dans le manuscrit du Vatican. Or, c’est un Jait certain que cette deuxieme partie est excessivement importante. Elle est annoncée au recto et en tête du feuillet 72 sous le titre suivant ; S’ensuivent aucuns remedes et experimens touchans le fait des vins et aultres choses.
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LE VIANDIER DE TAILLEVENT
En premier lieu se trouvent plusieurs recettes pour soigner et guérir les vins avariés * ; puis viennent ensuite d’autres recettes de cuisine et enfin un chapitre qui nous paroît des plus intéressants, consacré aux (X entremetz de paintrerie », à ces fameux entremets qui, dès le xiiii^ siècle et surtout au xiv^ et au xv^, et même pendant une grande partie du xvi®, ont été si fort en honneur à la Cour et chez quelques grands seigneurs
A première vue, les recettes culinaires de cette deuxième partie nous sembloient avoir quelque analogie avec celles du Ménagier de Paris et du Taillevent imprimé Mais il résulte de l’examen attentif auquel nous nous sommes livrés qu’elles diffèrent essentiellement les unes des autres et que les titres de plusieurs d’entr’elles sont seuls communs au manuscrit et aux deux ouvrages que nous venons de citer.
La rédaction de ce nouveau texte, comme celle de la
(1) L’usage de mettre les vins en bouteilles ne date que du commencement du XVIII' siècle, et on comprend que des vins que l’on tiroit au tonneau étoient sujets à s’avarier. Les mêmes vins différoient souvent suivant l’endroit du tonneau où la consommation les avoit mis. De là la facétieuse comparoison de la fille à la vigne et selon le bon vin..., de 23 à 24 ans, c’est vin en broche; de 25 à 26 ans, c’est vin au-dessous de la barre (milieu du tonneau); de 28 à 29 ans, c’est vin vieux (nos pères préféroient le vin nouveau) ; de 29 à 30, c’est vin bouté ou poussé, etc.
(2) V. La Curne de Sainte-Palaye, Mémoires sur l’ancienne chevalerie, Paris, V" Duchesne, 1781, 1. 1, p. 245.
(3) En parlant du Taillevent imprimé, nous voulons désigner le texte imprimé sous le nom de Taillevent et dont nous n’avons rencontré aucune trace dans tous les manuscrits que nous avons eus sous les yeux. V. p. xli.
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première partie, c’est-à-dire du Viandier proprement dit que nous serions presque tentés d’appeler le « Viandier classique », est très bonne et très claire.
Mais nous n’avons encore accompli jusqu’ici que la partie la plus aisée de notre tâche, car si l’on considère les différences considérables que nous venons de signaler entre le texte du Vatican et celui de la Bibliothèque Nationale, nous nous trouvons en présence d’un problème difficile à résoudre et que nous pouvons énoncer ainsi :
lo Faut-il attribuer àTaillevent les modifications relevées dans la première partie du manuscrit de Rome ?
2® Taillevent est-il l’auteur de la seconde ?
En ce qui concerne la première proposition du problème, il semble qu’on peut, sans témérité, attribuer les modifications dont il s’agit au queu de Charles V et de Charles VI. Nous avons supposé, et cela paroît très probable, que Guillaume Tirel avoit composé son Viandier entre 1373 ‘, date à laquelle nous le trouvons, pour la première fois, investi des fonctions de premier queu du roi (maître queux) et 1380, époque de la mort de Charles V sur l’ordre duquel il l’auroit écrit. Or, nous savons aujourd’hui, grâce à une pièce dont il sera question plus loin, que Taillevent, très probablement mort en 1395, l’étoit certainement en 1398. Entre 1373
(1) Voy. p. XXXIX.
LE VIANDIER DE TAILLEVENT
et 1395, c’est-à-dire dans l’espace de vingt-deux ans, mettons vingt en chiffre rond, les goûts se modifient ; cela se voit continuellement aujourd’hui, et toutes les Cuisinières bourgeoises dont les éditions se succèdent les unes aux autres annoncent sur leur titre qu’elles sont « mises au goût du jour », Qui nous dit que Taillevent, lui aussi, dont le Viandier est le prototype de ces mêmes Cuisinières bourgeoises n’a pas remanié son traité, ne l’a pas revu, corrigé et augmenté, ne l’a pas « mis au goût du jour » ? Cela n’auroit, en somme, rien que de très vraisemblable.
