I.'ABSTRACTION ET LA GÉNÉRALISATION
1. L'ensemble des opérations intellectuelles. — L'imagination ne contribue qu'indirectement à l'élaboration de la connaissance proprement dite : cette œuvre appartient en propre à l'entendement. Elle consiste à substituer aux représentations complexes et plus ou moins confuses des êtres et des phénomènes individuels (ce chien, cet arbre, cette maison, etc.), les idées plus simples et partant plus distinctes de leurs qualités et de leurs rapports (l'animal, la plante, la forme, la grandeur). Par elle, r esprit se dégage et s'af&anchit cn^aduellement des sensations et des images et de plus en dIus les transforme en matériaux ou en signes de ses opérations. Commencée chez tous les hommes et poussée plus ou moins avant par les plus intelligents d'entre eux, elle se continue et s'achève chez un petit nombre dans la science, qui la porte à son plus haut degré de perfection.
On peut y distinguer trois phases principales :
1^ Des représentations acquises par les sens ou la conscience, et conservées par la mémoire, l'esprit tire les idées des qualités et des classes, idées abstraites et générales, par lesquelles il pense ce qu'il y a d'un, de constant, en un mot d'essentiel dans les choses. C'est cette première opération que les logiciens appelaient conception ou appréhension et qui comprend elle-même l'abstraction et la généralisation.
2o Une fois ces idées élaborées, l'esprit les compare soit aux choses concrètes et particulières, soit même entre elles, et par cette comparaison découvre les rapports qui les un isse n^ De là le jugement qui est une synthèse d'idées (souvent accompagnée d'analyse), tandis que l'idée est plutôt une synthèse de représentations.
3* Enfin l'esprit, comparant les jugements entre eux, découvre ainsi des rapports de plus en plus lointains, des rapports de
PSYCH. APPL. A l'bOUC.
rapports. Cette synthèse de [jugements est le raisonnement.
Aussi la logique, qui est proprement la science de ces opérations, a-t-elle été divisée dès l'origine en trois grandes parties correspondant aux trois opérations principales de Tesprit humain : concevoir, juger et raisonner.
Nous étudierons d'abord la conception, c'est-à-dire Topération par laquelle l'esprit forme les concepts ou idées abstraites et générales. Cette opération se décompose en deux opérations plus simples : V abstraction et la généralisation,
II. L'abstraction. — \^ Nature de V abstraction. — On dit souvent que l'abstraction consiste à séparer dans la pensée ce qui est en réalité inséparable. Mais cette définition est équivoque. Par exemple, dans la réalité les divers instants de la durée sont inséparables ; pourtant ce n'est pas faire une abstraction que d'envisager un objet dans un de ces instants à l'exclusion des instants qui ont précédé ou qui vont suivre. Pour quiconque admet Texistence de Dieu, les créatures sont en réalité inséparables du créateur : ce n'est pas cependant faire une abstraction que de penser à l'homme sans penser à Dieu en même temps. Abstraire, c'est non isoler un objet des autres objets, en fût-il d'ailleurs inséparable, mais, dans un objet donné, isoler une qualité de toutes les autres et de Fobjet même qui la possède. On chercherait en vain à donner une définition précise de l'abstraction si on ne fait pas intervenir la notion de qualité.
Soit par exemple une feuille de papier. Dans ce papier j'isole la blancheur de l'étendue, de la forme du papier même. L'idée de blancheur ainsi obtenue est une idée abstraite (mot à mot tirée hors de.... l'objet total).
L'abstraction est une forme particulière de l'attention : c'est l'attention fixée, non sur un objet tout entier, même invisible, même infiniment petit, ni sur une partie d'un objet, mais sur une seule de ses qualités. »
Il y a une abstraction spontanée, presque passive, qui se fait toutes les fois qu'une qualité d'un objet fait sur nous une impression plus vive ou plus distincte que toutes les autres. Ainsi nos sens ne sont pas toujours impressionnés en même temps ni avec la même force par toutes les propriétés d'un objet. C'est ce qui faisait dire à Laromiguière que le corps humain, avec la diversité des appareils des sens, est une machine à abstraction.
