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CHAPITRE XXI

LIMAGINATION

I. Place de rimagination en psychologie et pédagogie. — L'imagination n'a pas, en général, dans les traités de psychologie ou de pédagogie la place qui convient à sa réelle importance. Elle est trop souvent considérée comme un simple appendice de la mémoire et de l'association des idées, à côté desquelles on la range, parmi les facultés intellectuelles de reproduction.

En réalité, elle doit, selon nous, être considérée comme Tune des deux grandes formes de l'activité intellectuelle, à côté de l'entendement et sur le même niveau que lui. L'énergie élaboratrice et créatrice de l'esprit s'y manifeste tout aussi visiblement, pour ne pas dire davantage, que dans la formation des idées abstraites et générales et dans les combinaisons de ces idées en jugements et raisonnements. La poésie, l'art, la religion témoignent en faveur de l'activité de l'intelligence au moins autant que la science et l'industrie.

L'imagination n'est pas la dernière des facultés reproductrices de l'esprit humain : elle est la première de ses facultés élaboratrices.

Au point de vue pédagogique, on peut dire que l'intelligencé humaine, abstraction faite de la cons^^ience^et des sens dpjit elle dépend plutôt qu'elle ne les contient, réside tout entière dans ce trinôme : mémoire, imagination et entendement (ou raison, la ilangue courante dit souvent aussi jugement).

Cette méconnaissance traditionnelle du véritable rôle de l'imagination tient à plusieurs causes.

II. Définition de Timagination. — D'abord le mot imagination est équivoque. Il sert à désigner dans notre langue deux choses sensiblement différentes.

D'une part, il y a une imagination dite reproductive qui n'est que la faculté de reproduire mentalement les images des choses sensibles. Par exemple, j'ai vu un monument, un paysage : il

l'imagination 223 me suffit de fermer les yeux pour les revoir à volonté, presque aussi nettement que s'ils étaient devant mes yeux ; j'ai entendu chanter une mélodie : je l'entends de nouveau dans ma pensée, bien que le chanteur soit absent, et je retrouve toutes les nuances du rythme, toutes les inflexions de la voix, etc. Cette sorte d'imagination n'est en effet que de la mémoire.

Mais il y a aussi une imagination qu'on peut appeler construC" tive ou d^éatrice et qui consiste à produire des images ou idées nouvelles, plus ou moins originales, en modifiant et en combinant des images ou: idées antérieurement acquises.

Par exemple, Mozart, Beethoven créent, inventent des combinaisons musicales qui n'ont jamais été encore entendues; Victor Hugo décrit dans les Misérables la bataille de Waterloo avec une intensité de vision extraordinaire, etc. Cette imagination-là n'est pas de la mémoire, bien qu'elle emprunte à la mémoire ses matériaux.

II est vrai que la transition est insensible d'une de ces imaginations à l'autre, et c'est pourquoi on peut 'ne considérer la seconde que comme une forme plus compliquée de la première ; mais, à la rigueur, on pourrait en dire autant de la mémoire et de l'entendement, et en général il y a toujours dans la nature et dans l'esprit possibilité de passer d'une chose à une autre par une série plus ou moins continue d'intermédiaires.

Ce n'est pas une raison pour identifier toutes choses entre elles, ni pour considérer l'entendement ët l'imagination comme des formes ou des degrés de la mémoire.

D'autre part, l'imagination, dans son acte propre de création et d'invention, se dérobe presque entièrement à l'analyse psychologique ; celle-ci n'a guère de prise que sur les matériaux auxquels s'apj)lique l'acte créateur, et ces matériaux ne sont en somme que des souvenirs qui se conservent, s'éveillent, s'enchaînent spontanément, selon les lois connues de la mémoire et de * l'association. De là uno. tentation bien forte pour les psychologues de réduire l'imagination tout entière aux seuls éléments qui se prêtent facilement à leur étude, c'est-à-dire aux images considérées comme souvenirs.

III. L'imagination reproductrice. — Puisque l'imagination reproductrice est la condition nécessaire, sinon le principe générateur, de l'imagination proprement dite, il importe d'en dire quelques mots.

