‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 47 sur 133 · VALEUR ET ROLE DE LA SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

VALEUR ET ROLE DE LA SENSIBILITÉ

les parties de la nature humaine sur lesquelles porte cette éduca^ tion sont précisément celles qui se dérobent le plus aux prises de la science et de Tart.

II. L'école et le milieu social. — Le milieu naturel où se développent les sentiments, les instincts et la volonté de l'enfant, c'est la famille, la société de ses camarades et en général de tous ceux avec lesquels il vit. L'école, au contraire, est une sorte de milieu artificiel où ses facultés intellectuelles sont appelées à s'exercer presque à l'exclusion de toutes les autres. Si l'enfant a occasion de révéler son caractère et de faire l'apprentissage de la vie morale dans l'intérieur de l'école, c'est plutôt pendant les récréalions que pendant les classes.

Aussi, quels que soient les efforts du mattre, il arrive trop souvent que l'influence morale de l'école est bien rapidement effacée par celle de l'atelier, du régiment, et, en général, de la vie.

Il ne faut donc pas, sous peine d'injustice, exiger de l'instituteur qu'il pousse l'éducation morale de ses élèves aussi avant que leur éducation intellectuelle, ni lui faire porter la responsabilité de l'imperfection d'une œuvre à laquelle tant d'autres causes, souvent aveugles ou hostiles, ont collaboré.

Mais, quand bien même l'instituteur aurait un pouvoir sans bornes pour façonner en quelque sorte à sa guise l'âme dç l'enfant rigoureusement soustraite à toute influence étrangère, sa tâche en serait à peine facilitée.

m. La difficulté de comiaitre la nature morale de Tenfant. — La nature morale de l'homme, en effet, plus complexe, plus profonde, ne saurait être rapidement et sûrement connue comme sa nature intellectuelle. Il suffit souvent de quelques interrogations bien faites pour se rendre compte du degré d'intelligence d'un enfant. Combien faudrait-il d'épreuves pour arriver à juger avec quelque vraisemblance de ses instincts et de ses sentiments les plus intimes ? Nous l'avons vu, rien de moins uniforme, rien de moins constant que la sensibilité morale. Tandis que Tintelligence^ envisagée dans ses grandes lignes, reste identique à elle-même chez tous les hommes, la sensibilité varie presque nécessairement de Tun à l'autre et, souvent dans le même individu, avec les circonstances les plus diverses.

C'est pourquoi on peut énoncer des règles invariables, établir des méthodes générales pour la transmission des connaissances et la culture de l'esprit, c'est-à-dire pour l'éducation intellectuelle.

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On s'exposerait à de singuliers mécomptes si on prétendait tabler sur de telles règles et de telles méthodes en éducation morale. Ce qui réussit avec tels niaîtres et tels enfants, échoue avec tels autres, et c'est pourquoi la pédagogie est ici contrainte de diversifier ses formules et de marquer toujours chacune d'elles d'un caractère hypothétique et conditionnel pour les adapter dans la mesure du possible à l'infinie variété des cas particuliers.

De même qu'on ne saurait appliquer les mêmes procédés d'apprivoisement et de dressage à des animaux de mœurs aussi diflérentes que les loups, les chiens et les moutons, de même on ne saurait soumettre à la même discipline les enfants d'un naturel timide ou hardi, égoïstes ou aimants, vifs ou apathiques, etc.

IV. Diversité des tempéraments. — Tous les observateurs de la nature humaine ont dès longtemps été frappés par cette extrême diversité des physionomies morales, au moins égale à celle des physionomies physiques. D'ailleurs, en, raison même de l'étroite corrélation qui existe dans l'homme entre le physique et le moral, aux différences de constitution organique doivent nécessairement correspondre des différences de constitution intellectuelle et morale.

Les anciens philosophes et médecins grecs avaient déjà distingué quatre grands types de tempéraments, auxquels pouvaient se rapporter selon eux les variétés sans nombre de tempéraments individuels, et qu'ils désignaient par les noms de tempérament sanguin, bilieux, nerveux et lymphatique, constitués par la prédominance soit d'une des humeurs essentielles : sang, bile, lymphe, etc., soit d'un des systèmes ou des appareils principaux de l'économie : système nerveux, appareil circulatoire, etc.

Cette classification est aujourd'hui rejetée par la plupart des savants, sans qu'on soit cependant arrivé à la remplacer par une classification plus satisfaisante. On est seulement d'accord pour admettre le principe très général sur lequel elle est fondée, à savoir qu'il doit exister dans la nature corporelle de l'homme un certain nombre de types généraux de constitution organique, de tempéraments, comme on disait autrefois, ou de diatJièses, comme on dirait plus volontiers aujourd'hui, dans lesquels réside Texplication des particularités, souvent très nombreuses et diverses, par lesquelles les différents individus se distinguent les uns des autres.