De telles abstractions sont très familières à l'enfant. Aussi un
l'abstraction et la généralisatioîî 243 auteur contemporain (Bernard Ferez) a-Wl pu dire : « L'enfant qui distingue sa mère de sa nourrice, le chien du chat, la table de la bibliothèque, a déjà abstrait. » De même Tenfant âgé de quelques mois qui distingue une couleur d'une autre, qui préfère une gra* vure coloriée en rouge à une gravure identique mais coloriée en rose, prouve que la vivacité de la première couleur fait sur lui plus d'impression que la forme même de l'objet qu'on lui présente, et qu'il abstrait par conséquent.
Toutefois ces abstractions ne sont que des images incomplètes. La véritable abstraction «consiste^ non dans une omission inconsciente, mais dans une exclusion réfléchie de toutes les qualités autres que celles qu'on abstrait.
^Les trois degrés de V abstraction. — Elle traverse trois degrés successifs :
a. La qualité est distinguée et isolée des autres qualités qui l'accompagnent j
6. Elle est distinguée et isolée de l'objet même auquel elle appartient;
c. Elle est associée à un nom qui en fait une sorte d'objet idéal, ce que les scolastiques appelaient un être de raison, la beauté, la force, etc.
De ces trois degrés, le très jeune enfant ne connaît guère que le premier. Ainsi, qu'on dise à un enfant de trois ou quatre ans, qui commence à parler et qui par conséquent a une plus grande puissance d'abstraction, que Pierre son camarade est bon, que Jules son voisin est méchant, il comprendra ce qu'on lui dit ; mais qu'on lui parle de bonté, de méchanceté, il n'attachera guère de sens à ces deux mots, parce que ces deux idées de bonté, de méchanceté ne sont pas liées d'une manière aussi étroite, aussi évidente pour lui, à des images sensibles.
3® Avantages et inconvénients de l'abstraction. — L'abstraction est la condition de toute connaissance claire et distincte. Elle remplace la représentation complexe et confuse d'un objet par la connaissance soit de sa qualité maîtresse, soit de toutes ses qualités, prises d'abord une à une, puis rassemblées en un tout; et elle donne ainsi de cet objet une idée ou plus simple ou plus complète.
Elle est la condition de toute connaissance générale. Les individus, pris chacun en soi, sont tous différents les uns des autres : seule l'abstraction démêle en eux des caractères identi-
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ques qui permettent à Tesprit de les réunir dans une môme classe.
Par là môme elle rend possible la parole. Sauf les noms propres, toutes les parties du discours, noms communs, adjectifs, verbes, adverbes, etc., expriment des idées abstraites. Les langues, a dit Condillac, sont des méthodes d'analyse et d'abstraction. Toutes les sciences reposent sur l'abstraction. L'idée abstraite de nombre a donné naissance à l'arithmétique; l'idée abstraite d'étendue à la géométrie ; les idées abstraites de force et de mouvement à la mécanique, etc.
Enfin, au point de vue de la vie pratique, le développement de l'abstraction est jusqu'à un certain point la condition des sentiments larges et désintéressés.
Beaucoup d'erreurs, dit Laromiguière, viennent du défaut d'abstraction. Je suppose une personne dont Topinîon politique soit portée jusqu'à l'intolérance : on me passera la supposition. Cette personne est attaquée d'une maladie grave ; elle demande un médecin ; on lui en nomme un très habile ; « Monsieur un tel I On sait comment il pense! — Eh! Madame, qu'importent les opinions? Songez à guérir! — Ne me parlez pas de cet homme ! C'est un extravagant, un ignorant ! » Voilà une personne qui dans le médecin ne sait pas faire abstraction de l'homme politique. L'intolérance vient souvent d'un défaut d'abstraction.
Mais l'abstraction peut avoir aussi ses dangers.
