LA PEDAGOGIE DU RAISONNEMENT S
c Pea d*ètres humains, dit Blackie S ont l'esprit assez superficiel pour se borner à étudier les faits sans les expliquer; nous voyons au contraire tous les jours que le besoin de trouver n'importe quelle cause à un phénomène, plutôt que de n'en admettre aucune, est le caractère de toute intelligence normale. En telle matière, Técueil que les jeunes gens doivent éviter à tout prix est de trop prendre aisément l'habitude de regarder comme la vraie cause ce qui n'est qu'une circonstance ou un événement accidentel. »
Par suite, Tesprit scientifique réside moins dans la possesBion de nombreuses connaissances que dans de bonnes habitudes d'esprit et de caractère. Il implique la liberté de la pensée, une très grande puissance d'observation, le sentiment des difficultés de l'étude, la prudence dans les affirmations, une certaine hardiesse à trouver des solutions provisoires, à imaginer des hypo» thèses, la probité la plus scrupuleuse en ce qui concerne les vérifications, et enfin cette largeur de caractère qui nous fait abandonner sans arrière-pensée notre opinion pour nous ranger à l'avis de celui qui a raison, c Peu de crédulité et beaucoup de circonspection », telles sont les deux qualités essentielles du véritable esprit scientifique.
Elles ont leur importance dans la vie sociale. Elles nous mettent en garde contre nos propres passions et les eotratoi> ments do milieu en nous donnant la possibilité de rechercher froidement la vérité. Elles nous communiquent, en outre, ee qui est plus utile encore, la force d âme nécessaire pour opposer une opinion raisoimée, éclairée, aux aveugles passions de la multi* tnde; et cependant, quoique désintéressé, l'esprit scientifique a aussi son eothousiasme : ne (aut^ll pas en effH une ânae pas* sîonnée pour rechercher et pour afiirmer liaulement la vérité, malgré les faittes qu'exigent cette recherche et la défense de La vérité découverte?
Rnfifi^ comme il a le sentiment profond des difficultés de la science, de sa faillibiiité personnelle, le vrai savant e^t toujours modesie et tolérant.
n. tcncOs à ènbar dans la cnltitre de l'esprit uàmiàtiqm. — Tout^is la culture du rai&onuement, mal comprise, peut faire naître et développer chez quelques enfants des défauts qui rendraient plus tard, sinon insupportables, du moixks fort dépiaisantfi.
(1) L'édueaiw» ae * j m^mt ira'j ir. par F. P^rcaat.
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Ainsi, certains enfants ont une tendance marquée à épiioguer sur tout, à raisonner à tort et à travers. Il est possible dès le début de les corriger de ce défaut en ne répondant pas à leurs questions indiscrètes, en leur faisant sentir qu'ils sont importuns et désagréables. Mais si Ton n'y prend garde, ce défaut s'aggrave en se manifestant sous divers aspects.
Il est en effet des hommes, même intelligents, qui n'acceptent jamais les affirmations d'autrui sans en signaler les points faibles, sans corriger ce que l'argumentation de leurs interlocuteurs présente à leurs yeux de défectueux, sans en combler les lacunes. Ce qui les pousse ainsi à ne jamais adhérer complètement à l'opinion des autres, c'est moins le désir de mettre en pleine évidence la vérité tout entière que la satisfaction intime de faire étalage de leur esprit de finesse. Us savourent la joie de leur moindre découverte. On comprend bien vite en les écoutant qu'ils sont ravis de faire montre de leur supériorité. En réalité, ils peuvent avoir l'esprit juste, mais leur vanité les rend étroits et pointilleux.
D'autres encore, moins pourvus d'esprit et de tact, n'hésiteifit pas, sous l'influencé d'une véritable manie, à contredire les affirmations les plus évidentes. A force de raisonner sur toutes choses pour démontrer que les autres ont tort, ils ont fini par déraisoûner. Ce travers d'esprit s'accompagne presque toujours d'une irascibilité presque maladive, car les gens affligés de l'esprit de contradiction ne peuvent discuter bien longtemps sans perdre leur sang-froid et sans devenir blessants pour leurs interlocuteurs.
III. Prééminence de i induction dans la culture du raisonnement.
— L'induction étant la forme du raisonnement la plus naturelle aux enfants, doit être le procédé fondamental de la méthode d'enseignement dans les écoles primaires.
La déduction canalise en quelque sorte trop étroitement la pensée. Si elle donne à l'esprit de la rectitude, elle l'enferme dans les étroites limites de l'évidence. Les vérités générales, qui sont le point de départ de tout raisonnement déductif, s'imposent d'emblée à l'esprit sans qu'il ait eu à les découvrir ni même à les formuler. Or, l'enfant manifeste dans tous ses actes un tel besoin d'indépendance, un si vif désir de mettre en évidence sa personnalité, qu'il lui faut à tout prix expérimenter et trouver.
