‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 14 sur 133 · MÉTHODE DE LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE LA PSYCHOLOGIE

provisoires et, en tout cas, la somme en est toujours limitée, tandis que la méthode par laquelle ils ont été obtenus peut et doit en faire découvrir d'autres en nombre indéfini et permet seule de les amener à un degré supérieur de précision et de certitude. S'il fallait choisir entre la possession de la méthode d'une science et celle de ses résultats, il n'est pas douteux que la première serait incomparablement préférable à la seconde, parce que celui qui possède la méthode d'une science en retrouvera les résultats dès qu'il voudra s'en donner la peine, au lieu que la simple connaissance des vérités déjà acquises dem^j^rera stérile entre les mains de celui qui ne connaîtra pas ou ne comprendra pas les procédés grâce auxquels il a été possible de les acquérir. ■ Nous insistons sur ce point, parce que c'est là une vérité qu'on oublie trop souvent dans l'enseignement, où l'on s'imagine volontiers que posséder une science, quelle qu'elle soit, arithmétique, géométrie, physique, psychologie, histoire, c'est savoir les théorèmes, les faits, les lois dont cette science se compose, être capable de les répéter de mémoire, ou même de les expliquer en détail. Or, c'est là pure érudition et non savoir véritable, si on n'a pas pénétré le véritable esprit de ces sciences, c'est-à-dire si on ne s'est pas assimilé leurs méthodes. Rien ne sert de pouvoir réciter par cœur toute la suite des théorèmes de géométrie et de leurs démonstrations, si on n'est pas apte soi-même à découvrir et à démontrer des théorèmes nouveaux, ou tout au moins à découvrir et à démontrer à nouveau des théorèmes anciens, comme le fit, dit-on, Pascal enfant. Au contraire, celui qui a cette aptitude sait virtuellement la géométrie tout entière, ignorât-il par hypothèse l'énoncé de la majeure partie des théorèmes. C'est pourquoi persuadons-nous bien qu'étudier une science, c'est moins en apprendre les formules ou les théories que se familiariser avec sa méthode.

11. La méthode, de la psychologie. —La psychologie n'est pas comme les mathématiques une science de raisonnement dans laquelle d'un petit nombre de principes parfaitement clairs ou évidents de soi, définitions et axiomes, on tire par déduction une série indéfiniment allongée de conséquences: comme la physique, la chimie, la physiologie, c'est une science d\obsermiion, dans laquelle il s'agit de recueillir des faits, les plus nombreux et les plus variés possible, pour les comparer entre eux et parle moyen de cette comparaison dégager et faire ressortir leurs circonstances

14 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'ÉDUCATIQN

communes, ce que dans les sciences de ce genre on appelle leurs lois. A cet égard, il faut bien distinguer entre la méthode d'expo^ sition de ces sciences (méthode purement didactique, dont la valeur est tout à fait relative) et leur méthode d'invention et de développement qui a seule une valeur scientifique et qui seule importe véritablement. Soit, par exemple, les chapitres de la psychologie où il est traité de la mémoire, de l'association des idées, etc. U se peut que ces chapitres commencent en effet par des définitions de la mémoire, de Tassociation, etc., mais gardonsnous de croire que ces définitions, qui sont là uniquement pour fixer les idées du lecteur, aient une importance fondamentale, analogue à celles des définitions d'arithmétique ou de géométrie, et que tout ce qui va suivre ne consiste qu'en conséquences de ces définitions admises dès l'abord comme principes. On ne saurait se faire de la psychologie une idée plus fausse, et cependant c'est l'idée que s'en font presque tous ceux qui l'étudient dans les livides. Au fond peu importent les définitions qu'on donne de tel ou tel fait psychologique, de telle ou telle faculté, pourvu qu'on sache bien de quoi il s'agit quand on en parle, mais ce qui importe, c'est de rechercher des exemples caractéristiques de ces faits, des manifestations significatives de ces facultés et de les analyser assez exactement pour découvrir les conditions qui les font exister ou agir. Loin donc qu'en psychologie les formules générales précèdent les faits particuliers, ce sont les faits qui précèdent les formules; et celles-ci ne peuvent avoir aucun sens ni aucune valéur, tant qu'on n'a pas étudié et analysé les faits qu'elles résument.

III. L'observation intérieure. — Le premier procédé de la psychologie est donc uii procédé d'observation. Mais, nous le savons déjà, l'esprit ne peut être observé directement que par la conscience ; et c'est là ce qui distingue profondément la psychologie de toutes les autres sciences. Celles-ci, même quand elles étudient l'homme, se placent à un point de vue objectif*, emploient des

(1) On peut, d'après cela , se rendre compte du sens exact que les philosophes attachent aux mots, si souvent employés par eux, d'objectif et de subjectif. Il faut, pour bien le saisir>se reporter à l'analyse de la connaissance, telle que Kant l'a faite dans sa Critiqtie de la raison pure. Toute connaissance en effet suppose, d'une part, im objet connu ou à connaître, ce à quoi on pense,* l'objet de la pensée, qui est supposé exister en lui-même avant qu'on y pense et indépendamment de cette pensée même ; d'autre part, un sujet connaissant ou capable de connaître, celui qui pense, le sujet de la pensée, qui ne fait qu'un, non pas sans doute avec ce à quoi il pense> mais

