‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 41 sur 133 · II. — PARTIE PÉDAGOGIQUE · texte numérisé non relu

II. — PARTIE PÉDAGOGIQUE

I. Le goût du beau chez Fenfant. — L'enfant manifeste de très bonne heure sa sensibilité esthétique. On le voit rire et sauter au son d'une musique éclatante. Les couleurs, les formes ne tont pas sur lui moins d'impression que les sons.

Toutefois son goût ne ressemble point au nôtre : « Le plaisir qu'il éprouve, dit M"* Necker de Saussure, est tout de sensation. U aime le contraste marquant des couleurs vives et fraîches. Un objet isolé le frappe par son éclat, mais il ne saisit point un ensemble. Si l'unité au sein de la variété constitue la beauté, il n'y en a point pour lui dans ce sens. Les détails lui font effet chacun à part et le tout manque. » Grâce aux progrès de son expérience et de sa pensée, l'enfant apprend peu à peu à discerner dans un tout le vrai centre d'intérêt, ce qui harmonise la multiplicité des détails dans l'unité de l'ensemble. D'une manière générale, le rôle de l'éducation consiste à faciliter ce travail de l'esprit, à le rendre plus sûr et plus fécond.

Cette éducation esthétique, qui est une source d'émotions profondes et désintéressées, peut devenir un stimulant à Fétude, aussi bien qu'à tout autre genre d'effort.

II. Formes de réducation esthétique. Influence du milieu. — Tout d'abord, il faut éloigner de l'enfant les objets laids, les jouets bizarres et grotesques, les images qui n'impressionnent l'œil que par le faux éclat des couleurs trop vives, les photographies grossières où la réalité est plutôt déformée que reproduite, les dessins qui ne sont que des caricatures. Le beau n'a rien de commun avec le clinquant, l'exagération et l'emphase. On doit aussi empêcher les enfants de jeter des cris violents et discordants qui altèrent la voix et faussent l'oreille.

U convient au contraire de placer les écoliers dans un milieu où règne avant tout l'ordre. Sans doute l'ordre n'est qu'un des éléments de la beauté, mais c'est peut-être celui de tous auquel l'éducation peut le mieux nous rendre sensibles, parce qu'il est surtout affaire de discernement intellectuel. Or, à force de voir et d'entendre des œuvres d'une beauté simple, régulière, classique, l'œil de l'enfant se forme et s'instruit, son oreille devient plus juste et plus délicate. Il devient peu à peu capable de goûter des œuvres d'une beauté plus complexe et plus riche.

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C'est précisément parce que la beauté telle que nous l'entendons et qui suppose une impression d'ensemble échappe encore à l'enfant qu'il ne peut guère admirer la nature, « où il trouve pourtant, dit jyjme Decker de Saussure, mille plaisirs qui le préparent à son insu à en sentir un jour tout le charme. Les arts d'imitation lui conviennent mieux. Ce n'est même pas la nature embellie, c'est la nature enjolivée qui plaît aux plus jeunes enfants. Les faiseurs de joujoux ont saisi cette idée à merveille. Les petites maisons bien brillantes, les figures coloriées, imitations plus parées que le modèle réel, voilà ce qui ravit le premier âge... Comme l'enfant est tout activité, les œuvres du statuaire en miniature, les petites figures en relief, les imitations d'autres objets détachés qu'il peut manier, ranger à sa fantaisie, lui plaisent mieux tout d'abord que les peintures, parce qu'il s'en sert pour mettre en scène des hommes et des animaux. »

Si cela est vrai pour les enfants des écoles maternelles, il est hors de doute que les enfants des écoles primaires peuvent être intéressés par la peinture,, par des dessins coloriés, et même par des dessins, à l'exclusion de la couleur. Donc, que l'on « donne une certaine élégance aux alentours de l'école et à l'école ellemême », que l'on couvre les murs des salles de classe de dessins, de gravures ou de photographies reproduisant avec fidélité des chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, et les grandes scènes des diverses époques de l'histoire ; que les portraits des hommes illustres par leur génie ou leurs vertus soient placés en évidence, de telle sorte que ces dessins, ces gravures, ces photographies et ces portraits fassent un ensemble qui parle en même temps à la vue et à l'esprit.