En premier lieu, si on s'accoutume à ne considérer dans les choses que certaines qualités, on finit par oublier qu'elles y sont complétées et limitées par d'autres : de là les vues étroites et exclusives de certains esprits systématiques. Ainsi l'étude exclusive des mathématiques conduit ceux qui s'y enferment à ne plus voir en toutes choses que des quantités susceptibles de calcul ou des théorèmes sujets à démonstrations ; et ce qui ne peut se ramener à des données arithmétiques ou géométriques n'existe plus à leurs yeux. Qu'est-ce que cela prouve ? disait un mathématicien, après avoir assisté à une représentation d'Alhalie.
D'autre part, si on se laisse duper par le langâge, on prendra des mots pour des choses et des qualités pour des substances, on réalisera des abstractions.
Aucune erreur n'est peut-être plus fréquente dans les sciences, dans la philosophie même. Ainsi on prendra en physique la force, la pesanteur, la chaleur, etc., pour autant d'agents réels, cachés dans les corps, et produisant des phénomènes de toutes sortes, tandis qu'il n'y a là que des mots désignant certains états ou certains rapports inséparables des corps eux-mêmes. De même, en psychologie, on
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prendra rintelligence, Ja volonté, la sensibilité, etc., pour des entités distinctes les unes des autres, agissant par elles-mêmes, et faisant agir l'homme ainsi qu'une marionnette dont elles tireraient les fils, alors que tous ces mots désignent simplement Thomme lui-même envisagé sous différents aspects d'ailleurs inséparables les uns des autres, en tant qu'il est capable de penser, de vouloir et de sentir. Platon, dans sa théorie des Idées, est allé dans cette voie plus loin que tous les autres philosophes : selon lui, lés différents nombres, les différentes figures, toutes les qualités, tous les rapports des choses existent en soi, à part des choses mêmes ; la grandeur, la beauté indépendamment des choses grandes et belles, dans une sorte de monde invisible» et ce sont ces idées réelles, éternelles et absolues qui créent et gouvernent le monde visible. Maintenant, que l'imagination s*en mêle, les abstractions seront non seulement réalisées mais personnifiées : la beauté deviendra Vénus, la sagesse deviendra Minerve, etc. Ainsi s'est peuplé 1q Panthéon des anciens.
Le remède à tous ces abus, c'est de confronter sans cesse nos idées abstraites avec les choses réelles dont nous les avons tirées, c'est par conséquent de développer les facultés de perception et d'imagination parallèlement à la faculté d'abstraire.
m. La généralisation. — 1® Nature de la généralisation, — Quand l'abstraction, au lieu de porter sur un seul objet, porte sur plusieurs objets dont elle extrait et fixe lés caractères communs, elle devient la généralisation.
Généraliser, c'est donc con^parer entre eux un certain nombre d'objets, abstraire l'ensemble des qualités qui leur sont communes, et penser cet ensemble de qualités comme le type d'une classe, c-'est-à-dire d'un nombre indéfini d'objets du même genre. Par exemple, étant donnés un aigle, un moineau, un cygne, j'abstrais par comparaison l'ensemble de leurs caractères communs, et j'obtiens ainsi l'idée générale d'oiseau.
2* La généralisation et la comparaison. — Dans cette généralisation réfléchie et rationnelle, on péut distinguer trois opérations successives : a. la comparaison; b. la généralisation proprement dite; c. la dénomination.
a. Comparer, c'est faire successivement attention à deux ou plusieurs objets pour en découvrir les rapports. La comparaison, a dit Condillac, est une double attention. Elle est la condition non seulement de la généralisation, mais encore du jugement et du raisonnement.
b. De la comparaison d'un certain nombre d'objets entre eux résulte l'idée abstraite de leurs caractères communs. La généra-
lisalion proprement dite consiste à juger que cette idée abstraite représente non seulement les objets d'où on Ta tirée, mais un nombre indéfini d'objets semblables, qu'elle est le type d'un genre ou d'une classe, par conséquent à la transformer en idée générale.
c. L'idée générale une fois formée est associée à un nom, dit nom commun, de telle sorte que l'idée et le nom se suggèrent réciproquement.
30 Les propriétés des idées générales, — Toute idée générale ou, comme disent les logiciens, toute notion, tout concept a deux propriétés inséparables.