IV. Utilité des cours de l'école pour la culture du raisonnement. — Comme toutes les facultés, le raisonnement se forme et
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se développe chez Tenfant par l'imitation et par Texercice. Les leçons de l'école, quelle que soit leur importance, y contribuent moins que les incidents auxquels il est mêlé, que les exemples qu'il reçoit dans le milieu où il vit. Ces incidents, qui sont toujours à la portée de son intelligence, ne le laissent jamais indifférent, car il y est acteur et juge ; et d'autre part, l'influence du milieu agit sur lui continuellement, à son insu. Incidents et exemples impriment donc peu à peu à sa pensée une direction prépondérante, souvent définitive. Les leçons de l'école n'ont pas cette continuité d'action. Souvent elles dépassent la portée de son esprit ou exigent, pour être comprises, des efforts qui le rebutent. N'en saisissant pas toujours l'utilité, il ne s'y intéresse pas avec cette ardeur qui met en action toutes les forcés de l'intelligence. D'autre part, la passivité à laquelle on le condamne trop souvent affaiblit son attention et paralyse sa faculté de raisonner. Enfin, les leçons de l'école sont collectives. Chaque enfant n'est donc appelé à faire un. effort intellectuel vraiment utile qu'à de trop rares, intervalles.
Les matières du programme dont l'étude méthodique contribue surtout à former le raisonnement sont la langue maternelle, les mathématiques et les sciences physiques et naturelles.
1° L'étude méthodique de la grammaire met tour à tour en œuvre, chez l'écolier, le raisonnement iuductif, lorsque, dirigé par le maître, il trouve et formule lui-même la règle à l'aide d'exemples particuliers, et le raisonnement déductif, lorsqu'il applique à de nouveaux cas paHiculiers la règle ainsi découverte et formulée.
Les exercices d'analyse logique et la lecture expliquée sont aussi d'excellents moyens de cultiver le raisonnement. L'élève est en effet obligé d'analyser des pensées, c'est-à-dire presque toujours des raisonnements dont il doit comprendre et mettre en lumière le sens et la justesse.
Mais l'exercice de la composition française est sans contredit le plus utile et le plus efficace. Dégager le sens d'un passage littéraire et la façon dont l'auteur a exprimé sa pensée exige sans doute des efforts de raisonnement, mais sans qu'il y ait là une invention originale ; tandis que l'étude et le développement d'une question ^déterminée impliquent au plus haut degré l'activité de l'intelligence et surtout la mise en œuvre de l'esprit d'investigation et de la faculté de déduction. Tantôt en effet, s'appuyant sur des vérités connues, l'enfant découvre et formule une affirmation
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générale qui les comprend et les résume ; tantôt d'un principe non contesté ou d'une donnée de la question, il tire les conséquences qui en découlent.
En outre, le développement mêle et combine l'induction et la déduction, dans des proportions changeantes. Ni le raisonnement mathématique, ni l'induction purement scientifique n'offrent cette variété infinie de formes que la pensée est susceptible de revêtir lorsqu'elle s'applique aux innombrables objets de la vie domestique et sociale.
2® D'une manière générale, les mathématiques développent le raisonnement déductif. Elles habituent l'esprit à tirer d'un principe général toutes les vérités particulières qu'il contient, à passer par des transitions rigoureuses et claires d*une vérité à une autre vérité.
« Nul n'ignore que Tétude des mathématiques, a dit W*^ Necker de Saussure, offre le modèle le plus parfait des procédés du raisonnement. Là, une première supposition devient un fait dont tous les autres découlent. Là, le passage du connu à Tinconnu peut se faire au moyen de gradations si bien ménagées que les difficultés se proportionnent à chaque âge, à chaque mesure de capacité. G*est, comme on Ta dit, un exercice semblable à celui de cet athlète qui, portant tous les jours le même veau, finit par porter un bœuf. »
Ernest Renan lui-même a dit :
a Je dois la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans Tari de diviser — art capital, une des conditions de l'art d'écrire — surtout à Tétude de la géométrie, qui est par excellence l'application de la méthode syllogistique. »
Cette étude peut avoir cependant des inconvénients.
« Il est à craindre, dit d'Alembert, que l'habitude trop grande et trop continue du vrai absolu et rigoureux n'émousse le sentiment sur ce qui ne Test pas ; des yeux ordinaires trop habituellement frappés d'une lumière vive ne distinguent plus les gradations d'une lumière faible et ne voient que des ténèbres où d'autres entrevoient encore quelques clartés. . . Il faut s'accoutumer à passer sans peine de la lumière au crépuscule. »
Dans l'école primaire, l'enseignement des mathématiques se réduit à peu près à celui de Tarithmétique élémentaire. Dès le début, le maître doit donner aux enfants l'idée claire de la grandeur et du nombre en général en même temps que leur montrer la formation successive des nombres à l'aide d'objets faciles à manier et à compter. La numération parlée et la numération écrite, dont l'importance est telle que faire comprendre aux enfants le