ÏDÈB DES PRINCIPALES FACULTES INTELLECTUELLES
On est en effet porté à confondre ces deux opérations de l'esprit pourtant bien différentes, ou plutôt à identifier entièrement la seconde à la première. Ainsi on croit trop volontiers qu'il suffit, pour concevoir le triangle, de se représenter un triangle particulier, tel qu'on peut en dessiner et en voir un sur un tableau ; mais ce n'est là qu'imaginer sans concevoir, si on ne pense pas dans cette figure particulière le rapport général des trois droites qui se coupent deux à deux. A plus forte raison, l'idée proprement dite (les philosophes disent la notion ou le concept) se distingue-t-elle de l'image, lorsqu'il s'agit d'une chose qui ne tombe sous aucun de nos sens et qui par conséquent ne peut être imaginée, comme Dieu, l'âme, la volonté, l'intelligence ellemême, etc.
En résumé, l'intelligence comprend :
l^Des facultés de perception (perception intérieure et perception extérieure) par lesquelles se fait l'acquisition des idées ;
2* Des facultés de mémoire (mémoire et association) par lesquelles se fait la conservation des idées ;
3* Des facultés 'd'élaboration qui s'opposent plus ou moins aux deux précédentes (entendement actif par opposition à l'entendement passif).
IV. L'entendement et rimagination. — A l'égard de ces dernières, on peut se demander comment il convient de les diviser.
Jusqu'ici, presque tous les psychologues n*ont compris dans l'élaboration des idées que l'entendement proprement dit, c'est-àdire la faculté de juger, de raisonner, etc., celle qui trouve sa plus haute expression dans la science. Or, à notre avis, ce n'est là qu'une des formes de l'élaboration ; il y en a une autre tout aussi importante, et c'est l'imagination créatrice ou ce qu'on doit appeler proprement l'mapma^ion, c'est-à-dire lafaculté de feindre, d'inventer, de créer, celle qui trouve sa plus haute expression dans l'art. Qui oserait prétendre que Tart et la poésie en particulier ne représentent pas une élaboration des idées aussi active, aussi originale que la science ? Dans un cas comme dans l'autre, l'esprit humain, avec des matériaux qu'il emprunte aux sens et à la mémoire, crée des composés, des produits nouveaux. Toute la différence est dans le but qu'il se propose : ici, connaître le réel, là, concevoir l'idéal ; mais à coup sûr, inventer, créer, ce n'est ni acquérir, ni conserver ou reproduire ; c'est élaborer.
164 PSYCHOLOGIE APPLIQUEE A l'ëDUCATION
On fait donc tort à rimagination quand on la considère, avec la plupart des psychologues, comme une simple conséquence de la mémoire, sous prétexte qu'il existe en effet une imagination passive qui n*est guère autre chose. A ce compte, on pourrait en dire autant de Tentendement, car il y a aussi dans la mémoire des opérations qui le préparent ou même le suppléent, comme on peut le voir dans Tintelligence des animaux.
Cette méconnaissance de la vraie nature de l'imagination et de son rôle capital dans Tintelligence humaine vient de Terreur plus générale encore que nous avons déjà signalée. ,
Elle vient de ce qu'on s'est obstiné à ne voir dans l'intelligence elle-même que la faculté de connaître, et qu'on a fait de la connaissance le but unique et pour ainsi dire le tout de la pensée humaine — alors que la connaissance n'est qu'un des buts de la pensée et môme n'est souvent, à vrai dire, qu'un moyen pour un but différent et supérieur.
Nous admettons donc, en dernière analyse, cinq grandes facultés intellectuelles qui correspondent réellement à des aspects différents, bien qu'inséparables, de l'inteUigence humaine, et ce sont : la perception externe, la perception interne, la mémoire, l'imagination et Y entendement, pour leur donner les noms traditionnels de la psychologie classique auxquels, il ne faut pas l'oublier, la langue populaire ou littéraire substitue souvent des synonymes plus ou moins équivalents, comme par exemple : sens, pour perception externe; conscience, réflexion, pour perception interne ; intelligence, raison, jugement, pour entendement, etc.
V. L'unité de l'intelligence. — Mais quelques motifs qu'on puisse avoir de distinguer ces cinq facultés , n'oublions pas ^ qu'elles sont liées entre elles et solidaires les unes des autres, qu'en un certain sens même elles ne sont que des formes contijiues d'une seule et même activité qui est l'activité intellectuelle.
C'est ainsi que l'imagination et l'entendement ne peuvent très souvent s'exercer que dans un concours réciproque, au point qu'il devient très difficile de dire si tel acte intellectuel un peu complexe, comme, par exemple, le travail d'esprit d'un mathématicien qui (Cherche la solution d'un problème, ressortit plutôt à l'imagination ou à l'entendement ; c'est ainsi que l'un et l'autre présupposent nécessairement la mémoire, soit parce que leurs produits eux-mêmes, une fois élaborés, doivent à leur tour être conservés et reproduits, soit surtout parce que l'élaboration même de ces
l'attention 165 produits ne peut se faire sans des matériaux que la mémoire tient en réserve ; c'est ainsi enfin que la mémoire s'alimente incessamment dans les facultés d'acquisition, sens et conscience.
De cette unité organique de l'intelligence résulte pour l'éducateur l'obligation de cultiver et de développer à la fois toutes les facultés intellectuelles, en tenant compte de l'ordre même dans lequel elles dépendent les unes des autres, et en prenant garde €[ue les facultés supérieures ne peuvent se développer ni sans un développement suffisant ni avec un développement excessif des facultés inférieures. Par exemple, sans une mémoire suffisamment ample, prompte et fidèle, pas d'imagination ni d'entendement possibles ; mais, de même, ni l'imagination ni l'entendement ne peuvent se développer avec quelque puissance, là où la mémoire surabonde au point de devenir l'intelligence tout entière. Il y a là une loi que les pédagogues ont souvent violée au grand détriment de la santé et de la force intellectuelles de leurs élèves .