‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 43 sur 133 · II. — PARTIE PÉDAGOGIQUE · texte numérisé non relu

II. — PARTIE PÉDAGOGIQUE

I. Position de la question. — II n'est peut-être pas pour Téducateur laïque, à notre époque, de question plus importante et plus

^ délicate que celle de l'attitude qu'il doit observer à l'égard du sentiment religieux.

On ne peut en effet prétendre que le principe de la neutralité, qui domine toute notre législation scolaire, oblige les instituteurs à ignorer systématiquement l'existence même des religions, à les tenir dans la pratique pour nulles et non avenues, à faire, en un mot, comme si elles n'avaient ni place ni influence dans la vie de nos sociétés contemporaines.

II. L'école laïque et les religions positives. — A coup sûr, l'école n'a pas à faire directement l'éducation du sentiment religieux. En effet, si cette éducation devait s'inspirer des dogmes d'une religion

• particulière, cette religion fût-elle d'ailleurs celle de la majorité, par exemple en France, le catholicisme, le principe de la neutralité scolaire serait évidemment violé, et du même coup le principe de la tolérance, qui en est la justification morale. D'ailleurs l'indépendance que la société civile doit conserver vis-à-vis de la société religieuse exige tout aussi impérieusement que l'instituteur soit soustrait au contrôle d'une autorité ecclésiastique : ce qui serait impossible, s'il devenait en quelque sorte, dans chaque commune, le vicaire laïque du curé.

III. L'école laïque et la religion naturelle. Mais l'école ne pourrait-elle faire l'éducation du sentiment religieux en dehors de toute confession particulière, puisque aussi bien les plus grands esprits de tous les temps, philosophes et poètes, ont admis la possibilité d'une religion naturelle ou idéale, dans laquelle se trouvent en quelque sorte conciliées toutes les croyances essentielles des innombrables religions professées par l'humanité ? Nous l'avons vu : ni l'idée de Dieu, ni l'idée de la vie future ne sont le patrimoine exclusif d'aucune église, d'aucune secte; elles appartiennent au genre humain tout entier, au même titre que les idées de devoir, de droit, de justice et de vérité.

Dès lors, pourquoi l'instituteur, sans empiéter sur le domaine d'aucune religion positive, n'enseignerait-il pas ces croyances fondamentales communes à toutes les religions, et ne s'efforcerait fl pas de développer dans l'âme de ses élèves le sen-

tiinent religieux 'sous la forme la plus noble et la plus pure ?

Quelque séduisante que cette conception puisse paraître, nous craignons bien qu'elle ne soit pas plus que la précédente conforme au principe de la neutralité scolaire. D'une part, elle soulèvera presque inévitablement les protestations et les résistances des représentants des religions positives, qui ne manqueront pas de voir dans cette religion naturelle une rivale, une enneihie d'autant plus redoutable qu'elle paraîtra prèchée au nom de l'État. Et ainsi la guerre civile s'installera en permanence au sein de chaque commune. D'autre part, les libres-penseurs, les athées, que nul n'a le droit de mettre hors la loi, pourront se plaindre à juste titre qu'on enseigne à leurs enfants des opinions contraires à leurs convictions personnelles.

IV. L'anticléricalisme et récole laïque. — Mais si Técolc ne i doit pas travailler elle-même à former le sentiment religieux, elle I ne doit pas davantage travailler à le détruire. Gardons-nous de

croire, ou même de laisser croire, que l'école laïque soit nécessairement une école d'irréligion et d'athéisme.

Cette attitude de neutralité, qui est en somme commandée par la plus stricte tolérance, n'est pas toujours facile à observer, il faut bien le reconnaître, pour l'instituteur, qui se voit I parfois en butte aux insultes, aux persécutions, aux vexations les plu^ mesquines et les plus injustes, sous prétexte qu'il personnifie un principe d'éducation morale, qu'on prétend opposer au principe religieux. Il n'en doit pas moins résister énergiquement à la tentation de déclarer la guerre à la religion identifiée au cléricalisme, parce que le cléricalisme déclare lui-même la guerre à l'école laïque.

V. Le véritable esprit de la neutralité. — Est-ce à dire que l'instituteur, pour éviter l'un et l'autre écueil, doive se réfugier de parti pris dans l'indifférence à l'égard des idées et des sentiments religieux, s'abstenant également de les favoriser et de les combattre, mais feignant en quelque sorte de les ignorer?

