CHAPITRE XIT
î. — PARTIE PSYCHOLOGIQUE
I. Ce qu'on appelle instinct religieux. — On a quelquefois supposé l'existence dans l'âme humaine d*un instinct spécial qui serait proprement l'instinct religieux. Quelles que soient la généralité et la puissance des manifestations religieuses dans Ja vie de l'huma-
î nité, il ne nous semble pas nécessaire d'avoir recours, pour les expliquer, à l'hypothèse d'un instinct. Des tendances d'un caractère général, comme celles que nous avons précédemment décrites sous les noms d'amour-propre, de besoin d'aéUvité, de sympathie, etc., suffisent, croyons-nous, à produire par leurs combinaisons et leurs transiormations tous les effets attribués au prétendu instinct religieux.
II. Les deux éléments de la religion. — On doit distinguer, dans toute manifestation religieuse, deux éléments très différents bien qu'inséparables : d'une part, un élément intellectuel, uné idée, une croyance; d'autre part un élément affectif, émotionnel, moral, un sentiment qui accompagne l'idée ou la croyance et qui s'exprime par des actes.
m. Les idées religieuses. — Les idées religieuses sont extrêmement diverses, si on les envisage à la fois dans Tespace et dans le temps. Elles sont l'objet d'une science encore récente : Vhistoire des religions. Nous pouvons dire cependant qu'abstraction faite de l'infinie diversité de leurs formes, elles se ramènent en définitive à deux idées essentielles, que l'expérience nous montre presque toujours unies l'une à l'autre : l'idée de la divinité^ c'est-à-dire d'une puissance invisible, mystérieuse, de laquelle dépendent plus ou moins complètement les destinées de l'homme; puis l'idée d'une autre vie qui continue ou complète l'existence terrestre, en apparence limitée à la durée de l'organisme matériel.
La première idée s'est diversifiée presque à l'infini ; mais l'on
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pourrait dire^qu'elle a évolué depuis les origines de rhumanité en se rapprochant de plus en plus d'un idéal d'unité et de perfection absolue. Les hommes primitifs, les sauvages voient des dieux: dans presque tous les objets de la nature : non seulement les astres, les montagnes, les fleuves, mais un tigre, un serpent, un arbre, un morceau de bois sont considérés comme des dieux. On a donné le nom de fétichisme à ce premier degré, le. plus bas, le plus grossier de l'idée religieuse. Un degré supérieur est Vanimisme^ où les dieux sont conçus comme des esprits invisibles, distincts des objets matériels qui leur servent momentanément d'instruments ou de symboles. Un degré supérieur encore est 1^ polythéisme, où les dieux composent une hiérarchie dans laquelle chacun d'eux a sa place marquée et sa fonction définie, et au sommet de laquelle est un dieu suprême. Le fétichisme est la religion des nègres de l'Afrique et de l'Océanie ; l'animisme était celle des tribus de l'Amérique du Nord; les Grecs et les Romains furent polythéistes. On peut considérer comme un acheminement vers l'unité divine les religions panthéistiques de Tlnde (brahmanisme, bouddhisme), où la divinité est conçue comme susceptible de revêtir une infinité de formes différentes tout en restant au fond une et identique à elle-même. Mais les religions les plus élevées sont évidemment celles qui, comnîe le Judaïsme, le Christianisme et le Mahométisme, proposent un dieu unique à l'adoration de leurs fidèles. Le monothéisme est donc le terme final de toute l'évolution religieuse.
D'autre part, les dieux ont été d'abord conçus comme des puissances aveugles, capricieuses, ou même malfaisantes, et le sentiment qu'ils inspiraient était siuiout la crainte, c'est-à-dire le sentiment qu'on éprouve en présence de la force brutale. Plus tard, on les a plutôt considérés comme des intelligences, gouvernant le monde selon des lois sages et prévoyantes, et le sentiment religieux a pris plutôt la forme de l'admiration ou du respect : telle était, ce semble, la religion des anciens Grecs^ où Jupiter, Apollon, Pallas, Mercure, Vénus môme, personnifiaient les divers aspects de la raison et de la beauté. Plus tard, enfin, avec le judaïsme et surtout avec le christianisme. Dieu a été surtout conçu comme justice et comme bonté : il a personnifié aux yeux des croyants l'idéal de la perfection morale, et les sentiments qu'il inspire désormais à l'âme humaine sont la confiance et l'amour.