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Non seulement elle est une foraie de la mémoire, mais elle en est la fornie la plus générale et la plus ancienne : c'est la mémoire des sens, la mémoire sensitive ou Imaginative (ce que les philosophes du xni* siècle^ Descartes, Malebranche, appe* laient la fantaisie, d'un mot grec <pxvTaaCa qui veut dire image).

L'image pourt'ait se définir le souvenir dune sensation. Toute sensation en effet laisse après elle une image plus ou moins vive, plus ou moins distincte. On peut ainsi imaginer non pas seulement des formes et des couleurs, mais encore des sons^ des contacts et même, quoique avec pius de peine, des saveurs, des odeurs, etc. Aussi, généralisant le sens du mot image, les psychologues n'hésiteront pas à parler d'une image de son, d'une image de contact, etc., alors que la langue courante limite l'emploi de ee mot aux images des sensations visuelles.

Ces images sont naturellement très vives et très distinctes chez certains esprits : par exemple, celles des formes et des couleurs chez les peintres, celles des sons musicaux chez les musiciens.

Brière de Boismont parle d'un peintre anglais qui pouvait, sans l'avoir sous les yeux, voir son modèle.

« Je pensais Thomme dans mon esprit, dit-il, je le mettais sur la chaise et je l'apercevais tout aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et je puis même ajouter, avec des formes plus arrêtées et plus vives. » On a vu un joueur d*échecs jouer vingt parties simultanément sans regarder les échiquiers

Dans certains cas, l'image peut devenir aussi vive, aussi distincte qu'une sensation et être prise pour elle : c'est ce qu'on appelle une hallucination, ou, comme l'a définie Léiut, la transformation de la pensée en sensation.

Shakespeare, dans une célèbre scène de Macbeth, nous en donne un exemple. Sur le point d'assassiner le roi son hôte, attendant le signai du meurtre, Macbeth voit tout à coup un poignard devant lui :

a Estrce un poignard que je vois devant moi, la poignée tournée vers ma main? Viens, que je te saisisse ! Je ne te tiens pas et cependant je te vois toujours. Fatale vision, n'es-tu donc pas sensible au toucher comme à la vue ? Ou n'es-tu qu'un poignard imaginaire, décevante création d'un cerveau que la fièvre oppresse ? Je te vois encore, d'une forme aussi palpable que celui que je tire maintenant. Tu m'indiques la voie où je dois marcher et c'est d'un pareil instrument que je devais me servir. Ou mes yeux sont les jouets des autres sens, ou ils les valent tous à eux seuls. Je continue à te voir, et sur ta lame et ta garde des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à rheure. Mais non ! il y a là rien de tel : c'est ma sanglante besogne qui prend ainsi forme à mes yeux. »

(1) Taine. De l'intelligence, liv. II, ch. i.

l'imagination 22S Pendant le sommeil, les images, n'étant pas refrénées par le contraste des sensations, font l'effet de la réalité : elles deviennent graduellement hallucinatoires, à mesure que Ton s'endort plus profondément. Le rêve n'est qu'une succession d'images ainsi transformées parle sommeil en sensations apparentes.

I Dans la veille même, des images plus ou moins complètement hallucinatoires peuvent, soit se combiner avec nos sensations, soit les exclure partiellement, passagèrement, de notre conscience. De là les illusions, les rêveries, l'extase.

Dans ces derniers phénomènes, on voit s'opérer le passage de rimagination reproductrice à l'imagination créatrice.

D'une manière générale, il est bien rare que les souvenirs reparaissent dans l'esprit sans être modifiés, soit dans leur contenu, soit dans les rapports des représentations qui les composent.

, Inévitablement les circonstances moins importantes s'amoin-

I drissent et s'effacent; les autres s'exagèrent et $e transfigurent : par là s'explique le charme des souvenirs d'enfance. Les^tra-

I ditions, ces souvenirs d'enfance de l'humanité, sont pleines de mythes et de légendes. Pareillement, dans les rêves, le délire,

I sous l'infiuence de certaines substances, telles que l'opium, le haschich, les images se combinent spontanément dans un ordre tout à fait nouveau, imprévu, incohérent.

Cependant cette imagination, bien qu'elle dépasse déjà la simple reproduction des images, est toute passive et automatique. Nous entendrons surtout par imagination un pouvoir actif et plus ou moins réfléchi de transformer, d'inventer, de créer.

