‹ Leçons de psychologie appliquée à PéducationChapitre 94 sur 133 · L*HABITUDE · texte numérisé non relu

L*HABITUDE

toujours. Le même phénomène s'observe ch^z les buveurs d'opium, lefe buveurs d'éther, les morphinomanes, etc.

L'habitude passive a donc deux effets principaux analogues à ceux de l'habitude active, elle diminue la conscience, elle aug-, mente le besoin. La sensation de moins en moins ressentie devient de plus en plus indispensable. De sorte qu'à la fin l'homme ne peut plus s'empêcher d'obéir à son habitude, quoiqu'il n'y trouve plus aucun plaisir, si même elle n'est pas devenue^ pour lui insupportable et mortelle. Pour mieux dire, au plaisir primitif, origine de l'habitude et que l'habitude même détruit, se substitue un autre plaisir, effet de l'habitude, le plaisir de le satisfaire. C'est ainsi que des. sensations qui avaient été d'abord pénibles, par exemple celle qu'on éprouve en fumant, peuvent devenir agréables si Ton en contracte l'habitude.

L'habitude active et l'habitude passive sont en réalité inséparables : elles constituent les aspects complémentaires d'un seul et même phénomène. Le chirurgien, qui devient plus habile et plus prompt dans les opérations qu'il exécute, devient en même temps par habitude moins craintif et moins impressionnable à la pensée du danger ou à la vue des souffrances que peuvent entraîner ses opérations.

IV. Le domaine de l'habitude. — Le domaine de l'habitude est aussi étendu que celui de la vie sous toutes ses formes, physique, intellectuelle et morale.

Ainsi, il y a des habitudes organiques. Le corps s'habitiie à certaines modifications (habitudes passives) et à certains actes (habitudes actives). On a déjà cité le cas de Mithridate qui pouvait, dit-on, absorber impunément les poisons les plus violents. L'exercice fortifie et développe tous les muscles : la marche, la natation, l'escrime, sont des aptitudes acquises par les organes.

Il y a, pourrait-on dire aussi, des habitudes instinctives. Telles sont celles de la plupart des animaux, chez lesquels l'habitudç se greffe immédiatement sur l'instinct sans que la volonté intervienne, comme elle le fait dans l'homme, et telles sont aussi celles de beaucoup d'hommes, qui ressemblent sous ce rapport aux animaux.

Les sentiments, les inclinations, ont également leurs habitudes, dont les lois sont encore assez mal démêlées. En effet, si la plupart des sentiments s'émoussent, d'autres semblent s'aviver par la répétition : certains penchants meurent de satiété ; d'autres

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deviemnent d'autant plus insatiables qu'ils se satisfont davantag-e. Ces effets ambigus tiennent sans doute à la copiplexité de ces phénomènes, dans lesquels se mêlent et se confondent presque l 'activité et la passivité .

L'inifielligence est aussi soumise à l'habitude, aussi bien dans ses fonctions les plus élevées (élaboration de la connaissance) que dans ses fonctions lès plus humbles (mémoire, association des idées, perception extérieure, imagination). Toutefois, là comme ^ ailleurs, l'habitude ne commence rien ; elle ne fait que conserver et consolider ce qui a été d'abord produit sans elle, par l'initiative de l'attention et de la raison.

Enfin, la volonté, en même temp^ qu'elle est le principe de toutes les habitudes dites volontaires, contracte elle aussi des habitudes selon la façon dont elle s'exerce et les motifs par lesquels elle se détermine. On s'habitue à vouloir promptement, à vouloir obstinément ; on s'habitue à se déterminer par des motifs d'inlérêt, de passion, ou de devoir, etc.

L'habitude est donc coextensive à toutes nos facultés : aussi son rôle est-il immense.

V. Importance de l'habitnde. — Disons en deux mots qu'elle est tout ensemble la condition de l'éducation et du progrès, et le principe de la paresse et de la routine.

D'une part, c'est en vain qu'on essaierait de corriger un être incapable d'habitude. Tous les changements glisseraient sur lui sans l'entamer ; tel il était à l'origine, tel il resterait pendant toute la durée de son existence. Au contraire, grâce à l'habitude, les instincts se modifient, la nature se transforme, l'homme s'adapte aux circonstances plus ou moins changeantes du milieu où il vit. En outre, qui dit progrès, dit acquisitions successives s'accunuilant, pour ainsi dire, les unes sur les autres d'une façon continue ; mais comment cette accumulation serait-elle possible si au fur et à mesure les acquisitions disparaissaient une à une ? Toute habitude nouvelle que nous contractons nous rend aptes à accomplir une multitude d'actes nouveaux et par conséquent à contracter une multitude d'habitudes nouvelles et ainsi de suite indéfiniment.