Autre détail qui nous paroît à peu près, pour ne pas dire tout à fait concluant : à l’article D’autres menuz potaiges, l’auteur, après avoir énuméré un certain nombre de mets qu’il regarde comme trop connus pour en donner les recettes, ajoute : et des trippes que je n’ay pas mises en mon viandier, sçait-on bien comment elles se doibvent mengier.
Ces trois mots en mon viandier ne sont-ils pas très caractéristiques ? et pouvons-nous admettre que vingt, trente ou même quarante ans après la mort de Taillevent, mis en évidence par les fondions importantes qu'il avoit remplies auprès de plusieurs rois de France, et dont la réputation culinaire étoit telle que François Villon y faisoit encore allusion en 1456, pouvons-nous admettre qu’un cuisinier se soit permis d’apporter à l’œuvre du célèbre maître-queux et sous le nom de ce
AVANT-PROPOS
dernier les modifications qu’il auroit personnellement faites ? Auroit-il osé, se substituant à Taillevent, écrire mon viandier et n’auroit-il pas de préférence, s’il eût voulu corriger ou augmenter l’œuvre de son fameux prédécesseur, écrit tout simplement : et des trippes qui n’ont pas été mises en ce viandier. ... ?
On a cependant fait de pareilles interpolations dans les imprimés, mais un siècle s’étoit écoulé depuis la mort de Taillevent puisque la plus ancienne édition connue a été publiée vers 1490.
Cet argument seul seroit assez concluant, et nous croyons qu’il faut attribuer à Taillevent les améliorations que présente le texte du Vatican, améliorations qui sont' l’œuvre d’un homme expert en la matière.
Taillevent est-il l’auteur de la seconde partie du manuscrit ? Cette question est plus délicate à traiter que la première et nous devons, pour être consciencieux, exposer les raisons qui militent en faveur de l’attribution de cette œuvre si curieuse à Guillaume Tirel comme celles qui pourroient lui être défavorables.
On peut d’abord se demander si le titre : S’ensuivent aucuns remedes et experimens touchans le fait des vins et aultres choses n’indique pas qu’il s’agit d’un traité indépendant du Viandier. Si ce titre ne mentionnoit que les recettes relatives aux vins, il seroit tout naturel de le considérer comme un simple chapitre du Vian-
LE VIANDIER DE TAILLEVENT
dier, mais les mots et aulires choses paroissent bien, dans la circonstance, se rapporter aux « potaiges et entremetz » qui font suite à l’article des vins. Or, puisque Taillevent remanioit son premier Viandier pour y apporter des améliorations qu’il jugeoit nécessaires, pourquoi supposer qu’il ait agi sans une certaine méthode en séparant ses recettes de cuisine par des remèdes pour guérir les vins ? Pourquoi n’auroit-il pas fait figurer dans son Viandier tous les renseignements purement culinaires avant la liste des épices qui clôt son traité ? Voilà autant d’objections que l’on pourroit nous opposer ; mais nous serions alors en droit de répondre que les remaniements de la première partie peuvent très bien avoir été opérés à une certaine époque, et la seconde partie composée à une époque ultérieure, constituant ainsi une sorte de complément au Viandier. Cette hypothèse n’auroit assurément rien d’invraisemblable.
On pourroit aussi prendre comme argument contre l’attribution de cette œuvre à Guillaume Tirel la différence très sensible qui se manifeste dans la rédaction des deux parties du manuscrit du Vatican, dans les tournures de phrases et dans les expressions employées. C’est ainsi que le mot competemment que nous n’avons pas rencontré une seule fois dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, non plus que dans la première partie du manuscrit du Vatican, revient assez fréquem-
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ment dans la seconde. De même, pour cette formule : Les convient eschauder, les convient.... etc.
Mais rien n’empêche de supposer que le mot competemment est un mot que Taillevent aura connu dans sa vieillesse et dont il se sera servi volontiers.