IV. L'imagination créatrice et ses différents degrés. — Ainsi comprise, l'imagination a partout sa place dans la vie humaine.

I Nous la trouvons tout d'abord aux origines de l'humanité.

M L'homme avant la civilisation, dit M. Ribot S est un pur imaginatif. Chez lui l'imagination se révèle à nous dans sa pleine spontanéité : elle a son libre essor; elle peut créer sans imitations ni traditions; elle n*est emprisonnée dans aucune forme convenue, elle est souveraine maîtresse.

«Ce travail de Timagination pure livrée à elle-même se traduit sous une seule forme : la création du mythe, œuvre anonyme, impersonnelle, inconsciente, qui, tant que dure son règne, suffît à tout, renferme tout : religion, poésie, histoire, science, philosophie, législa- I tioQ. »

Les mythes, ces produits du travail intellectuel des premiers âges, [i] Essai sur rimagination créatrice, p. 95. Paris, F. Alcan.

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incarnent donc Tîmagination pure et permettent aux psychologues de rétudier objectivement. M. Ribot distingue dans leur genèse deux moments principaux : 1® celui de la création proprement dite; celui de l'invention romanesque.

Ainsi rimagination des premiers Grecs crée Jupiter, Junon, tous les dieux de l'Olympe, puis elle invente pour chacun d'eux un roman plein d'aventures.

Dans la création même, M. Ribot distingue deux opérations inséparables qui consistent, la première à tout animer, c'est-à-dire à attribuer à toutes choses la vie et l'action à se représenter tout comme vivant et agissant, même les montagnes, les pierres et autres objets incapables de mouvement; la seconde à tout qualifier, c'est-àdire à attribuer à ces êtres imaginaires des qualités diverses, mais toutes importantes pour Thomme Puis les entités prennent un corps, elles ont une histoire, des aventures, elles deviennent la matière d'un roman. Pourtant les peuples d'imagination pauvre et sèche n'atteignent pas cette seconde période : par exemple, les Romains.

Ce sont ces mythes qui chez les peuples civilisés se transforment d'abord en légendes, plus tard en épopées, en romans, a La légende est au mythe ce que l'illusion est à l'hallucination. » La littérature est une mythologie déchue et rationalisée.

V. L'imagination dans les sciences, les arts et la vie. — Actuellement, bien que le rôle de rimagination soit beaucoup plus restreint qu'aux époques primitives de Thumanité, on peut dire cependant avec M. Ribot qu'elle pénètre la vie entière, individuelle et collective, spéculative et pratique, qu'elle est partout*.

Elle est d'abord dans la littérature et les arts.

C'est faire acte d'imagination que de lire dans un poème ou dans un roman le récit d'une bataille ou d'une tempête, car on se les représente à mesure, bien qu'on n'y ait jamais assisté. Mais c'est faire acte d'imagination, à un degré supérieur encore, que de créer, comme le fait le poète ou le romancier, avec des matériaux pris dans la mémoire, mais plus ou moins profondément transformés, des personnages, des milieux, des événements qui n'ont jamais existé. De même l'architecte, le sculpteur, le peintre, le musicien modifient et combinent des lignes, des couleurs, des sons, de manière à produire des ensembles qui, lors même qu'ils imitent des choses réelles, n'en sont cependant jamais de simples copies.

Mais l'imagination est aussi dans les sciences.

(1) Cf. Taylor. La civilisation pHmitive, — Gérard-Varet. L'ignorance et Virréflexion. Paris, F. Alcan.

(2) Essai sur l'imagination créatrice, p. 277.

l'iiiaqination

Ainsi les objets des mathématiques, nombres, figures, équations, fonctions, etc., sont des constructions idéales dont l'expérience et l'abstraction n'ont fourni que les indispensables' éléments. De plus, les théorèmes, avant d*être connus, ont dû être inventés, et ils ne Font été sans doute que par des combinaisons d'idées sans cesse renouvelées.

a Dans une conversation sur la part de Timagination dans les travaux scientifiques, dit Liebig, un grand mathématicien français m'exprimait Topinion que la plus grande partie des vérités mathématiques sont acquises non par la déduction, mais par l imagination. » On connaît l'histoire de Pascal découvrant tout seul la trente-deuxième proposition d'Euclide. « Nombre de gens, dit un auteur contemporain*, parmi lesquels je me range, auraient pu réfléchir toute leur vie sans trouver les trente-deux proposi* tions d'Ëuclide ». Ce qu'on dit des théorèmes peut se dire aussi des raisonnements par lesquels on les démontre : là encore l'imagination intervient pour trouver des procédés ingénieux de démonstration, des stratagèmes pour tourner ou résoudre les difficultés.