MKTHODB DE LA PSTCHOLOGIfi 15

méthodes objectives : il s'agit pour elles de connaître un obyei qu'on suppose existant en lui-même, donné dans le temps et dans l'espace, hors de Tesprit qui Tétudie ; et elles emploient pour le connaître un mode d'observation qui est censé en effet atteindre cet objet d'une façon impersonnelle, le même pour tous ceux qui l'éiudient, à savoir l'observation par les sens. En psychologie, il s'agit au contraire du sujet connaissant lui-même, lequel ne fait qu'un avec celui qui cherche à le connaître et qui, par conséquent, ne peut être saisi du dehors, sinon indirectement, mais doit tout d'abord et avant tout être envisagé de dedans, sous peine d'être ignoré ou méconnu dans ce qui constitue sa réalité propre. Ce mode de connaissance absolument intime, personnel, incommunicable, est ce qu'on nomme la conscience.

Toutefois si nous avons tous la faculté naturelle de savoir ce qui se passe en notre for intérieur et d'être en quelque sorte témoins de nos sensations, de nos pensées et de nos actes, il s'en faut que nous usions tous de cette faculté avec la même application et le même succès. Chez la plupart des hommes, sauf d'assez rares circonstances, la conscience reste purement spontanée, c'est-àdire qu'elle accompagne en quelque sorte passivement les différents états de leur intelligence et de leur sensibilité à mesure que ceux-ci se produisent, mais sans qu'il y ait aucun effort pour les saisir et les arrêter au passage, et par conséquent sans qu'ils soient distinctement perçus et classés.

Seuls, les psychologues, les moralistes, tous ceux qui ont la vocation et l'habitude de s'étudier eux-mêmes, prennent la peine de réfléchir la conscience, c'est-à-dire de la replier, pour ainsi dire, sur elle-même, et comme delà redoubler, afin de lui donner plus de force et de clarté. La réflexion ou, comme disent volontiers les Anglais YintrospectioUy voilà donc le premier instrument de la psychologie.

On n'arrive pas à le manier du premier coup : il y faut un long apprentissage. Presque tous en effet, nous sommes accoutumés à considérer les choses du dehors : comme le dit Nicole, « nous sommes hors de nous-mêmes dès le moment de notre naissance, et nous ne saurions rentrer en nous qu'en nous faisant une

avec l'acte de penser. Dès lors, est objectif tout ce qui se rapporte aux objets réels ou possibles en tant qu'ils existent ou sont censés exister hors de nousmêmes ; est subjectif tout ce qui se rapporte au sujet pensant et n'a d'existence qu'en lui et relativement à sa pensée.

16 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE A l'ÉDUCATIOM

extrême violence ». Il est naturel en somme de vivre, mais non de se regarder vivre ; et la concentration intérieure de Tesprit exig-e un effort que la plupart d'entre eux ne peuvent soutenir. Tous ceux qui ont élevé des enfants en ont fait bien souvent Texpérience.

Mais les progrès de la psychologie seraient bien lents si elle était réduite à cette seule méthode. La réflexion en effet ne nous révèle qu'un seul esprit, à savoir le nôtre ; dès lors toute comparaison, toute généralisation sont impossibles. A moins de supposer que chacun de nous contient en lui-même la nature humaine tout entière r comment conclure d'un seul individu à tous les autres? Et quand bien même cette supposition serait vraie, nous ne pourrions pas nous en assurer tant que nous n'aurions pas trouvé le moyen de comparer ce qui se passe en nous avec ce qui se passe en autrui.

IV. L'observation des autres hommes. — Il est donc indispen* sable de compléter et de contrôler la méthode d'observation subjective par une méthode d'observation objective qui nous ouvre en quelque sorte l'accès des autres âmes humaines. Or, si nous ne pouvons pas lirè directement dans l'âme d'autrui, nous pouvons cependantnous faire indirectement une idée des phénomènes qui s'y déroulent, soit en provoquant par nos questions les confidences des autres hommes, soit en étudiant leurs discours, leurs actes, leurs physionomies, en un mot tous les signes par lesquels l'intérieur de l'homme se manifeste extérieurement. La psychologie pourra ainsi étendre et varier ses observations à l'infini; elle se rendra compte des différences plus ou moins profondes que peuvent entraîner chez les hommes les conditions de l'âge, du sexe, du tempérament, de la santé et de la maladie, du régime, du climat, de la race, etc. ' *

De môme que les faits en apparence exceptionnels sont en réalité les plus instructifs pour les physiciens et les physiologistes, l'étude des cas anormaux (aveugles-nés, sourds-muets, aliénés, hystériques, somnambules naturels ou artificiels) est pour le psychologue une source de précieux renseignements. On peut môme prétendre que l'observation des instincts et des mcrurs des animaux contribue puissamment à faire connaître les facultés intellectuelles et morales de l'homme.

De nos jours, toutes ces branches de la psychologie se sont sin< gulièrcmcnt développées. Il s'est fondé en Europe et en Amérique de nombreux laboratoires de psychologie expérimentale où Ion s'efforce d'appliquer à l'étude des phénomènes psychologiques les

Page 1