De même, l'idée de l'autre vie s'est aussi transformée et pour
ainsi dire moralisée avec le temps. Les premiers hommes la conçoivent comme une simple continuation de la vie terrestre. Ce qui survit au corps, c'est une sorte de corps invisible, un double du corps, qui a les mêmes formes, les mêmes fonctions et par conséquent aussi les mêmes besoins. Les ombres des morts errent autour des vivants, ou plutôt elles vivent aussi, mais d'une vie atténuée et languissante. Puis, avec les progrès de la réflexion philosophique, on arrive à distinguer plus nettement Tâme et le corps. Ce qui est immortel, c'est l'âme immatérielle, et la mort, qui la sépare du corps, la transporte en même temps dans un monde différent du monde visible. Là, elle reçoit la récompense ou la punition méritées parla vie qu'elle a menée ici-bas. Cependant le christianisme combine plus ou moins intimement la croyance à l'immortalité de l'âme, visiblement empruntée aux philosophes grecs Socrate et Platon, avec le dogme de la résurrection des morts qui paraît avoir plutôt une origine judaïque ; mais dogme et croyance se justifient à ses yeux par une raison morale, c'est-à-dire par la nécessité d'une justice plus équitable et plus sûre que celle des sanctions naturelles ou sociales.
IV. Le rôle intellectuel de la religion. — La religion donne satisfaction à un grand nombre de tendances de la nature humaine, et c'est là ce qui explique tout à la fois la complexité et la puissance du sentiment religieux.
D*abord, à l'origine, elle joue le rôle qui sera dévolu plus tard à la philosophie et à la science : elle est la philosophie et la science de l'humanité primitive. Elle apporte aux inteUigences ignorantes la seule explication du monde qu'elles puissent accepter. Comme la philosophie et la science^ elle dérive de cet instinct intellectuel qui pousse l'homme à attribuer tous les phénomènes à des causes : elle est fille du principe de causalité. Mais ces causes, l'homme les imagine tout d'abord sur le modèle de sa propre personnalité, c'est-à-dire vivantes, douées d'intelligence et de volonté, tendant à des fins comme lui-même, sensibles comme lui au plaisir et à la douleur, capables d'amour et de haine.
Ainsi commence dans l'espèce humaine le premier âge de l'évolution intellectuelle, celui que le chef de l'école positiviste, Auguste Comte, appelle Yâge théologique.
L'homme voit partout autour de lui, dans les astres, les fleuves, les montagnes, les objets animés ou inanimés, des êtres vivants, intelligents, capables de lui vouloir du bien et du mal, et au fond,
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malgré leur puissance infiniment supérieure à la sienne et leur conduite souvent impossible à comprendre ou à prévoir, de même nature que lui. Comme il dépend de ces puissances invisibles, il les adore, il s'efforce de conquérir leur bienveillance ou de désarmer leur colère par des témoignages de souniission, de crainte et de respect, par des sacrifices, des offrandes, des prières, en un mot par un culte religieux. /De ce fétichisme primitif sortent ensuite^ par des transformations successives^ toutes les religions professées par Thumanité.
Cependant, à mesure que la philosophie et la ôcience se développent, il semble que la religion remplisse de moins en moins auprès de l'élite intellectuelle de l'humanité cette fonction, qu'on pourrait appeler « rationaliste», d'expliquer valablement l'univers. Mais il n'est pas douteux qu'elle la remplit toujours auprès de la grande masse des hommes, pour lesquels la science et la philosophie sont choses entièrement inconnues. Même parmi ceux qui ont quelque teinture de la philosophie et de la science, beaucoup restent attachés à la religion^ ou reviennent à elle, soit parce qu'ils croient trouver dans le dogmatisme religieux une satisfaction à leur besoin de certitude que ne peuvent satisfaire la science et la philosophie, essentiellement critiques et suspensives, soit parce qu'ils y cherchent un complément d'explication et comme une sorte de couronnement aux explications scientifiques et philosophiques, qui leur paraissent relatives et incomplètes.