D'une part elle représente à notre esprit un certain type, c*estràdire un certain ensemble de qualités . Cet ensemble de qualités s'appelle sa compréhension ou quelquefois aussi son contenu. Par exemple, Tidée du triangle a pour compréhension ou contenu : « figure plane terminée par trois lignes droites qui se coupent deux à deux ». La compréhension de Fidée d'oiseau est : « animal, vertébré, ovipare, à sang chaud, au corps couvert de plumes, aux membres antérieurs impropres à la marche et plus ou moins adaptés au vol ».
D'autre part elle représente à notre esprit un genre, une classe, c'est-à-dire un certain ensemble d'individus ou d^espèces. Cet ensemble d'individus ou d'espèces est son extension (quelques-uns disent aussi : son étendue). Par exemple l'idée de triangle a pour extension ou étendue : triangle équilatéral, triangle isocèle, triangle scalène. L'extension de l'idée d'oiseau est : rapaces, grimpeurs, passereaux, gallinacés, échassiers et palmipèdes.
Pareillement tout terme (ou nom commun) signifie certains attributs (compréhension) et désigne certains objets (extension).
40 Les degrés de la généralisation et la hiérarchie des idées générales. — Par la comparaison d'un certain nombre d'idées générales entre elles, l'esprit peut former des idées plus générales, et ainsi de suite indéfiniment. Par exemple, par la comparaison des idées d'oiseau, de mammifère, de reptile, etc., il forme l'idée plus générale de vertébré ; par la comparaison des idées de vertébré, d'articulé, de mollusque, etc., l'idée plus générale d'animal.
A chacun des degrés de cette généralisation progressive, en même temps que Textension des idées augmente, leur compréhension diminue.
D'où cette loi fondamentale : l'extension et la compréhension des idées sont en raison inverse l'une de l'autre.
Ainsi l'idée du cygne noir de la Nouvelle-Zélande a moins d'extension que l'idée de cygne en général, puisqu'elle ne s'applique qu'à une seule espèce de cygne; mais elle a nlus de compréhensioii, puisque, outre les qualités communes à toutes les espèces de cygnes, elle contient celles qui sont propres à cette espèce particulière; l'idée de cygne a plus de compréhension et moins d'extension que l'idée de
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palmipède; l'idée de palmipède que Tidée d'oiseau; Tidée d'oiseau, que ridée de vertébré; Tidée de vertébré que Tidée d*animal; Tidée d'animal que l'idée d'être vivant; l'idée d'être vivant que l'idée d'être qui, étant la plus générale de toutes, a le maximum d'extension, puisqu'elle s'applique à tout ce qui existe, et le minimum de compréhension, puisqu'elle ne contient qu'une seule qualité : l'existence.
5^ Utilité de la généralisation, — La généralisation a une triple utilité.
a. D*abord elle rend la pensée plus simple et plus claire. A la représentation de Tinnombrable multitude des choses et de leurs accidents, elle substitue l'idée de leur essence, c'est-à-dire de leurs caractères constitiitife et permanents ; seule elle permet de définir les choses.
b. Elle donne à la pensée une portée sans limites. Toute idée générale est l'idée d'une infinité de choses passées, présentes et futures, et ce qui est vrai de cette idée est vrai de tous les objets auxquels elle s'applique, en tout temps et en tous lieux.
c. Enfin elle introduit l'ordre dans la pensée en rendant possible la classification des choses par l'intermédiaire de la classification des idées. Il y a en efîet une sorte de hiérarchie des idées qui se subordonnent graduellement les unes aux autres, comme nous venons de le voir, à partir des plus générales jusqu'aux plus spéciales.
6* Rôle de ia généralisation. — Ce rôle doit être envisagé successivement dans la connaissance, dans le làngage et dans la science.
a. Sans idée générale, pas de connaissance possible. Connaître une chose dans la vraie et forte acception du mot, ce n'est pas seulement, coinme font. les animaux, éprouver en sa présence une sensation ou s'en représenter l'image^ c'est juger qu'elle est telle ou telle, et par- conséquent lui attribuer une essence ou la faire entrer «dans une classe : c'est,.plus ou moins sommairement, la définininu la classer.
