II. — L'HABITUDE
I. Nature et oonditioiks de rhabitnde. — On peut définir Thabitude une disposition à agir avec une facilité croissante engendrée par la fréquente répétition des mêmes actes.
La condition principale de l'habitude est donc la répétition fréquente ; mais cette répétition fortifie et enracine l'habitude^ plutôt qu'elle ne la crée ; si l'habitude exige pour se faire voir un certaia nombne d'actes répétés, elle n'a besoin pour naître que d'un premier acte. Au proverbe qui affirme qu'une fois n'est pas coutume, s'oppose avec raison cet autre proverbe : « Il n'y a que le premier pas qui coûte. » En effet, si le premier acte ne modifiait pas notre activité en donnant naissance à une habitude, nous serions après l'avoir fait tels que nous étions avant de le faire, cet acte, cofnme on dit, ne compterait pas et par conséquent un nouvel acte serait non pas le second, mais le premier; comme l'on pourrait dire de lui ce qui vient d'être dit du précédent, et ainsi de suite indéfiniment, il en résulte que l'habitude ne commencerait jamais d'exister.
Il s'ensuit que l'habitude n'est pas seulement proportionnée au nombre et à la fréquence des actes, mais qu'elle l'est aussi à leur énei^e et à leur durée. Chez certains individus, particulièrement chez les nerveux, il suffit souvent d'un seul acte pour déterminer une habitude ineffaçable ou du moins très difficile à effacer.
IL Lefi effets de l'habitude sur les actes : l'habitude active. On a quelquefois donné le nom d'habitude active à l'ensemble des effets produits par l'habitude sur les actes proprement dits.
Ces effets peuvent se ramener à deux principaux : l'habitude rend les actes plus faciles : elle les rend aussi plus nécessaires.
En premier lieu, plus l'acte se répète, plus l'effort diminue, à la fm l'acte s'accomplit pour ainsi dire de lui-même. Il est comme enregistré dans l'organisme ou dans le cerveau : il n'y a plus pour ainsi dire qu'à presser un bouton et tout de suite l'acte apparaît ou la série des actes se déroule. Ainsi se forment ces habitudes qu'on appelle la parole, la lecture, l'écriture, la marche, la natation, etc. Mais en devenant plus facile, l'acte devient également plus rapide, car le temps diminue avec l'effort et est plus
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obscur :' la réflexion s'en retire de plus en plus, il tend vers rinconscience finale.
En second lieu, plus l'acte devient facile^plus deviennent difficiles les actes qui lui sont contraires ou qui en sont très différents, plus s'accroît par cela même, la tendance à le reproduire. A rorî- * gine il fallait un effort pour le faire, maintenant il faudrait un effort pour ne pas le faire. La limite de ce progrès, c'est le besoin, la nécessité de l'habitude, véritable inclination acquise, qui a ses plaisirs et ses peines propres, selon qu'elle est satisfaite ou contrariée. C'est pourquoi l'habitude pourrait être définie, un instinct acquis, artificiel, développé dans l'homme par l'homme lui-même, et c'est là ce que voulait dire Aristote lorsque, dans une phrase célèbre, il appelait l'habitude « une seconde nature », seconde par opposition à l'instinct qui est en effet la nature première ou primitive de l'homme.
III. Les effets de l'habitude sur les sensations et les sentiments, l'habitude passive. — Mais la répétition n'influe pas seulement sur les actes proprement dits, elle influe encore sur les états plus ou moins passifs, sensations, émotions, impressions de toutes sortes, où nous nous laissons plus ou moins modifier par le dehors. Seulement, tandis que les actes vont se renforçant à mesure qu'ils se répètent, les impressions, au contraire, s'affaiblissent et même finissent par disparaître.
On distingue donc de l'habitude active, qui est une disposition à reproduire de plus en plus les mêmes actes, l'habitude passive qui est une disposition à sentir de moins en moins les mêmes états de sensibilité.
« L'habitude, a dit un philosophe contemporain, M. Ravaisson, exalte l'activité et abaisse la passivité. »
Ainsi, à force d'entendre le même bruit, on en vient à ne plus le percevoir : c'est le cas du meunier qui n'entend plus, dit-on, le bruit de son moulin. « Mon sachet, dit Montaigne, sert à mon nez le premier jour, mais les jours suivants il ne sert plus qu'au nef des assistants». C'est par l'effet de cette loi de l'habitude qu'on s'endurcit sur la souffrance et qu'on se blase sur la volupté. On sait comment Mithridate se rendit insensible à l'action des poisons les plus violents en y accoutumant son corps par degré. Plus l'ivrogne boit, moins il trouve de saveur et de force à sa boisson favorite, et c'est pourquoi il est obligé de doubler la dose et delà doubler encore pour retrouver la sensation première qui I| ^lit