Peut-être, en effet, serait-ce là le parti le plus sage, si cette réserve était uniquement inspirée par le respect absolu de la liberté de conscience. Mais, dans la pratique, il sera bien difficile qu'elle ne soit, ou tout au moins qu'elle ne paraisse, le masque d'un dédaigneux mépris. N*estrce pas d'ailleurs condamner la raison humaine, sur laquelle se fonde et dont se réclame notre enseignement laïque, à un aveu public d'impuissance, que de la

contraindre à passer sous silence des questions qui, quoi qu'on en dise, intéressent encore passionnément l'humanité ?

£n tout cas, il ne nous paraît pas possible que les maîtres de nos écoles, appelés non pas seulement à instruire, mais à élever, dans toute la plénitude de ce terme, des enfants qui seront plus tard des citoyens, soient eux-mêmes entretenus dans une ignorance complète de l'existence et de Timportance morale et sociale des religions. De toute nécessité, il faut qu'ils aient sur ce sujet des notions précises et logiquement coordonnées où ils pourront trouver des principes de jugement et de conduite. C'est pourquoi nous jugeons indispensable, dans un livre destiné aux écoles normales, d'inviter les futurs instituteurs à réfléchir très sérieusement, et dans un grand esprit d'impartialité, au redoutable problème que leur pose, ainsi d'ailleurs qu'à tous les représentants de la société civile, l'existence des religions dans l'humanité. Après cela, qu'ils soient croyants ou incrédules, c'est affaire à leur propre conscience.

VI. L'attitude de récole laïque à l'égard du sentiment religieux. — Or, quand on étudie les religions en dehors de toute préoccupation confessionnelle ou sectaire, de l'œil du philosophe et du savant, on se rend compte, comme nous avons essayé de le montrer, que les religions sortent naturellement des facultés et des inclinations de l'honune ; on s'explique ainsi la généralité, la persistance des manifestations du sentiment religieux dans l'espèce humaine ; on comprend qu'elles répondent à des besoins très nombreux, très divers, dont quelques-uns sont extrêmement profonds et vivaces ; et on n'est pas tenté de croire qu'il suffirait des efforts de quelques individus pour les supprimer du jour au lendemain. On est même amené à se demander si cette suppression, en la supposant possible, serait désirable, tant qu'on n'aurait pas trouvé quelque autre moyen de satisfaire les besoins de l'âme humaine actuellement satisfaits par la religion.

On pourrait prétendre, il est vrai, que ce sont ces besoins mêmes qu'il faut s'efforcer d'extirper du cœur de l'homme, et nul, dira-ton, ne peut mieux remplir cette tâche que l'instituteur laïque, puisque c'est à lui qu'il appartient de combattre l'ignorance et d'affermir la raison dans les jeunes esprits qui lui sont confiés.

Cette objection a tout au moins le mérite de porter le débat sur son véritable terrain. Si l'école ne doit pas intervenir directement dans l'éducation du sentiment religieux, l'influence indirecte qu'elle

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peut exercer sur l'éclosion et la croissance de ce sentiment est certainement très puissante, et par cela môme nous ne pouvons I échapper à l'examen de cette question : dans quel sens est-il bon I qu'elle s'exerce ? 11 y a une manière générale de comprendre et ! de pratiquer l'éducation intellectuelle et morale qui respecte chez l'enfant les germes latents de la vie religieuse, laissant à la famille le soin de favoriser, s'il y a lieu, leur épanouissement ; et il y en a une autre, contraire à la précédente, qui tend à entraver leur développement ou même à les étouffer dès l'origine. Dans l'im et dans l'autre cas, cette double action résulte de l'esprit qui anime le maître, indépendamment de toute prédication, de toute allusion favorables ou hostiles aux idées religieuses. '

11 s'agit donc pour nous de savoir si l'instituteur, sans s'attaquer directement au sentiment religieux, peut et doit s'efforcer d'atteindre au fond de l'âme humame pour en extirper les inclinations plus générales où ce sentiment plonge en quelque sorte ses racines et d'où il tire sa sève, ou s'il ne doit pas au contraire y toucher avec une extrême prudence, sous peine de mutiler l'homme en lui arrachant quelques-uns de ses instincts les plus essentiels.