Aussi faut-il bien prendre garde de ne pas confondre, comme on le fait trop souvent, les idées avec les images. Presque tout le monde' emploie indifféremment comme synonymes les mots concevoir, comprendre, penser, d'une part, et de l'autre, imaginer, se figurer, se représenter, etc. On croit que concevoir ou comprendre une chose, c'est pouvoir s'en faire une image dans l'esprit, comme si on la voyait devant soi dans l'espace ; et l'on dira, par exemple, couramment que l'âme est inconcevable ou incompréhensible, parce qu'on
PSYl^IOLOGIK APPLIQUÉE A l'jÉDUCATION
ne peut pas se la représenter *. Descartes en a déjà fait la remarque.
« Ce É[ui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difficulté à connaître Dieu, et même aussi à connaître ce que c'est que leur âme> c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au delà des choses sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés à ne riea considérer qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les choses matérielles, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble .n'être pas intelligible. » {Discours de la méthode, 1V« partie.)
L'image, indépendante de tout terme^antérieure à tout langage, est la simple reproduction d'une sensation déjà éprouvée, abstraction faite de tout acte individuel qui en distinguerait les divers éléments ou la rapporterait à un objet. Telle est l'image laissée dans la mémoire par la vue d'une figure triangulaire. L*idée, qui est habituellement attachée à un terme, est le résultat d'actes intellectuels (d'abstraction, de comparaison, de généralisation) par lesquels l'esprit distingue dans une sensation ou une image des éléments qui peuvent lui être communs avec une infinité d'autres et les rapporte à un objet au moins possible : telle est l'idée du triangle, c'est-à-dire d'une figure formée par trois lignes droites qui se coupent deux à deux.
Dans l'état actuel de notre esprit, toute image est accompagnée et expliquée par une idée ; en même temps, par exemple, qu'on imagine un triangle, on se dit : c'est un triangle, c'est-à-dire qu'on associe à cette représentation le concept de trois lignes droites qui se coupent deux à deux. Aussi ce qu'on prend souvent pour une image pure et simple est en réalité une image complétée et interprétée par une idée. Inversemént toute idée tend à évoquer en nous une image ou une série d'images : nous ne pouvons concevoir distinctement ridée d'oiseau sans imaginer soit un oiseau particulier, soit plusieurs oiseaux de différentes espèces. L'image est alors le signe, le symbole de l'idée.
Mais il y a des choses dont nous avons l'idée et pour lesquelles cependant nous n'avons point d'image : ainsi. Dieu et l'àme. Il est vrai que nous nous efforçons presque toujours d'imaginer tout ce que nous concevons : ainsi, on se représente le plus souvent Dieu comme un vieillard, comme un cercle lumineux, etc., l'àme comme un soufile, un fluide, etc. Mais on peut et même on doit faire abstraction de toutes ces images quand on raisonne sur Dieu et sur l'àme, sous peine de tomber dans les plus grossières erreurs.
6. Sans idée générale, pas de langage possible. Tout langage se compose de noms communs, d'adjectifs, de verbes, etc., qui expriment non des faits ou des êtres individuels, mais des natures, des états, des rapports communs à une infinité d*ôtres ou
(i) Il se peut qu'elle soit en effet incompréhensible ou inconcevable, mais c'est à coup sûr pour une tout autre raison.
de fiadis. Le phflosojphe écossais Adam Smilh supp^viti^ qu^ )tsfi premiers noms ont été des noms propre ; par <^\^mp)o qu^ mot primitif qui signifiait caverne ou fleuve di^$i,)2rt>ait un^ oa vt^nu\ un fleuve déterminés, et que le sens de oe mot aV»t <^n»utto étendu à toutes les cavernes et à tous les fleuves. Mai» on m peut nommer un individu qu*en le désignant par le nom k\p la qualité qui le caractérise, et Tidéo de cotto qualité i>ali au moins virtuellement, une idée générale. Tout nom propre iiVut en fait qu*un nom commun particularisé. Ainsi Molsn vont dire i sauvé des eaux; Victor signifie vainqueur; on allemand, Mullor signifie meunier; en français, Fabre vient du latin fabiii\ forgo* ron, etc.
c. Enfin, sans idée générale, pas de science poistbla. Il n'y a pas de science du particulier, disaient les philosophofi ant^lnim. Un £ait particulier s'observe, se constate, mais par lul-tnAnm ne s'explique pas. Il faut pour l'expliquer le faire rentrer noun um, loi générale. Or la science, c'est l'explication des cliosnn.