Celuy me semble avoir très bien conceu la force de la coutume, qui premier forgea ce conte qu'une femme de village ayant apprins de caresser et porter entre ses bras un veau dès Theure de sa naissance, et continuant toujours à le faire, gaigna cela par l'accoustumance, que, tout grand bœuf qu'il estoit, elle le portait encores; car

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c'est, à la vérité, une Tiolente et traistresse maitresBe d'eschole que la coustume... »

(Montaic&œ).

Et plus loin :

Je viens de veoir chez moi un petit homme natif de Nantes, nay sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy debvaient les mains qu'ils en ont à la vérité, à demy oublié leur office naturel. Au demeurant, il les nomme ses mains; iltrenche, il charge un pistolet et le lasche, il enfile son aiguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux cartes et aux dés, et les remue avecques autant de dextérité que saurait faire quelqu'autre.

(Montàignb).

C'est par cette complication croissante des actes et des habitudes, comme on peut le voir dans la lecture, l'écriture, l'apprentissage d'un métier ou d'un art, que se fait le progrès dans l'histoire de l'espèce humaine.

Mais, d'autre part, lorsque la puissance de l'habitude se développe sans rencontrer de contrepoids ni dans la volonté, ni dans l'intelligenoe, elle ne tarde pas à dégénérer en passion ou en routine. La passion, en effet, c'est l'habitude devenue maîtresse de l'homme au point d'annihiler en lui l'intelligence. Le passionné ne peut plus s'empêcher, dût-il en souffrir atrocement, dût-il même en mourir, de désirer et de poursuivre l'objet de sa passion. Le routinier ne conçoit môme pas la possibilité de faire autre chose que r'e qu'il est habitué à faire ; son esprit est comme emprisonné dans un cercle dont il n'a ni la yelléité ni même l'idée de sortir, et si quelqu'un essaie de lui suggérer cette idée, il la repousse de toutes ses forces.

Un poète contemporain a merveilleusement décrit ces effets de rhabitttde dans les vers suivants :

L'habitude est une étrangère Qui supplante en nous la raison :

Cest une ancienne ménagère Qui s'installe dans la maison.

Elle est discrète, humble, fidèle.

Familière avec tous les coins ; On ne s'occupe jamais d'elle.

Car elle a d'invisibles soins.

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Elle conduit les pieds dé rhomme> Sait le chemin qu'il eût choisi.

Connaît son but sans qu'il le nomme Et lui dit tout bas : « Par ici. »

Travaillant pour nous en silence D'un geste sûr toujours pareil, Elle a l'œil de la vigilance, Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s'abandonne A son joug une fois porté!

Cette vieille au pas monotone Endort la jeune liberté.

Et tous ceux que sa force obscure A gagnés insensiblement Sont des hommes par la figure Des choses par le mouvement.

Sully-Prudhommb

{Stances et poèmes, Lemerre, édit.)

Rien n'est donc plus utile pour un éducateur que de connaître les lois de Thabitude, mais aussi rien n'est plus difficile que de savoir s'en servir à propos.

Yl. Conséquences pédagogiques. — Essayons de tirer de cette étude de l'activité les conséquences pédagogiques qu'elle renferme, surtout au point de vue de l'activité physique.

!• Tout d'abord, l'éducateur doit bien se pénétrer de cette idée, que l'enfant est essentiellement un être actif, qui, par conséquent, demande avant tout à se développer, c'est-à-dire à exercer et à dépenser spontanément ses propres forces. Il doit même prendre garde que cette activité n'est pas primitivement intellectuelle ou morale, mais qu'elle est purement physique, matérielle, corporelle. Donc l'enfant a besoin de remuer, de crier, de courir, de sauter, en un mot d'agir physiquement : sa santé, sa vie même sont à ce prix. L'enfant qui ne bouge pas, qui ne joue pas, l'enfant trop sage est un enfant qui ne vit pas assez et qui a besoin de fortifiants et de stimulants.

De ce môme principe dérive la nécessité de faire une très grande part aux jeux dans l'éducation, comme nous le montrerons tout à l'heure en détail.

2* De la théorie des mouvements réflexes et des instincts, la

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pédagogie doit surtout tirer cette conséquence que le rôle de Féducateur, en cette matière, est principalement négatif ou pour mieux dire restrictif. Il s'agit surtout d'apprendre à Tenfant comment il doit surveiller ses mouvements naturels, les contenir dans d'exactes limites, les soumettre en définitive au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté.