Nous savons en effet que le sentiment religieux n'est pas un sentiment simple, mais qu'il est bien plutôt la synthèse d'un très grand nombre de sentiments qui, par une sorte d'affinité natu- ' relie, s'assemblent et se fondent dans son unité. Partout où ces sentiments sont énergiques et vivaces, ils tendent d'eux-mêmes à se manifester et à se satisfaire sous les formes infiniment variées de la vie religieuse.

Pour affaiblir cette vie, pour l'éteindre, ce sont ces sentiments qu'il faudrait amoindrir ou supprimer.

Or, parmi ces sentiments, il en est, sans contredit, dont la complète disparition laisserait un vide immense dans l'âme^umaine. On pourrait les résumer tous dans ces deux mots : sentiment de ^infini, sentiment de VidéaL

Il est bon que l'homme prenne, au moins par moments, conscience des bornes de son être et de sa pensée en face de l'infinité de l'univers ; il y a dans 1' dé j de l'étemel et de l'absolu quelque chose qui ennoblit et affranchit l'intelligence humaine, en l'élevant au-dessus des événements passagers et mesquins qui forment la trame de la vie courante. Malheur aux individus et aux peuples qui s'absorbent entièrement dans la seule préoccupation des intérêts matériels ! La science môme a besoin de conserver toujours

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présent au milieu de ses recherches le sentiment de Fcc Inconnaissable » qui l'entoure et la presse de toutes parts, de cet « Océan, comme l'appelle Littré, pour lequel nous n'avons ni voile ni boussole, et dont la claire vision est aussi formidable que salutaire ». Les adversaires de la religion lui reprochent ses mystères, mais ils auraient tort de s'imaginer que la science n'a pas aussi les siens. En vérité, le mystère est au cœur des choses, et celui qui ne sait pas cela n'a de la réalité qu'une vue superficielle et plate.

Sans le sentiment de l'infini, éprouverions-nous le besoin de dépasser la réalité elle-même en concevant l'idéal ? Presque toujours, des sentiments utilitaires et égoïstes vont de pair avec un positivisme étroit. Pour aspirer de toutes les forces de son âme à la perfection spirituelle, il faut que l'homme se sente, comme dit Platon, « moins fils de la terre que du ciel ».

Si donc l'instituteur travaillait, même inconsciemment, à tarir les sources du sentiment religieux, n'est-il pas à craindre qu'il desséchât du même coup dans les âmes des enfants ces deux sentiments de l'infini et de l'idéal qui font la noblesse et la beauté de la vie humaine ?

Il est juste d'ailleurs de reconnaître que les différentes inclinations qui se réunissent pour former le sentiment religieux ne sont pas toutes également rccommandables. Il entre dans les formes inférieures de ce sentiment plus d'un instinct qu'il appartient à une éducation vraiment rationnelle et libérale de surveiller et de combattre : cette terreur de l'inconnu, d'où sont sorties dans l'humanité primitive tant d'atroces superstitions ; cet avide besoin de croire, qui s'allie si merveilleusement avec la paresse naturelle de l'intelligence; cet égoïsme inconscient, qui finit par désintéresser le dévot de tout ce qui n'est pas son salut ; enfin, cet orgueil, mal dissimulé sous les apparences de l'humilité, qui aveugle le croyant au point de le persuader qu'il est seul dépositaire de la vérité absolue et éternelle. Pour empêcher le sentiment religieux de dégénérer ainsi en superstition et en fanatisme, il suffira que l'enseigxiement laïque, demeurant fidèle à son esprit, enseigne à ses élèves, avec le culte de la raison, l'amour de la vérité librement recherchée et sincèrement acceptée, le respect de la dignité personnelle, et cette vertu si nécessaire et si rare, même à noire époque, la tolérance.

LECTURES

RiBOT. Psychologie des sentiments. Le sentiment religieux. — Herbert Spenckb. L'éducation physique intellectiielle et morale. — Guyau. Virréligion de V avenir.

— Marion. Psychologie appliquée à l'éducation. — Kant. La religion dans les limites de la raison. — Rousseau. Emile (La confession du vicaire savoyard).

— V . Hugo. Contemplation. — Buisson. La religion, la morale et la science.

— Renan. La réforme intellectuelle et morale. — Pécaut. L'éducation publique et la vie nationale, p. 272 et suiv. — Sabatibr. Esquisse d'une philosophie de la religion. — VissioT. De l'éducation à l'école, ch. p. 84 et ch. nr, p. 25-31.

SUJETS A TRAITER

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