V. Les religions et la religion. — Remarquons d'ailleurs qu'il est possible de distinguer, dans ce qu'on appelle la religion en général, d'une pariVesprit oule sentiment religietix, qui peutrester le même tout en revêtant les formes des dogmes et des cultes les plus divers, ou même sans revêtir la forme d'aucun dogme ni d'aucun culte, et, d'autre part, leareligions ou, si l'on aime mieux, telle religion prise en particulier, bouddhisme, judaïsme, mahométisme ou christianisme. L'esprit religieux dans *son essence la' plus haute, c'est l'adoration de Dieu en esprit et en vérité, c'est l'effort pour participer dès cette vie à la vie éternelle. On ne voit pas que cet esprit soit nécessairement lié à la croyance en telle révélation plutôt qu'en telle autre, à celle de Bouddha ou de Mahomet plutôt qu'à celle de Moïse ou de Jésus, ni même à la croyance en une révélation quelconque. Nul n'oserait dire que Socrate, Platon, Aristote, Zénon, Epie tète, Marc-Aurèle, pour ne citer que ceux-là parmi les païens, n'aient pas été profondément
religieux. De même, qui ne reconnaît la plus éloquente et la plus sincère expression de la foi religieuse, dans les admirables vers de Victor Hugo, écrits après la mort de sa fille?
Maintenant, 6 mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans Tombre
£lle dort pour jamais ;
Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers» vallons, fleuve argenté, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles.
Je reprends ma raison devant l'immensité.
Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire.
Je vous porte, apaisé»
Les morceaux de ce cœur, tout plein de votre gloire,
Que vous avez brisé I
Et cependant Victor Hugo ne peut être considéré comme appartenant à aucune confession religieuse déterminée, si l'on en juge par les premiers mots de son testament : « Je refuse les oraisons de toutes les églises ; je demande les prières de toutes les âmes. »
VI. La religion naturelle. — La distinction que nous signalons ici s'exprimait au xviu* siècle par l'antithèse, familière à Voltaire et à Jean-JacquesRousseau,'de la religion naturelle et des religions positives. On entendait alors par religion naturelle l'ensemble des croyances communes à toutes les religions — existence de Dieu, vie future — dépouillées des formes particulières qu'elles revêtent dans chacune d'elles, et on croyait à tort que cette religion avait existé avant toutes les autres, auxquelles on l'opposait comme le type primitif et parfait dont elles s'étaient toutes écartées. Il aurait été plus juste de l'appeler religion « pure »ou religion « idéale », car ce n'est pas dans lé passé qu'il faut la chercher comme une réalité historique, mais plutôt dans l'avenir, comme un idéal, en quelque sorte métaphysique, à la condition d'ailleurs de ne pas la réduire à un simple formulaire de croyances, mais d'y voir surtout un esprit vivant et agissant, une inspiration qui pénètre et émeut l'âme humaine tout entière.
De la religion pure, ainsi comprise, on peut dire qu'elle répond aux aspirations les plus élevées de l'humanité; au besoin qu'a notre intelligence de concevoir l'ensemble indéfini des choses comme un système vraiment harmonique et un ; au besoin qu'éprouve notre cœur de se sentir uni par une sympathie profonde au cœur même de la nature ; au besoin enfin qui pousse notre
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conscience et notre volonté à se rattacher à un idéal de sainteté et de justice vers lequel évoluent les destinées de l'univers.
Mais cette religion pure, bien peu d'hommes sont capables de la dégager des diverses religions où elle est comme enveloppée et souvent aussi altérée par le mélange de bien des éléments étrangers. Si elle peut suffire à quelques grandes âmes, elle ne donne pas une satisfaction suffisante à une foule d'instincts très répandus et très puissants dans l'espèce humaine, bien qu'ils ne soient ni très élevés ni très purs, et qui trouvent bien plus sûrement à se satisfaire dans les religions positives.