A cet égard, la situation de l'homme est bien différente de celle de ranimai. Chez la bête, l'instinct se suffit entièrement à luimême» il n'a pas besoin d'être retenu et dirigé par une puissance supérieure : aveugle sans doute, mais en même temps infaillible et parfait du premier coup, il marche à sa fin en droite ligne, et une fois qu'il l'a atteinte, il s'arrête, incapable d'aller au delà. Chez l'homme, au contraire, l'instinct, moins précis, moins impérieux, mais tout aussi aveugle, est sujet à bien des déviations, à bien des erreurs. Quand l'animal a satisfait sa faim ou sa soif, il cesse de manger ou de boire, et jamais on ne le verra se repaître d'aliments ou s'abreuver de boissons qui puissent lui être mortels. L'homme mange au delà de sa faim, boit au delà de sa soif; et son appétit déréglé recherche trop souvent de véritables poisons. Il faut donc que l'éducateur intervienne pour prévenir ces déviations et ces erreurs et pour développer dans l'individu la force morale capable de diriger et de réprimer les instincts.

3** Enfin de la théorie de l'habitude, il résulte évidemment que l'éducation ne saurait surveiller de trop près la formation des premières habitudes corporelles dont le pli persiste souvent pendant toute la vie. Il y a des actes dont il faut que l'enfant ignore même la possibilité, du moins jusqu'au jour où il sera devenu capable d'en écarter la tentation avec horreur. Rappelons-nous les vers du poète :

Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu*on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car Tabime est immense et la tache est au fond !

Que de vices, de tics, de corruptions et de déformations corporelles et morales n'ont eu souvent d'autre origine qu'un premier acte accompli presque sans conscience ou sans l'influence machinale de l'instinct d'imitation !

D'autre part, l'éducation ne saurait faire trop de fonds sur la

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puissance de Thabitude^ c'est-à-dire de la répéiiUoiQ fréquente et régulière des mêmes actes, pour développer par degré des puissances énormes, des tendances irrésistibles. C'est Thistoire de la goutte d'eau qui finit par user le roc. L'habileté manuelle de certains artistes, de certains ouvriers tient du prodige, et pourtant elle n'est le plus souvent que l'effet d'une longue habitude. Il n'y a pas en quelque sorte de tour de force ou d'adresse dont on ne puisse venir à bout si on a la patience de recommencer tous les jours la môme épreuve : im moment vient où le tour s'exécute de lui-même.

C'est pourquoi l'éducateur ne doit jamais se décourager, ayant en main le levier incomparable de l'habitude.

Mais par la môme raison, il doit toujours se défier des funestes effets de la passion et de la routine ! D'abord, en ce qui' le concerne lui-môme, qu'il prenne garde de se laisser envahir par la tyrannie du métier, par ce qu'on pourrait appeler Vankylose professionnelle : que son esprit reste toujours libre, toujours actif, toujours capable de se reprendre et de se renouveler. Et en ce qui concerne ses élèves, qu'il s'attache sans doute à leur donner de bonnes habitudes, mais qu'il se préoccupe encore davantage de développer en eux cette liberté de l'esprit et du caractère qui les fera maîtres de leurs habitudes.

LECTURES

Fouillée. L'évolutionnisme des idées-forces. — M*« Nbgkbr db SjlOsstjrb. V éducation progressive, t. I, liv. III, ch. ra. — G. Compayrê. V évolution intellectuelle et morale de Venfant, p. 22. — John Lockb. Quelques pensées sur Védu tatiên, sect. y, p. 72 (traduction par G. Gampayrô). — - J.^. Roussbau, Emilê^ liv. II, édît, Steeg, p. 129-131. — M"» Guizot. Éducation domestique, lettres i et XI

SUJETS A TRAITER

1. Quelles sont les principales formes de Tactivîté physique? et montrer, par des exemples, leur importance pratique.

2. Rôle important de l'activité physique en ce qui concerne la civilisation.

3. L'instinct et l'habitude. Leurs rapports et leurs caractères distinctifs.

4. L'instinct et l'intelligence sont-ils absolument exclusifs l'un de l'autre?

5. Pourquoi faut-il de bonne heure faire contracter à l'enfant de bonnes habitudes corporelles? Montrer, par des exemples, l'importance de ces habitudes dans la vie.

6. Les premières habitudes à donner à l'enfant {indiqué par le progranme de année).

7. Les bonnes et les mauvaises habitudes physiques [indiqué par le programme de 1'» année. )

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