Le maître devra choisir avec goût ces gravures et ces dessins qui constitueront, en quelque sorte, son matériel d'enseignement esthétique. Qui ne voit l'influence profonde, quoique lente peutêtre, de ce milieu nouveau sur l'âme enfantine, en particulier sur le goût des écoliers pour l'étude. « Combien, s'écriait déjà Montaigne, les classes seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuilles!... J'y ferais pourtraire la Joie, l'Allégresse et Flora et les Grâces, comme fit en son école le philosophe Speusippus. »

m. Éducation de la vue et développement de l'amour de la Nature. — Cependant l'éducation du goût ne doit pas seulement se faire par les sens ; elle comporte aussi une certaine part de réflexion et d'analyse. A mesure que l'enfant grandit, il convient de l'amener par des interrogations à dire avec précision ce qui l'a le plus intéressé dans un dessin, dans une gravure, etc., et à

exposer lui-même les raisons de ses sentiments. En général co sont des détails qcd l'ont frappé : le maître lui montre comment ces détails s'harmonisent dans le tout et comment chacun d'eux contribue à la beauté de l'ensemble. La gradation des exercices est ici une condition du succès : voilà pourquoi les collections 4e dessins et de gravures destinées à l'école doivent être composées avec un soin et un goût tout particuliers. Afin de faciliter Tœuvre du maître, il serait désirable de pouvoir mettre entre ses mains un Kvre où ces gravures et ces dessins seraient classés dans un ordre méthodique et accompagnés d'une étude critiqiu^ succincte, mais très claire.

Plus encore peut-être que les jouissances des beaux*arts, le sentiment de la nature mérite d'être l'objet de l'éducation esthétique. I

« Rien n'est plus aisé que de l'exciter, dit Necker de Saussure ; tout a été préparé pour qu'il naisse et se fortifie. Des objets charmants sont répandus autour de nous avec abondance, et la sympathie les met facilement en valeur. Partagez les goûts de Tenfant, et bientôt il s'associera aux vôtres. Quand vous aurez saisi ce qui lui plaît, observez avec lui tous les détails qui l'intéressent; peu â peu vous porterez ses regards plus au loin et vous lui ferez admirer la beauté dans un grand ensemble. Ainsi quand l'arc-en-ciel déploie ses vives couleurs, quand les nuages se bordent d'un liséré d'or, quand les ombres en se jouant tracent mille formes fugitives, quand le soleil, en frappant une onde transparente, promène un réseau de lumière sur les cailloux blancs au fond de Teau, quand une barque dont les voiles se mirent dans un lac tranquille offre l'image d'un grand oiseau qui étend ses ailes sous un ciel d'azur, faites remarquer ces effets à l'enfant. Plus vous tournerez son attention vers les formes, les sons, les couleurs de la scène qui nous entoure, plus les nombreux plaisirs qu'a préparés pour nous la nature deviendront distincts à ses yeux, et plus vous élèverez son intelligence. »

Ainsi exercé par degrés à comprendre et à sentir la beauté, l'enfant pourra désormais admirer, à l'égal d'un beau paysage, un beau monument et un beau tableau.

Quant aux moyens pratiques par lesquels on peut essayer de tonner le goût à l'école^ les plus eflicaces sont l'enseignement du dessin, qui développe chez les enfants le sentiment de Tordre, <}e la symétrie et des proportions dans les combinaisons des lignes et des figures; l'enseignement du travail manuel, qui exerce les plus jeunes écoliers à reproduire ces dessins et à faire, exemple, avec des bandelettes de papier ou de laine, df^s

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combinaisons symétriques et agréables .à l'œil de figures et de couleurs ; la reproduction d'objets très simples employés dans les arts décoraitifs, à l'aide de morceaux de carton découpés d'après les dimensions données; les visites des musées et des monuments dans les centres importants et, dans les campagnes, des promenades au cours desquelles le maître peut exciter et approfondir chez ses élèves le sentiment des beautés de la nature.

IV. Education de Touïe ; la musique et le chant. — L'impression extraordinaire produite par la musique sur l'organisation humaine a son rôle marqué dans l'école, toutes les fois qu'il est besoin d'élever les cœurs et les esprits. Aussi ne saurait>-on de trop bonne heure ipitier les enfants aux éléments de la musique et du chant.

V Pour que les enfants soient nés musiciens, dit M. Dupaigne, dans sa conférence sur l'enseignement du chant à l'Exposition universelle de 1878, il n'y a qu'à leur faire entendre de bonne musique depuis l'âge de trois ans, si l'on peut, et à commencer cet enseignement à l'âge où c'est un plaisir, c'est-à-dire dès les classes élémentaires. Quand ils arriveront, à neuf ou dix ans, ainsi préparés, aux cours moyen et supérieur, on sera étonné de voir le succès avec lequel ils pourront alors recevoir des leçons de musique. »

L'instruction musicale dans les écoles primaires doit avoir surtout pour objet le chant.

