I. La distinction de la physiologie de la psychologie
résulte de tout ce qui précède que si la psychologie, dans l'ordre des sciences, succède immédiatement à la physiologie, elle en est nettement distincte. , ' '
La psychologie en effet se rattache sans solution de coiKtinuité à la série des sciences physiques et naturelles dont elle
PLAGE DE LA PSYCHOLOGIE DANS l'ORDRB DBS SCIENCES
est, en quelque sorte, le dernier anneau; elle jrolon^è et achèïaJa physique et la chimie dont toutes les lois se retrouvent en elle, intimement mêlées et combinées dans cette espèce de laboratoire naturel qui s'appelle un, être vivant. Aussi de même que Platqn avait fait graver au frpnton de son école de philosophie : « QUe^riu} n'entre ici sHl n'est géomèlre », pourrait-on faire inscrire au fronton des écoles de physiologie : « ^e nul n'entre ici s'il n'est physicien et chimiste. » Tous les efforts^cle la science contemporaine tendent en effet |i expliquer le plus complètement possible les phénomènes%itaux en les rèlianî, sinôn même en les réduisant à des phénomènes physico-chimiques, selon les leçons et les exemples donnés par le grand Claude Bernard ^
C'est pourquoi si nous recherchons quels sont les hommes qui ont fait avancer la physiologie, ceux qui ont puissamment contribué à découvrir les secrets de la vie et de la mort, les Hippocrate, les Galien, les Haller, les Bichat, les Claude Bernard, les Pasteur, etc., nous verrons qu'ils réalisent tous le type du savant, c'est-à-dire de l'homme accoutumé à observer minutieusement les phénomènes selon les procédés ordinaires des sciences, soit à^Taide de leurs sens, soit plutôt à l'aide d'appareils dont eux-mêmes ont été souvent les inventeurs ou dont ils ont appris le maniement par une longue pratique. Leur vie s'est écoulée dans les cliniques, au Ut des malades; dans les amphithéâtres, où, la pince et le scalpel en main, ils disséquaient les cadavres ; dans les laboratoires, où ils avaient à leur portée tous les instruments de la physique, tous les réactifs de la chimie.
Enfin, les applications pratiqués de la physiologie ont bien le même caractère que les théories dont elles dérivent. Leur en-, semble constitue cet art de conserver Téquilibre de la vie ou de le rétablir lorsqu'il est troublé, qui s'appelle la médecine au sens le plus large du mot (car nous considérons ici Thygiène comme une partie, non la moins importante sans doute, de l'art médical). Mais il est évident que la vie à laquelle le médecin a affaire, ce n'est pas la vie intellectuelle et morale de l'homme dans ses multiples aspects, économique, social, politique, religieux, artistique, littéraire, scientifique, philosophique, etc., c'est uniquement la vie matérielle, organique, celle-là même {iont la physiologie se propose de déterminer les lois.
La psychologie se rattache sans doute à la physiologie, et
(1) Les passages en texte plus petit, comme le suivant, sont ceux qui peuvent être passés à une première lecture, ou les emprunts faits à des auteurs qui sont désignés.
10 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUCATION
Ton jieut dire qu*elle vient immédiatement après elle dans la série hiérarchique des sciences.
On sait que cette hiérarchie se compose essentiellement de quatre groupes échelo nijLég dans Tordre suivant :
1° Sciences mathématiques, arithmétique, géométrie, algèbre, les premières de toutes parce qu'elles sont les plus simples et les plus générales, celles dont toutes les autres dépendent et qui au contraire se suffisent à elles-mêmes indépendamment des autres.
2* Sciences physiques, mécanique, chimie, etc.
3® Sciences naturelles, dont la physiologie est le foyer.
4*^ Sciences morales et sociales.
Dans cette série, la psychologie est le chaînon nécessaire entre les sciences naturelles et les sciences morales qu'elle relie immédiatement les^ unes aux autres ; elfe est, à vrai dire, la première des sciences morales, eJLejen est, si on peut employer cette expression, la tête de ligne. Il ne faut jamais oublier, — et c'est un point sur lequel nous insisterons tout à Theure, — que la vie intellectuelle et morale de l'homme plonge ses racines dans la vie matérielle ou organique, et c'est pourquoi la psychologie, en un sens, continue la physiologie. Mais elle n'en commence pasjnoins^ un nouvel ordre de choses, par ce seul fait qu'elle introduit dans l'univers' un élément tout à fait original, impossible à réduire aux autres, et cet élément, c'est la pensée ou la conscience, cette singulière et merveilleuse propriété qui n'appartient qu'à l'esprit de se connaître lui-même en connaissant tout le reste.