D’autres circonstances militent sérieusement en faveur de l’attribution de la seconde partie à Guillaume Tirel. Nous avons vu, en effet, Taillevent, premier écuyer de cuisine^ chargé, en 1386, par l’ordonnance du Louvre, de gouverner les garnisons de l’hôtel du roi. Une pièce originale, datée du 26 novembre 1388 ^ nous l’a montré donnant reçu à Jehan Laubigois, maître des garnisons de vins, d’une somme de huit francs pour la vente de onze barils de vin, ce qui tendroit à prouver que Guillaume Tirel qui, en sa qualité de gouverneur des garnisons, avoit probablement sous ses ordres ledit Laubigois, s’est occupé plus ou moins directement de la cave du roi. Et, dans ces conditions, qu’y auroit-il d’étonnant à ce qu’étant maître de toutes les garnisons il ait ajouté à son œuvre quelques-unes des recettes qu’il employoit lui-même ou faisoit plus vraisemblablement employer sous ses yeux pour guérir les vins malades confiés à sa garde et à ses soins ?
Voici encore un argument qui n’est pas moins sérieux que le précédent pour permettre d’attribuer à Taille-
(1) Pièces Justificatives, n* 15.
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vent le traité culinaire que renferme la seconde partie du manuscrit du Vatican.
Il est évident que les quelques recettes données dans ce traité ne sont pas des recettes à l’usage de tous ; outre qu’elles paroissent assez recherchées — bien que nos estomacs modernes ne s’en accommoderoient guère — elles dénotent, de la part de leur auteur, un certain raffinement, du moins quant à la manière de dresser les mets. Certains passages prouvent surabondamment que ce traité a été écrit à l’usage de queux attachés à la maison du roi ou de quelque prince , et il seroit assez logique de supposer que Taillevent, devenu vieux et ne prenant plus une part active à la préparation des mets servis sur la table royale, ait voulu léguer, avant de mourir, à ses successeurs quelques bons enseignements, fruits de sa longue expérience.
Prenons, à l’appui de notre thèse, quelques exemples. Page 258, nous trouvons le Brouet de daintiers de cerf; si nous en croyons l’auteur du Ménagier, les daintiers comme les neux, le jargeau, le franc-boyau constituoient les menus droits ou morceaux qui étoient réservés au seigneur ^ ; page 259, à l’article Doreur es, il est question d’un Conuy de prince ; page 261 , l’auteur donne la recette des Coqz heaumez que l’on recouvre, pour les seigneurs, de feuilles d’or
(1) V. Ménagier de Paris, t. ii, p. 156.
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OU d’argent. Enfin, page 262 — et c’est là l’exemple le plus frappant que nous puissions choisir — l’auteur du traité recommande de « mettre en chascun pasté iii ou iiii quartiers de poullaille pour fichier les hannieres de France et des seigneurs qui seront en la presence. » On ne sauroit mettre en doute qu’ « en la présence » signifie bien ici en la présence du roi ; autrement dit, on devra placer, en outre des bannières fleurdelysées, les bannières des seigneurs invités à s’asseoir à la table royale.
Quant aux « entremetz de paintrerie » ils nous rappellent bien ceux que les rois et princes faisoient figurer sur leurs tables. La Curne de Sainte Palaye rapporte que ces entremets, dont l’usage s’étoit vraisemblablement introduit avant le règne de Saint Louis, furent employés aux noces de sou frère Robert, à Compiègne, en 1237. Les Chroniques de Saint-Denis nous donnent la relation des entremets qui furent donnés, en 1378, au banquet offert par Charles V à Charles IV, empereur des Romains ; mais il s’agissoit là de véritables divertissements qui , s’ils avoient lieu entre chaque service ou chaque mets comme on disoit alors, se passoient dans la salle du festin mais non pas sur la table où le couvert étoit dressé b
(1) Mémoires sur l’ancienne chevalerie. Paris, veuve Duchesne, 1781, 1. 1, p. 245. — Hist. de la vie priv. des Franç., éd. de 1815, t. III, p. 273.
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LE VIANDIER DE TAILLEVENT
En 1378, Taillevent qui étoit soit premier queux, soit écuyer de cuisine \ avoit certainement dû ou participer à la préparation du banquet donné par le roi en rhonneur de l’Empereur, ou accompagner les plats que l’on présentoit sur la table royale ; il avoit donc vu ces divertissements d’un nouveau genre, et peut-être lui est-il venu l’idée de faire en petit ce qu’il avoit vu exécuter en grand, d’où ces si curieux « entremetz de paintrerie » que le manuscrit du Vatican enseigne à confectionner.
