LES PASSIONS
circonstances extérieures qui lùi impriment l'élan décisif. Toute satisfaction Talimente, toute résistance qui ne l'arrête pas dès le début l'irrite et la fortifie. Elle croit d'autant plus rapidement que la sensibilité est naturellement plus vive et l'imagination plus puissante. Dans les âmes réfléchies et volontaires, elle est plus lente à naître; mais aussi, une fois née, et quand elle a pour ainsi dire traversé Tépoque critique de sa première croissance, elle s'y enracine profondément. L'habitude la rend finalement invincible.
Les passions sont d'autant de sortes que les inclinations ellesmêmes : il en est d'égoïstes, de sympathiques et d'idéales ou supérieures.
Il ne semble pas nécessaire d'étudier la passion chez l'enfant qui n'a encore que des inclinations naissantes. Parfois cependant, on peut déjà en voir chez lui les premiers germes. C'est alors que l'éducateur doit se rappeler le conseil donné par tous les moralistes, de c( biaiser, comme dit Bossuet, avec toutes les passions, et non de les combattre en face, en détournant leur cours dans une autre direction ».
« Une aigre imagination me vient, dit Montaigne, je trouve plus court de la dompter que de la changer. Je lui en substitue, si je puis, une contraire, du moins une autre ; toujours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combattre, je lui échappe; et en la fuyant, je ruse ; muant de lieu, d'occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d'autres amusements et pensées où elle perd ma trace et s'égare. »
De même Leibnitz. dans ses Nouveaux Essais : « A des sensibilités dangereuses, on opposera quelque autre sensibilité innocente, comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté, on ramassera des curiosités de la nature et de l'art. On s'engagera dans quelque occupation indispensable, ou dans quelque conversation ou lecture utile ou agréable. »
11 importe donc d'inspirer de bonne heure à l'enfant le goût du travail a qui rassérène l'âme et produit presque infailliblement l'apaisement des désirs inquiets, les passions ne pouvant pas demeurer violentes et enfiévrées lorsque la volonté est appliquée à la poursuite d'une fin raisonnable ».
IIL Valeur et danger des passions. — Que faut-il penser du rôle des passions dans la vie humaine ?
Il s'est trouvé des romanciers, des moralistes même, pour prétendre que toute passion est en soi légitime et sacrée. Elle est,
selon eux, l'expression de la nature dans ses tendances les plus intimes et les plus fortes ; on ne doit donc pas résister aux passions, car c'est elles seules qui nous dirigent et nous portent, bien plus sûrement que la raison, vers nos véritables fins.
D'autres philosophes, au contraire, ont absolument condamné la passion. Ainsi, les stoïciens enseignaient que le sage doit être complètement impassible. Joie, tristesse, amour, haine, crainte, colère, aucun de ces sentiments ne doit agiter son cœur : s'il secourt ses semblables, s'il lutte pour la justice, c'est uniquement pour obéir à la raison, et sans qu'il y soit poussé par aucun mouvement de sa sensibilité.
La vérité est sans doute entre ces deux extrêmes. .
Les effets des passions ne sont pas tous condamnables. D'une part, elles meuvent l'activité, elles la stimulent, elles la poussent dans des directions déterminées : l'homme sans passion est indifférent et inerte. D'autre part, elles aiguisent l'intelligence au point que sous leur influence l'être le plus stupide peut avoir parfois des éclairs de génie, et elles impriment à la volonté une énergie, une constance extraordinaire : tout ce qui s'est fait de grand dans l'humanité, pourrait-on diré, a été l'œuvre de quelque grande passion. Enfin, elles sont la source des émotions vives et variées qui donnent à la vie humaine son intérêt dramatique. Ceux qui voudraient réduire l'humanité à la seule raison et à la seule volonté en supprimant tout sentiment, toute passion, justilient le mot de La Fontaine :
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort
Et veulent que l'on meure avant que d'être mort.
Mais ces bons effets sont en partie annulés par d'autres moins louables. Précisément parce qu'elle est exclusive, la passion rend l'homme qu'elle possède indifférent, inerte pour tout ce qui n'est point son objet. Elle aveugle l'intelligence, elle asservit la volonté, et ce n'est pas sans dommage pour la santé morale et physique qu'elle multiplie les émotions fortes : l'excitabilité du système nerveux qui en résulte produit elle-même une incapacité de réfléchir, une mobilité d'impressions qui fait de l'homme le jouet des circonstances extérieures.
Il est donc impossible de glorifier ou de flétrir absolument la passion.
LES PASSIONS ISl
Tout d'abord, les objets de passions peuvent être très divers : il est des passions viles, c'est-à-dire exclusivement égoïstes ou même antisociales ; mais il est aussi des passions nobles, et ce sont toutes celles qui nous arrachent à nous-mêmes et nous font poursuivre quelque haut idéal de justice ou de bonté.
Cependant, même les meilleures doivent être dirigées et modérées par la raison. L'amour paternel ou filial, l'amour de la patrie, l'amour de l'humanité, l'amour dfe Dieu, ce sont là sans doute de grandes et belles passions, et cependant l'histoire nous montre qu'elles ont parfois inspiré des crimes. La sagesse nous commande donc, non de supprimer les passions, mais de les surveiller et de les tenir constamment sous l'empire et le contrôle de la raison.
LECTURES
Descartks. Traité des passions. — &?mozK. Ethique, livre III. — Lbtournei r. Physiologie des passions. — Ribot. Psychologie des sentiments.
SUJETS A TRAITER