IV. La pédagogie de rabstraction et de la généralliàtlon. i'' Principes généraux de celle pédagogie, ^ Il résulUi de (pii précède que pour concevoir une idée abstraite et g/^ri/jf^li), la préparation essentielle est la connaissance^ des objets particuliers.
La grande difficulté de la généfalisatioti, dans MtWtun tnn, c'est que les diflérences accidentelles des obj^.ts, tfH\t\9Hui trop vivement notre attention, nous empêchai d^ voir l^s r^if^^ftiblances ess^tielles.
Le psychologae anglais Alexandre Êâiri f^/'/mU}i*uA*t , pottf découvrir les reasemblancea 3^mm bien qu^ âïttAf^jp^An, \n méthode de jntapositioo des objets et ^^/'y^itu^UU^^ A^n exenqdea.
c Ce résultat est obtenu soit par le f;*f>y»f<<^i<^mer>t 4^4 ^r^^/^U, soit par leur contact symétrique, e^me Pvfvc>''>n ('Atft^^fà', deux nams a les aporlq V me %*\t I ^u^f». ^
L'acemiiilaiioa d 'in j^ran'l nomt^rfisr dV/^ri;/!'»^, ^is rrt^*^
tant ptasiem fiiia la re«iemnun/te en ;>u^fte >*>m</'f4, ^//^'^ v>e ^ l'iaoter davautage de toutes >a 'l;:t/îr^»/t>^ qui ç^^yr^^i^'^K -n^ry-f €t ^frtratiT TeaçtiL Ainsi, p/vir 'l/^^iner «ki 4 >•♦/'
ideiilii|Bes <pi chary>nt Ant^n >i.;j^. V» 'l^,'*
2S0 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'bDUGATIOIT
commun, à fonner ainsi Pidée générale de la qualité qu'il doit découvrir, et on lui apprend enfin le mot exact qui l'exprime. De très jeunes enfants acquièrent dans le jeu de billes la notion générale de rondeur en se servant de billes de grandeur, de couleur et de substances différentes; à Toccasion de leurs échanges, ils emploient fréquemment le procédé de juxtaposition; stimulés par l'intérêt, ils perçoivent ainsi très nettement les ressemblances aussi bien que les différences des objets dont ils se servent.
Dans tous les cas, on reconnaîtra que Tenfant a clairement conçu une idée abstraite et générale lorsqu'il trouvera sans peine d'autres exemples, d'autres termes, d'autres explications relatifs à la môme idée.
En résumé, pour passer graduellement du concret à l'abstrait, il faut :
a. Exercer les enfants à séparer par la pensée les propriétés différentes d'un même objet, principalement pendant les exer-
- cices de langage 6t les leçons de sciences physiques et naturelles ;
b. Leur montrer toutes les variations et combinaisons possibles d'une même qualité, en juxtaposant des objets différents qui la possèdent tous en commun et en accumulant les exemples;
c. Les faire passer par les trois degrés successifs de l'abstraction en prenant la réalité pour point de départ, le terme abstrait et général pour point d'arrivée ;
d. Enfin les ramener, en sens inverse, de l'abstrait au concret, de la notion ou formule générale aux exemples particuliers.
2® Rôle des différents exercices de Vécole, — Appliquons ce3 principes aux différents exercices de l'école.
La grammaire et l'arithmétique font à un très haut degré usage de l'abstraction.
Dans l'une et dans l'autre, le maître doit amener par degrés ses élèves du concret à l'abstrait et les ramener constamment de l'abstrait au concret, non en leur transmettant des notions toutes faites, mais en les obligeant à former eux-mêmes leurs idées, à les contrôler, à les justifier par des exemples et en les empêchant du même coup de les réduire à des mots vides de sens.