« L'engouement de la mode, dit encore M. Dupaigne, et la rapidité relative de l'apprentissage d'un instrument, comparativement à celui d'un organe, ont produit ce résultat qu'aujourd'hui la voix humaine est presque entièrement délaissée pour les machines qui ont été créées à sa ressemblance. C'est une des causes principales de la décadence où est tombé l'art du chant. »

On pourrait ajouter que cet art est encore délaissé parce que la musique et le chant ne sont, dans une foule d'examens, l'objet d'aucune épreuve sérieuse.

V. L'enseignement de la langue maternelle et de la poésie. — Après avoir développé chez l'enfant le goût du beau en s'adressant aux sens de la vue et de l'ouïe, il faut l'exercer à bien exprimer ce qu'il éprouve, et c'est seulement alors qu'il sera possible de s'adresser directement à son intelligence. L'objet auquel il pense a fait naître en lui des sensations. Il se livre pour les décrire à un travail de rédaction littéraire, exercice purement intellectuel, mais en le répétant, il commence à prendre plaisir aux descriptions écrites. La nature elle-même et

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les œuvres d'esprit qui la dépeignent éveillent en lui un intérêt plus vif.

I Le voilà, maintenant, capable de goûter les œuvres des j poètes.

; « Quelques impressions vaguement poétiques, dit M"*« Necker de Saussure, doivent précéder Teffet de toute poésie dans le cœur. Il faut s'être formé intérieurement un petit trésor d'images agréables pour se plaire à les sentir renaître et se ranimer à la voix du talent. Celui auquel la vue de la campagne ne dit rien ne sentira jamais Virgile. »

La poésie est l'art par excellence parce qu'il est incomparablement plus expressif que tous les autres ; et c'est pourquoi, dans les écoles primaires, l'enseignement de la poésie doit commencer avec celui de la langue maternelle. La lecture et la récitation de morceaux choisis en prose ou en vers, de fables, de contes, de j descriptions et de narrations, œuvres d'écrivains de talent, éveillent peu à peu chez l'enfant le sentiment littéraire et poétique el l'initient à l'art de la composition. Le choix et la gradation de ces exercices ne peuvent être ici l'objet d'indications précises : les maîtres seuls ont la compétence nécessaire pour faire la mise au point. On peut seulement leur recommander de lire eux-mêmes à haute voix, en présence des enfants, les passages choisis : c'est le moyen le plus sûr de leur en faire non seulement comprendre le sens, mais encore sentir la beauté. La lecture à haute voix, trop délaissée, serait, si l'on savait en user, un des plus puissants instruments de propagande esthétique et morale dans les masses populaires.

LECTURES

GuYAu. Les problèmes de Vesthélique contemporaine, — Rauh et Rbvault o'Allonnbs. Psychologie appliquée à la morale et à V éducation, p. 152-155. — Bernard Pérez. LArt et la poésie chez Venfant, ch. ii, m, v, vi, vu. — RavAissoN. Article Art dans le Dictionnaire de pédagogie, — Henri Marion. Leçons de psychologie appliquée à l'éducation» 39% 40» et 41« leçons. — P. Félix Thomas. L'éducation des sentiments, ch. xxiv. — M"« Necker de Saussure. l'éducation progressive, liv. V, ch. m. — James Sully. Etudes sur l'enfance, Hv. Vm, p. 411-459. — Vessiot. Pages de pédagogie, p. 259-270 et 281-291.

SUJETS A TRAITER

1. Distinguer, à l'aide d'exemples, le beau du vrai, de l'agréable et de l'utile, et expliquer le sens de cette définition : « Le beau est une admirable inutilité. »

2. Commenter cette parole de Platon : « Le beau est la splendeur du vrai. »

3. Prouver que, si le plaisir esthétique n'est pas le plus élevé des plaisirs, il est assurément le plus complet, parce que tout l'homme y est satisfait.

4. Le goût ; rôle de la raison et de l'imagination dans le goût. Exemples et applications.

5. L'idéalisme dans l'art : ses caractères essentiels et ses dangers.

6. Établir que l'imitation de la nature est un moyen et non une fin et qu'un idéal est nécessaire.

7. Commenter cette pensée de La Bruyère : « Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté et de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l'aime a un goût parfait ; celui qui ne le sent pas ou qui aime en deçà ou au delà a le goût défectueux. »

8. Rôle du beau dans l'éducation (indiqué par programme de 3» année).

9. La culture esthétique à l'école primaire : est-elle possible? Si oui, moyens pratiques de la donner et excès à éviter.

10. L'imagerie scolaire : à quelles conditions peut-elle développer chez Teafaut le sentiment esthétique?

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