Il s’agit plus loin d’ « entremetz plus legiers » ; ces entremets nous font songer à nos pièces montées modernes , mais différentes d’elles en ce sens qu’elles étoient faites de matières qui ne se pouvoient manger.
Enfin — mais ce seroit entrer tout à fait dans le champ trop vaste des conjectures, et nous ne nous le croyons pas permis — une coïncidence singulière nous a frappés. On a vu que le duc de Berry possédoit dans sa « librairie » une copie du Viandier de Taillevent^, mais on ne sait ce qu’est devenu le gros volume « à quatre fermouers de cuivre et V gros boulions de mesmes sur cliascune aiz » qui le renfermoit. Ne peut-
(1) La dernière pièce nous montrant Taiilevent premier queu du roi porte la date de 1377, et la première où il figure comme écuyer de cuisine est de 1381. Nous no savons donc si, en 1378, il étoit encore premier queu ou s’il étoit déjà écuyer de cuisine.
(2) Voy. p. IV.
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on pas supposer que le manuscrit du Vatican soit une copie de celui du frère de Charles V ? L’auteur du traité mentionne, c’est là une particularité à noter, les Buignetz et roysolles de mouette, mais il n’en donne pas la recette. Peut-être aussi n’est-ce qu’une simple omission du scribe ? Or, nous voyons, dans le Ménagier de Paris ‘ que a à la court des seigneurs comme Monseigneur de Berry, quant l’en y tue un beuf, de la mouelle l’en fait rissolles ». Mais, nous le répétons, nous ne voulons pas nous lancer dans les conjectures, et nous n’avons fait que signaler cette coïncidence sans vouloir en tirer un argument.
Nous avons exposé les raisons qui plaident en faveur de l’attribution de la seconde partie du manuscrit de Rome à Taillevent en même temps que nous avons relevé celles qui lui sont contraires, et il s’agit maintenant de tirer une conclusion. Nous croyons que l’on doit plutôt considérer Guillaume Tirel comme l’auteur de ce traité, mais nous ne pouvons pas l’affirmer positivement.
Il est, toutefois, un fait indéniable et sur lequel tout le monde sera évidemment d’accord, c’est la réelle supériorité du manuscrit de Rome sur celui de la Bibliothèque Nationale, dont on ne peut cependant pas contester la grande valeur ; car il offre ceci de précieux
(1) T. Il, p. 226.
LE VIANDIER DE TAILLEVENT
que la date qu’y a inscrite un de ses possesseurs, Pierre Bufïaut, nous prouve péremptoirement qu’il est contemporain de Taillevent. La première partie du manuscrit du Vatican nous donne une excellente leçon du Viandier, et la deuxième partie, inconnue jusqu’à ce jour, contient un texte des plus importants pour l’histoire de nos mœurs épulaires. C’est, probablement, le seul traité de ce genre qui enseigne la manière d’exécuter les entremets. Or, à supposer même, ce qui n’est pas notre avis, que ce ne soit pas l’œuvre du maître queux de Charles V, ce manuscrit ne peut qu’ajouter un réel intérêt à notre publication.
Dans un autre ordre d’idées, nous avons, depuis l’apparition de notre édition du Viandier, eu connoissance de trois nouvelles pièces concernant Guillaume Tirel.
Les deux premières, que nous devons à l’obligeante érudition de M. Bernard Prost, sont datées l’une de 1330, l’autre de 1364. La première \ qui nous fait connoître Taillevent « vallet de cuisine de bouche » de la reine Jeanne de Bourgogne, est la donation par Philippe de Valois à Guillemin Tirel d’un quartier de terre sis en l’issue ^ de Saint-Germain-en-Laye et de sept chênes secs qui s’y trouvent.
(1) Pièces justiflcatives, n” 18.
(2) A la sortie.
AVANT-PROPOS
A l’époque où il reçut ce cadeau du roi en récompense de ses agréables services, Tirel étoit encore jeune et le nom de Gmllemin, diminutif de Guillaume, confirme cette opinion ; mais on ne peut guère supposer qu’il eût alors moins de vingt ans, peut-être vingt-etun ou vingt-deux, car il faut admettre qu’il avoit servi quelque temps la reine pour avoir pu rendre au roi les services dont il est parlé dans la charte.