Peut-être, dans les exercices de composition française, pourraient trouver place, avec profit pour les élèves, des exercices de traduction du style abstrait en style concret et vice versa. Il y a
l'abstraction kt la généralisation 25 1
en effet plusieurs façons différentes d'exprimer la même idée, avec des degrés plus ou moins élevés d'abstraction. Par exemple, lorsque V. Hugo écrit :
a Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent, »
I il donne à sa pensée une expression concrète. L'expression deviendra abstraite, si nous disons : « Vivre, c'est lutter », et plus abstraite encore, si nous disons : « La vie^ c'est la lutte ». Or toute pensée exprimée en style abstrait doit pouvoir être traduite en style concret. Seulement cette traduction n'est pas toujours facile.
Une bonne partie de l'utilité intellectuelle des versions latines et des thèmes latins, — qui jouent un rôle si important dans l'enseignement secondaire, — tient à ce qu'elles obligent l'élève à faire perpétuellement ces traductions de l'abstrait en concret et vice versa, car un des caractères principaux de la langue latine, c'est qu'elle est infiniment plus concrète que la langue française, et manque presque entièrement de termes abstraits, — à ce point que le mol « existence », par exemple, n'a pas d'équivalent en latin.
Nos élèves de l'école primaire bénéficieraient d'un des plus appréciables avantages de l'étude des langues anciennes, si on les exerçait à traduire une même pensée, dans notre langue, tour à tour en style concret et en style abstrait. Seulement ces exercices ne sauraient être improvisés : il faudrait que le maître s'ingéniât lui-même à les préparer.
L'enseignement des sciences physiques et naturelles, l'enseignement de l'histoire pourraient contribuer à développer, chez les élèves des cours moyen et supérieur, la facilité de généraliser avec méthode, s'ils s'adressaient moins à la mémoire, davantage à l'observation et à la réflexion*. Seulement la nécessité d'aller vite fait que trop souvent le maître transmet aux élèves des notions toutes faites, qu'ils n'ont le temps ni d'analyser ni de , vérifier, et qui restent inertes et purement verbales dans leur esprit. Cet inconvénient serait plus redoutable dans l'enseignement de la morale et de l'instruction civique. Quoi de plus nécessaire et quoi de plus difficile au fond que de faire clairement saisir aux enfants le sens exact et plein de certains termes abstraits ou généraux, tels que devoir, droit, liberté, égalité, solidarité, patrie, nation, Etat, gouvernement, etc. ? Et cependant combien
Sg2 PSYCHOLOGIE APPLIQUÉE A l'bDUGATION
de préjugés, de controverses, de luttes même n'ont eu et n'ont encore d'autre origine, que l'interprétation erronée de ces termes | si fréquemment employés i
Malgré le progrès des sciences expérimentales et la diffusion des connaissances positives, bien des gens se laissent encore! duper par de simples vocables, et c'est ainsi que les étiquettes de réactionnaire, républicain, libre-penseur, socialiste, etc., dont lai plupart de ceux qui les emploient seraient incapables de définir le sens, jouent un rôle énorme dans la presse et dans les discussions politiques.
Il appartient aux maîtres de nos écoles d'habituer les intelligences populaires à se défier des mots abstraits et vagues et de les exercer à se former en toute question des idées précises et claires.
LECTURES
Tainb. L'intelligence, t. II, ch. i è iv. — Th. Ribot. L'évolution des idées générales. — LAROHiGniÈRB. Lsçons de philosophie, p. 153, 155. — Cournot. Essais sur les fondements de nos connaissances, t. I, p. 333. — A. Bain. La science de l'éducation, p. 27-30, 62-65. — Bernard Pérez. L'éducation intellectuelle dès le berceau, ch. iv, p. 109, 160. — Henri Marion. Leçons depsycoïogie appli' quée à Véducation, 29« et 30» leçons. — Queyrat. L* abstraction dans t éducation.
SUJETS A TRAITER
1. L'abstraction; son usage dans les opérations de l'esprit môme les plus simples et dans la science.
2. Qa'entend-on par abstractions réalisées ? Paire voir les dangers que présente la réalisation des abstractions et moyens d'y remédier.