Voilà pourquoi, si nous recherchons quels sont les hommes qui ont fait avancer les sciences morales et sociales, nous verrons qu'ils appartiennent moins à la catégorie des savants proprement dits, physiciens, chimistes ou physiologistes, qu'à cell e des philosophes et des moralistes, tels que les Socrate, les Platon, les Aristote, les saint Thomas, les Descartes, les Malebranche, les Spinoza, les Locke, les Leibnitz, les Rousseau, les Kant, etc. Leur tournure d'esprit, leurs habitudes mentales les portaient moins à observer qu'à réfléchir, moins à regarder^ au dehors' qu'à regarder au dedans. C'est dans la concentration de la vie intérieure qu'ils avaient appris à se connaître eux-mêmes, et lorsqu'ils se mêlaient ensuite aux autres hommes, ce qui les intéressait, ce qu'ils s'efforçaient de pénétrer au travjers des physionomies, des gestes, des discours et des actes, c'étaient les pensées et les sentiments intimes ; et ils étaient d'autant plus capables de les saisir^ en efifet, qu'ils étaient tout d'abord plus . profondément descendus dans les replis de leur propre conscience.
PLAGE DE LA PSYCHOLOGIE DANS l'oRDBB DSS SCIENCES 11
Au point de vue des applications pratiques, la psychologie s épanouit, elle aussi, dans un art, qui est l'art suprême, l'art de vivre comme il sied à l'homme, c'est-à-dire la morale, entendue âu sens le plus large de ce mot. Mais la vie dont il s'agit ici, ce n'est pas la vie matérielle, c'est encore une fois la vie intellectuelle et morale dans toute sa plénitude et sa richesse. S'il y a im art de bien se nourrir, de bien respirer, d'entretenir en bon état la circulation du sang et en général les fonctions de tous les organes, il y aussi un art de bien penser, de bien sentir, de bien vouloir et de bien se conduire, et cet art, quelques rapports qu'il puisso avoir avec la médecine, qui oserait prétendre qu'il se confond entièrement avec elle? De la morale ainsi entendue dérivent comme de leur source un certain nombre d'arts subordonnés dont nous devons Signaler ici le plus intéressant pour de futurs instituteurs, à savoir l'art de l'éducation, l'art de développer ou tout au moins de diriger le développement des facultés intellectuelles et morales derhommejdans l'enfant, la, pédagogie, dont nous montreronsltout à i'heur^les relations avec la psychologie, en même temps que celles de la morale proprement dite.
Concluons donc une dernière fois sans hésiter qu'il existe une science de la nature humaine, distincte de la physiologie tout à la fois par la nature de son objet, de sa méthode et de ses applications pratiques, u .
U. Relations de la psychologie et de la physiologie. — Toutefois, distinction ne veut pas dire séparation, et une moitié de la vérité ne doit pas faire oublier l'autre. Sans doute l'esprit n'est pas le corps ; mais le corps est pour l'esprit le support nécessaire de son activité, l'instrument naturel de sa communication avec le dehors. C'est particulièrement dans le système nerveux et le cerveau cfue se fait la mystérieuse association du physique et du mental, du mouvement et de la pensée. Nos nerfs sont comme d'innombrables fils télégraphiques qui vont apporter aux centres cérébraux des impressions parties de tous les points de l'organisme, lequel est lui-même en rapport plus ou moins direct avec l'univers tout entier. Ainsi, pour rappeler la célèbre parole de Leibnitz, notre âme devient comme « un miroir représentatif de l'univers selon le point de vue du corps particulier où elle réside ».
n existe donc une corrélation constante et forcée entre la vie matérielle et la vie psychologique de l'homme. « Tout ce que l'ambition ou quelque autre passion fait accomplir à César, se
trouve représenté dans son corps. » De là résulte Tinfluence, tant de fois constatée, du tempérament, du sexe, de l'âge, de la maladie, du climat, du régime, dé la race, etc., etc., sur les facultés intellectuelles et morales .
Loin donc de séparer Tune de l'autre la psychologie et la physiologie, il est indispensable de les compléter Tune par l'autre en les reliant par une science intermédiaire qui a spécialement pour objet l'étude des relations de l'esprit avec les organes, la psychologie physiologique ou psycho-physiologie qui, à peine constituée au début du xix® siècle, a déjà fait de rapides progrès, grâce à la collaboration active des savants et des philosophes, particulièrement des physiologistes et des psychologues.
Au point de vue de l'éducation qui doit surtout nous intéresser ici, nous ne devons jamais perdre de vue, d'une part que le bon état des facultés intellectuelles et morales a pour condition la santé du corps et le parfait équilibre de toutes ses fonctions, d'autre part que les puissances supérieures de notre être spirituel ont en quelque sorte leur point d'appui dans des opérations moins relevées et plus grossières où se fait directement sentir rintervention des organes, et qu'ainsi par exemple la raison ne peut rien sans le concours des sens et de la mémoire, ni la sensibilité morale et la volonté sans la coopération des habitudes et des instincts.
Gomme l'a si énergiquement affirmé Pascal, l'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.
11 nous reste, pour caractériser encore plus complètement la psychologie, à dire quelques mots de sa méthode avant d'aborder la question de ses rapports avec la pédagogie et la morale.