La date de 1310 que nous avons indiquée comme celle de sa naissance i est très rationnelle, mais, si elle n’étoit pas exacte, il faudroit plutôt la reculer, et Taillevent, quand il étoit enfant de cuisine, en 1326, avoit nécessairement bien plus de onze ans ; il en avoit au moins seize et il en résulte que, lorsqu’il mourut en 1395, il avoit atteint l’âge de 85 ans. Cela n’a rien d’impossible. D’autre part, on ne peut supposer que ce Guillemin Tirel soit un autre personnage que notre Guillaume, car l’intitulé de la charte porte : Donatio facta Guillelmo Tirel. Or, Guillelmus est bien Guillaume.
La seconde pièce est une charte de Charles qui nous confirme que Guillaume Tirel, queux du duc de Normandie, est resté au service de ce prince après son avènement au trône, et le roi y parle avec reconnois-
(1) Voy. p. XXXI et suivantes.
(2) Pièces justificatives, n* 19.
LE VIANDIER DE TAILLEVENT
sance des services rendus par son queux au roi Philippe, son aïeul.
Dans ces lettres, datées de Pontoise au mois de juin 1364, et scellées à l’original du sceau dont Charles V se servoit avant son avènement au trône, le roi permet à Tirel d’acquérir de qui il voudra et de donner à quelque église ou à quelque ecclésiastique que ce soit, pour fonder des services pour le repos de son âme, et de l’âme des siens, 24 livres parisis de rente, le tout sans payer aucune finance au fisc. Déjà, en 1349, Philippe de Valois avoit accordé gratuitement à Taillevent l’amortissement de pareille rente de 24 fr.h II est hien permis de supposer que la première rente fut donnée pour le repos de l’âme de Jehanne la Bonarde, première femme de Taillevent, et que la seconde étoit destinée à une fondation de Taillevent faite pour luimême.
La troisième et dernière des nouvelles pièces ^ que nous avons à ajouter aux dix-sept autres a été portée à notre connoissance par un article que M. Siméon Luce a bien voulu consacrer, dans la Roinania à notre publication.
Il s’agit de la vente faite par Isabeau le Chandelier, veuve de Guillaume Tirel, de deux maisons assises à
(1) Voir Pièces justificatives, n‘4.
(2) Pièces justificatives, n* 20.
(3) Paris, Bouillon, livraison d’avril, 1892, p. 307.
AVANT-PROPOS
Paris devant la Croix-Neuve*, tenant à Jean Dufaux, en la censive de Mgr l’évêque de Paris. Cette vente eut lieu le dernier jour d’avril 1398, c.-à-d. trois ans après la mort de Taillevent si, comme cela est très probable^ la date de 1395 que nous croyons avoir lue sur sa pierre tombale est exacte. Ce fut Jacques Lefer, procureur en Parlement, qui se rendit acquéreur de ces deux immeubles.
Cette pièce est assez importante en ce sens qu’elle corroborre, sinon totalement, du moins en partie notre opinion au sujet du décès de Guillaume Tirel et , en outre , qu’elle nous apprend que Taillevent avoit conservé ses fonctions de sergent d’armes , lorsqu’il étoit devenu premier écuyer de cuisine du Roi.
(1) Nous voyons à Paris, à cette époque, deux croix portant le nom de Croix- Neuve.
La première, que nous ne croyons pas être la nôtre, étoit située près de Saint- Martin des Champs et, au xv* siècle, hors des murs de Paris (Jaillot, quartier Saint-Martin, p. 14), d’où il résulte que les maisons d’Isabeau le Chandelier, étant à Paris, ne pouvaient être devant la croix en question.