Dans les sciences de la nature, l'esprit est souvent forcé de supposer la loi qui le fuit et d'imaginer un fait qui la saisisse et la révèle : le génie scientifique pourrait s'y définir le don d'inventer tout à la fois des hypothèses fécondes et des expériences décisives.

D'abord, d'une manière générale, on peut dire que ce rôle de l'imagination « est une nécessité psychologique ». Là où l'esprit humain «ne peut constater ou expliquer, il invente, préférant un simulacre de connaissance à une absence totale. L'imagination remplit d'abord une fonction de suppléance ; elle substitue une solution subjective conjecturale à une solution objective rationnelle^.

Dans la première phase de l'histoire des sciences (quand l'astronomie ne se distingue pas encore de l'astrologie, la ch'imie de Talchimie, etc.), cette fonction est seule et se suffit à elle-même. Plus tard, la méthode s'ajoute à l'imagination. Mais il ne faut pas se le dissimuler, la méthode « est préventive, non inventive ». Elle ressemble, dirait Condillac, aux parapets des ponts qui ne font pas marcher le voyageur, mais qui l'empêchent de tomber. C'est l'imagination qui invente, qui fournit aux facultés rationnelles leur matière, la position et même la solution de leurs problèmes. Le raisonnement n'est qu'un moyen de contrôle et de vérification : il transforme l'œuvre de l'imagination en conséquences acceptables et logiques ^.

(1) E. Naville. La logique de l'hypothèse. Paris, F. Alcan.

(2) Ribot. Loco citato, p. 201.

(3) Id., ibid., p. 204.

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Enfin l'imagination est aussi dans la vie pratique. Quiconque rêve d'un passé ou d'un avenir meilleur, soit pour lui-même, soit pour ses semblables, quiconque se trace un plan de conduite et en déroule dans sa pensée les conséquences, fait-il autre chose qu'imaginer, c'est-à-dire modifier et combiner des idées au gré de ses désirs ou de sa volonté ? Il en est de même de celui qui, adaptant les vérités scientifiques au but qu'il se propose, en fait sortir des inventions utiles à l'humanité. C'est là ce que M. Ribot appelle l'imagination mécanique. Or cette imagination est 1? mère de toutes les améliorations, de tous les progrès de notre vîl matérielle. « Tous les objets, même les plus communs et les plus vulgaires, qui servent actuellement à notre vie quotidienne sont de l'imagination condensée. On peut dire qu'un grand mécanicien est un poète à sa manière, parce qu'il crée des instruments qui simulent la vie*. »

A l'imagination pratique se rattachent d'autres formes encore : rimagination commerciale, l'imagination militaire, l'imagination diplomatique, politique, sociale, etc.

Telles sont les principales applications, les principales formes de l'imagination créatrice.

VI. Rapports de rimagination avec rintelligence. — Nous pouvons voir maintenant quels rapports unissent l'imagination à l'intelligence proprement dite ou entendement.

L'imagination est la faculté de Vidéal, l'entendement la faculté diï réel. L'un et l'autre décomposent et recomposent les idées, font des analyses et des synthèses ; mais l'imagination, en opérant ainsi, n'obéit à aucune règle et n'a d'autre but que de créer; l'entendement, au contraire, a pour but de connaître, c'est-à-dire de penser les choses telles qu'elles sont; il est donc assujetti à cette double règle : il faut que ses analyses et ses synthèses soient conformes d'une part aux lois universelles et nécessaires de la raison, d'autre part à l'expérience uniforme et constante de l'humanité.

Peut-être seraitron autorisé à en conclure avec Leibnitz que la taculté de connaître et la faculté d'inventer sont au fond les manifestations d'une seule et même puissance. Tantôt l'esprit ajuste ses combinaisons d'idées aux conditions objectives de la raison et de l'expérience, et alors cela s'appelle connaissance, entende-

(1) Ribot. Loco citato, p. 233.

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