VII. Le rôle moral et soci^ de la religion. — Il y a d'abord le besoin de représentations sensibles qui matérialisent, en quelque sorte , l'idée religieuse, de formules rigides qui la fixent, de rites précis et immuables où elle paraît s'exprimer tout entière. L'humanité, prise dans son ensemble, ne peut se contenter d'un idéalisme abstrait : il lui faut des mythes, des symboles, des cérémonies, qui parlent aux sens et à l'imagination plus encore qu'à l'intelligence.
Il y a ensuite le besoin de croire, docilement, aveuglément, sans comprendre, et d'autant plus fermement que Ton comprend moins. Certes le besoin opposé existe aussi : dans l'infinie complexité de la nature humaine, ces contradictions se rencontrent. Certains esprits sont naturellement portés au rationalisme : ils ne croient volontiers que ce qu'ils comprennent; pour eux, tout ce qui est obscur, inexplicable, est douteux ou impossible. D'autres sont naturellement mystiques : l'incompréhensible les attire. D'instinct, ils diraient comme Tértullien : «Je crois, parceque c'est absurde. » Ils se défient de ce qui est trop clair : l'évidence est pouf eux moins le signe de la vérité que celui de l'erreur. Or la plupart des dogmes religieux se donnent eux-mêmes comme inaccessibles à la compréhension humaine : ils font appel non à la raison, mais à la loi. Par là ils sollicitent et satisfont le besoin de croire, trop naturel et trop profond dans les âmes humaines pour que trois siècles d'une culture philosophique et scientifique, d'ailleurs bien restreinte et bien superficielle, aient pu sérieusement l'entamer.
D'autre part ces dogmes ont pour eux l'autorité d'une longue tradition, et ils s'imposent à l'individu avec la force collective des innombrables croyants qui les ont professés et les professent encore.
La religion « pure » ; Comme la philosophie d'ailleurs, semble
être l'œuvre actuelle et personnelle d'une pensée solitaire. Qu'il faut avoir de courage — ou de confiance en soi — pour rester ferme dans une croyance qu'on s'est faite seul à soi-même ! Gomme il est plus facile et plus rassurant de s'appuyer sur un credo séculaire et universel 1
C'est surtout ce caractère social des religions positives qui explique leur énorme et persistante influence.
Au point de vue de la crédibilité intrinsèque, il n'y a aucune comparaison à établir entre les explications, même les plus hypothétiques, mais toujours rationnelles, de la science et de la philosophie, et les explications mystiques des diverses religions posi-. tives, concernant, par exemple, l'origine de la terre, l'origine des espèces vivantes, l'oriçine de l'homme, l'origine du langage, etc. D'où vient cependant que celles-ci paraissent, même à des esprits cultivés, supérieures en certitude à celles-là*?
Simplement, de ce que les premières sont les créations individuelles de quelques penseurs. Descartes, Leibniz, Hegel, Darwin, etc., tandis que les secondes sont les œuvres anonymes d'immenses collectivités.
A plus forte raison, ce caractère social confère-t-il à la morale religieuse un très grand avantage apparent sur la morale purement philosophique. Le reproche qu'on fait à celle-ci de manquer de base signifie non, comme on pourrait le croirç, qu elle n'est pas fondée en raison (car ce reproche s'appliquerait plus justement à Vautre), mais qu'elle ne repose pas sur une autorité extérieure à la conscience individuelle, la seule, pense-t-on, qui puisse commander efficacement. Or, cette autorité que l'on personnifie en Dieu, c'est, au fond, celle de la tradition et de la collectivité.
Si l'on considère enfin que toutes les religions un peu élevées ont donné naissance au phénomène des Églises, c'est-à-dire ont constitué, en dehors ou dans le sein même des sociétés civiles et politiques, des sociétés proprement religieuses où les hommes se trouvent rapprochés et resserrés dans une vie sociale extraordinairement active, on comprendra combien la religion a jusqu'ici satisfait les instincts sociaux de l'humanité (besoin d'imitation, sympathie, altruisme, etc.), et se rendant mieux compte de son rôle dans le passé, on verra mieux les probabilités dé ses destinées dans l'avenir,
(1) Par exemple à M. Brunetière qui conclut de cette prétendue supériorité, &ia c banqueroute de la science ».
PSTCHOLO&IB APPLIOFEB A L^KDOCATION