La seconde Croix-Neuve étoit placée devant l'église Saint-Eustacbe, c’est-à-dire devant l’entrée principale où est aujourd’hui le portail. Sauvai dit qu’en 1300 elle portait le nom de Croix-Bigne (T. ii, p. 336). Jaillot confirme le dire de Sauvai et donne des détails intéressants sur l’emplacement de la rue de la Croix-Neuve à qui la croix avait donné son nom et qui fut supprimée pour augmenter l’église dans la première moitié du xvi* siècle (Jaillot, quartier Saint-Eustache, pp. 31, 36, 46, 47, etc.) Ajoutons que l’évêque de Paris avoit dans ce quartier de nombreux cens (Jaillot, iTn’d., 34,47). C’est donc, suivant toute apparence, devant cette croix, devant le portail Saint-Eustache qu’étoient situées les maisons d’Isabeau Le Chandelier.
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LE VIANDIER DE TAILLEVENT
M. Luce incline à croire que Tirel étoit originaire de Normandie et c’est dans la pièce de 1330, au bas de laquelle figure le nom de G. Bertran, qu’il puise un des arguments qu’il émet à l’appui de sa pensée. D’après le savant membre de l’Institut, Guillaume Bertrand, vicomte de Roncheville, second fils de Robert Bertrand VU® du nom, baron de Bricquebec, et de Marie de Sully, premier président du Parlement en 1340, sembleroit avoir été l’un des protecteurs du jeune Guillemin Tirel. « Or, continue M. Luce, quatre ans auparavant, ce même Guillemin figurait encore, avec le sobriquet de Taillevent, parmi les enfants de cuisine de la reine Jeanne d’Évreux dont la dot était assise sur les plus beaux domaines du duché de Normandie et en particulier du Cotentin. » La présence d’une copie du Viandier dans le fonds de la baronnie de la Hayedu-Puits, de même que le « nom de videcoq donné dans l’ouvrage du queux de Charles V à une variété de l’espèce bécasse » sont encore pour M. Luce deux raisons de nature à lui faire croire que Taillevent étoit normand.
Il est à remarquer, en effet, que Guillaume Tirel avoit des rentes sur la vicomté de Rouen et il peut avoir été normand d’origine Mais le mot « videcoq f> est le nom que portoit la bécasse en France, et non
(1) V., p. XXXV, ce que nous disons d’un autre Tirel.
AVANT-PROPOS
pas seulement en Normandie, au xiv^ siècle. Dans le Ménagier de Paris, on ne voit pas une seule fois le mot « bécasse », tandis que « videcoq » y est deux fois. Dans les manuscrits du Roi Modus, un videcoq auquel un chasseur affublé d’un camail passe un lacet au cou est une vraie et simple bécasse.
Pour nous résumer, nous connoissons donc aujourd’hui quatre copies du Viandier :
1» Le ms. de la Bibliothèque Nationale ;
2» Le ms. de la Bibliothèque du Vatican ;
3» Le ms. de la Bibliothèque Mazarine ;
4® Le ms. des Archives de la Manche (ms. de la Haiedu-Puits).
Ces quatre copies nous ont été heureusement conservées ; quant au manuscrit du duc de Berry, dont nous trouvons la mention dans un inventaire de 1416, on ne sait ce qu’il est devenu, non plus que celui qui figure dans VInventaire des livres que possédoit, en son château de Jaligny, Guichard Dauphin, deuxième du nom, gouverneur du Dauphiné et grand-maître de l’hôtel du Roi h Cet inventaire avoit été dressé le
(1) Guichard Dauphin, deuxième du nom, seigneur de Jaligny et de La Ferté- Chaulderon, étoit fils de Guichard Dauphin, grand-maître des arbalétriers, et d’Isaheau de Sancerre. M. Le Roux de Lincy a publié dans le Bulletin du Bibliophile de novembre 1843, p. 518, un catalogue des livres de Guichard Dauphin II, rédigé par lui-même en 1413, et dont une grande partie sans doute avoit appartenu au chevalier plein d’honneur, comme l’appelle Hardouin de Fontaine-Guerin, auteur du Trésor de Vénerie. — V. aussi Baluze, Histoire généalogique de la maison d’Auvergne, et le Père Anselme, Histoire généalogique, t. vin, p. 51.
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6 juin 1413 et comprenoit 82 ouvrages. Taillevent y est inscrit sous le numéro 80.
Quoi qu’il en soit, le nouveau manuscrit que nous publions aujourd’hui présente un intérêt qui n’échappera à personne ; il étoit le complément indispensable de notre édition du Viandier.