On aura peut être quelque profit à retrouver ici un exposé succinct de la vieille théorie des quatre tempéraments, tel qu'il a été fait par Kant :

a On reconnaît le sanguin aux caractères suivants : il est sans souci et d'espérance facile ; il promet magnifiquement, mais ne tient

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pas parole, parce qu'il n*a pas réfléchi d*abord s'il pourrait tenir sa promesse. Il est assez disposé à secourir, mais il est mauvais débi I leur, qui demande toujours des délais. C'est un bon compagnon, ' enjoué, de bonne humeur, ne donnant à rien une grande importance, et qui aime tout le monde. Il n'est pas d'ordinaire un méchant homme, mais c'est un pécheur difficile à convertir; il se repentira fort, mais ce repentir ne sera jamais du chagrin, sera vite oublié. Le travail le fatigue et cependant il est toujours occupé, mais à ce qui n'est qu'un jeu, parce que c'est un changement et que la consistance n'est pas son fait.

« Le mélancolique donne à tout ce qui le touche une grande importance. Il trouve partout des causes de souci et ne voit d'abord que les difficultés comme le sanguin commence par l'espoir du succès. Celui-ci, le mélancolique, pense profondément, celui-là, le sanguin, superficiellement. Le premier promet sans peine, le second difficilement, parce qu'il tient à garder sa parole, et qu'il veut savoir s'il le pourra. Il se défie et se tourmente pour des choses qui ne touchent pas le sanguin joviaL II est peu philanthrope, par la raison que celui qui se prive lui-même de la joie la souhaitera difficilement aux autres.

« Le colérique s'allume et sè consume rapidement comme un feu de paille ; il se laisse bien vite adoucir par la soumission des autres, il est alors irrité sans haïr, et il aime même d'autant plus celui qui lui a cédé promptement. Son activité est prompte, mais sans durée; il ne reste jamais sans rien faire, mais il n'est pas assidu. Sa passion dominante est celle des honneurs; il aime à s'occuper des affaires publiques, et à s'entendre louer. Il est pour l'apparat et la pompe des formes. Il se fait volontiers protecteur et parait généreux, et ce n'est pas par affection, c'est par orgueil, car il s'aime beaucoup plus lui-même qu'il n'aime les autres. Il est passionné pour le gain, courtisan mais avec cérémonie, raide et guindé en société et s'accommode volontiers de quelque flatteur qui lui sert de plastron. En un mot le tempérament colérique est le moins heureux de tous, parce que c'est celui qui rencontre le plus d'opposition.

« Le flegmatique : flegme signifie absence d'émotion. L'homme flegmatique auquel la nature a donné une certaine dose de raison ressemble à Thomme qui se conduit par principes, quoiqu'il ne doive ce caractère qu'à l'instinct. Son heureux tempérament lui tient lieu de sagesse, et souvent même dans la vie ordinaire on l'appelle le philosophe. Souvent aussi, on le traite de rusé parce que les projectiles qu'on lui lance rebondissent sur lui comme sur des sacs de laine. Il fait un mari supportable et sait dominer femme et valet tout en ayant l'air de faire la volonté de tout le mondç^ parce qu'il sait par sa volonté inflexible mais réfléchie mettre la leur d'accord avec la sienne. »

Un psychologue contemporain, M. Bernard Ferez, a cru trouver dans ce qu'il appelle les manifestations motrices le fond du caractère ou même du tempérament, et il a divisé l'humanité en trois grandes

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classes : les vifs qui ont les mouvements rapides, et qui semblent correspondre à la fois aux nerveux et aux sanguins ; les lents qui répondraient aux lymphatiques; enfin les ardents qui ont les mouvements énergiques et qui paraissent être les équivalents des bilieux.

Dans un livre plus récents M. Fouillée, considérant que la vie n'est essentiellement qu'une construction et destruction perpétuelles, en d'autres termes une intégration et une désintégration, en conclut que c'est « le mode et la proportion des changements constructîfs et destructifs dans le fonctionnement de l'organisme qui produit le tempérament. Le tempérament, dit-il, est comme une destinée interne qui impose une orientation déterminée aux fonctions d'un être vivant, et il doit se formuler en termes de la construction chimique prédominante, selon qu'elle donne la prépondérance à l'épargne ou à la dépense. Il s'ensuit, selon lui, qu'on doit distinguer les tempéraments d'épargne et les tempéraments de dépense : les premiers recevant plus qu'ils ne donnent, les seconds donnant plus qu*ils ne reçoivent, en d'autres termes les tempéraments sensitif et <ictif. Ces deux types, à leur tour, se subdivisent chacun en deux variétés qui correspondent aux divers degrés d'intensité et de vitesse de la réaction interne. De là : un tempérament sensitif à réaction prompte, qui a certains rapports avec le type sanguin ou vif; 2® un tempérament sensitif à réaction intense, qui a des rapports avec le type nerveux ; 3® un tempérament actif à réaction prompte et intense (type bilieux ou ardent) ; enfin, 4"* un tempérament actif à réaction lente et peu intense, qui a des rapports avec le type flegmatique ou avec le type lent de Bernard Ferez.

Gomme on le voit, ces diverses classifications diffèrent plus en apparence qu'en réalité.

Remarquons d'ailleurs, avec le même, qu'à l'influence du tempérament peut s'ajouter celle d'un organe ou d'un appareil particulier :

a Qu'un organe ou système d'organes domine chez un homme : cerveau, muscles, viscères de la nutrition, organes de la génération, et le voilà marqué d'un trait particulier de constitution, qui subit toujours l'influence dominante du tempérament général, mais qui peut produire de notables variétés dans le caractère. — De là les voluptueux de nature, les remuants et les indolents, les irritables et les patients, les batailleurs et les pacifiques, les Imaginatifs, les contemplatifs, etc. — Le crâne d'un lymphatique peut contenir le cerveau d'un Guvier : on a alors un penseur calme et méthodique qui n'est point distrait dans ses travaux par une puissante impressionnabilité. A cerveau égal et bien développé, l'actif froid trouvera son bonheur dans les recherches possibles de la science ou de l'érudition ; le nerveux s'occupera plus volontiers d'art, de poésie, de hautes spéculations plutôt chimériques ; le sanguin dépensera au dehors son activité mobile et sera enclin aux plaisirs de toutes sortes; le bilieux s'usera très souvent dans les âpres luttes de la vie, dans la recherche

(4) Tempérament et caractère. Paris. F. Alcan, 1895.

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obstinée de la fortune et des honneurs, il sera ambitieux, parfois fanatique, amoureux violent; s'il se consacre aux travaux intellectuels, il préférera fréquemment la littérature aux sciences : « il excellera à peindre en traits de feu, dans un style imagé, caractéristique, les passions, souvent tristes, qui l'ont agité * ». Byron, nerveux j et bilieux, en est un exemple. »

V. Diversité des caractères. — La classification des caractères est encore plus difficile que celle des tempéraments, attendu que la complexité du caractère est incomparablement plus grande î il comprend en effet l'ensemble de nos facultés et de nos tendances intellectuelles et morales, avec les différents degrés de ! puissance et les différents modes de réaction qu'elles peuvent présenter dans Tunité plus ou moins stable de la personne.

Aussi la science qui traite des caractères et pour laquelle on a proposé le nom d'éthologie est-elle encore bien peu avancée. Parmi les auteurs contemporains qui se sont occupés de cette branche de la psychologie appliquée, les uns ont en quelque sorte multiplié les caractères à Finfîni. Par exemple, M. Paulhan passe successivement en revue les équilibrés, les unifiés, les maîtres d'eux-mêmes, les inquiets, les nerveux, les contrariants, les impulsifs, les incohérents, les faibles, les mesquins, les passionnés, les entreprenants, etc. — Ainsi comprise, l'étude des caractères semble appartenir moins à la psychologie qu'à la littérature, et on peut la faire remonter à Théophraste et à La Bruyère.

D'autres s'efforcent au contraire de ramener tous les caractères au I plus petit nombre de types possible, au risque d'effacer ainsi leurs différences essentielles. Tel est, semble-t-îl, le cas de M. Fouillée qui distingue seulement trois grands types de caractères : le type sensitifoù prédomine la sensibilité» le type intellectuel oà prédomine rintelligence, et le type volontaire où prédomine la volonté.

On peut se demanda si l'intelligence fait véritablement partie du caractère, et si celui-ci n'est pas plutôt constitué à peu près exclusivement par les sentiments et la volonté. Il faut toutefois accorder à H. Fouillée que rintelligence modifie profondément le caractère en ce sens que deux individus dont le caractère aérait à peu près identique à l'origine agiront pourtant et se développeront en quelque sorte de deux façons très différentes, s'il y a entre l'un et l'autre une très grande disproportion au point de vue intellectuel. D'une manière générale, il semble que Téducation ait d'autant plus de prise pour perfectionner le caractère que l'intelligence avec laquelle il coexiste est natoreilement plus puissante et plus active.

(1) Lefionmeau. Physioiogie des paasiam. Paris, âchleicher frères.

LECTURES

Th. RiBOT. Vhérédîté psyckolBgique. -— P. Janet et R. Thahin. Cours de psychologie et de morale. année. Psychologie théorique et appliquée. i« partie, leçons XI et XII. — John Locke. Quelques pensées sur Véducation, traduction par G. Gompaypé, sections V, VII et XI. — Montaigne. Vinstitution des enfants, édit. G. Gompayré, p. 39, 78, passim. — Nbckbr db Saussubb. L'éducaiion progressive, t. II, liv. VU, ch. — A. Fouillée. Tempérament et caractère, Uv. I et II, ch. II, et liv. IV, ch. n et m. — Fénélon. L'éducation des filles, ch. V. — Rollin. Traité des études, t. IV, liv. VII, Impartie. — François GuizoT. Instruction publique. Education. Extraits par Félix Cadet, p. 181. — Albert Lévy. Psychologie du caractère. — Queybat. Les caractères et l'éducation morale.

SUJETS A TRAITER

1. L'éducation morale, en quoi elle consiste. Ressources qu'offre l'école pour cette éducation (indiqué par le programme de 3« année

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