TOME DEUXIÈME
Besanez m'avait fait désirer depuis longtemps de répéter ces expériences; malheureusement, faute de temps et d'appareils convenables, je n'ai pu , jusqu'à-présent , étudier les effets de l'air ozonisé que sur un seul corps albuminoïde, le blanc d'œuf. Voici l'appareil qui m'a servi pour ce but et que vous voyez en ce moment en action. Pour produire l'air ozonisé, j'ai adopté le procédé de Marignac. Au moyen d'un aspirateur on fait passer lentement de l'air atmosphérique par un tube de verre rempli de fragments de phosphore ordinaire. Au contact du phosphore et de l'air il se produit une petite quantité d'ozone, mélangée d'acide phosphoreux. Le tube contenant le phosphore est en communication avec deux grands flacons de Woulff, remplis d'eau et servant à absorber l'acide phosphoreux. Le troisième flacon qui fait suite, contient la solution d'albumine d'œuf. Le gaz, après avoir traversé ce- flacon, en ressort par une ouverture latérale supérieure , à laquelle vous voyez adapté un tube de verre plié à angle droit , relié lui même à un très-long tube de caoutchouc. Ce tube passe dans la cour oii il est relié à un très-grand vase rempli d'eau, lequel sert d'aspirateur et que j'ai fait construire expressément pour cette expérience. C'est un réservoir cylindrique en tôle vernie, pouvant contenir à-peu-près un mètre cube d'eau et muni de deux ouvertures, dont l'une est en communication, au moyen du tube de caoutchouc, avec l'appareil, et dont l'autre, inférieure, laisse très-lentement écouler l'eau. Chaque goutte de liquide qui s'écoule du réservoir, aspire un volume égal d'air à travers les tubes de l'appareil.
Il importe que l'air ozonisé, avant de traverser l'albumine, n'ait pas été en contact avec des matières organiques que l'ozone pourrait décomposer et qui lui feraient perdre ses propriétés actives: pour cela les flacons de Woulff doivent contenir de l'eau distillée parfaitement pure de tout mélange organique. Même la réunion des tubes servant à relier entre eux les flacons de l'appareil ne doit pas se faire à l'aide de
tubes de caoutchouc, substance qui absorberait une partie de l'ozone, comme le font la plupart des corps végétaux. Pour éviter cet inconvénient, il ne faudrait se servir que de tubes de verre entiers, fléchis au dessus des tubulures; c'est ainsi en effet que j'avais d'abord disposé mon appareil : mais il était devenu trop fragile. Plusieurs fois un ébranlement léger delà table avait suffi pour rompre les tubes; j'ai donc cherché à réaliser un autre mode de réunion moins délicat. Je me suis arrêté enfin au procédé suivant. Après avoir adapté, à chacune des tubulures des trois flacons, un tube de verre fléchi à angle droit, j'en ai rapproché bout à bout les extrémités, et j'ai recouvert d'une couche épaisse de paraffine les interstices qui restaient. Autour des soudures on enroulait des lamelles de caoutchouc qu'on liait aux tubes et qui servaient à protéger la paraffine, substance qui, comme on le sait , n'est pas attaquée par l'ozone. — Les bouchons qui donnaient passage aux tubes, étaient également recouverts d'un enduit de paraffine lequel se continuait même dans l'interstice compris entre le tube et le bouchon. On avait, à cet effet, recouvert de cette substance les extrémités des tubes avant de les engager dans les bouchons et on les avait chauffés pour faire fondre la paraffine. — L'appareil, composé de cette manière , tel que vous le voyez ici , est moins fragile, mais toujours est-il très-sensible aux secousses. — L'aspiration ne doit pas marcher trop vite, pour éviter l'inflammation du phosphore, elle ne doit pas non plus marcher trop lentement, pour que la quantité d'ozone qui traverse la solution ne soit pas trop peu considérable. —
A l'aide de cet appareil, j'ai pu confirmer, pour l'albumine, le résultat principal de Gorup-Besanez. Mais pour obtenir la transformation complète de l'albumine dissoute de 5 œufs (environ 130 gr.) j'ai dû , en été, faire passer l'air ozonisé pendant 16 jours. Avant ce terme, le liquide restait toujours partiellement coagulable par la chaleur, bien que la quantité du précipité allât en diminuant vers la fin de l'expérience.
Le premier changement qui s'observait, après quelque temps, était l'apparition d'une teinte légèrement verdâtre dans le liquide vu à la lumière réfléchie. A mesure que cette coloration s'accusait davantage, le dichroïsme déjà indiqué par Gorup- Besanez commençait à se montrer très-faiblement. En même temps apparaissaient dans le liquide des flocons blanchâtres ayant l'aspect et la consistance de la fibrine coagulée. Je n'ai pas mesuré la quantité de ce précipité, mais autant qu'il m'a été possible d'en juger à simple vue, il me paraît que cette quantité n'équivalait pas à toute l'albumine dissoute. Le précipité, très-abondant d'abord, diminuait lentement et finissait par disparaître entièrement. C'est à partir de ce moment, lorsqu'après 9 à 10 jours, la plus grande partie des flocons s'était redissoute, que le liquide commençait à perdre notablement de sa coagulabilité par la chaleur. Lorsque plus rien ne se coagulait par l'ébuUition, la solution avait acquis un maximum de dichroïsme: elle était très-peu trouble, s'éclaircissait un peu par la filtration, mais ne laissait pas sur le filtre de résidu appréciable. Le liquide primitivement neutre ou faiblement alcalin, était devenu légèrement acide par l'action de l'ozone. Les réactions essayées par Gorup-Besanez m'ont donné les mêmes résultats. J'ai, comme lui, obtenu une forte précipitation par le tannin. Le réactif de Millon produisait un trouble de couleur rouge-orange. — Par la neutralisation complète du liquide acide, il se formait un nuage très-léger qui gagnait lentement le fond du vase; après quelques heures le précipité s'était déposé et le liquide surnageant était tout-à-fait clair.
La solution contenait donc, ainsi que l'indique Gorup- Besanez, un corps offrant une analogie chimique très-grande sinon complète avec les peptones. Pour m'éclairer mieux encore sur la nature de ce produit, je l'ai injecté dans les veines d'un lapin à jeun, dont l'uriue avait été recueillie et examinée avant l'injection. — Contrairement à ce que j'étais
VINGT-QUATRIÈME LEÇON. J,8l
en droit d'attendre, l'urioe, après l'injection de 1 y, centim. cub. de la solution, donnait toutes les réactions caractéristiques de la substance injectée. Elle était précipitée par le tannin et le réactif de Millon lui communiquait une teinte rouge tout-à-fait semblable à la coloration produite par le même réactif dans une autre portion d'urine (antérieure à l'injection) à laquelle j'avais à dessein ajouté quelques gouttes de la peptone artificielle.
Pouvons-nous conclure de cette expérience que l'ozone transforme l'albumine en un corps qui , tout en ayant les propriétés chimiques des peptones, n'en a pas les caractères organoleptiques? Ou doit-on attribuer le passage de cette substance dans les urines à quelque circonstance accessoire comme le serait p. ex. une décomposition chimique? L'action de l'ozone, avait, je le répète, duré 16 jours; or 16 jours de chaleur d'été, à Florence, sont un temps plus que trois fois suflBsant pour amener la décomposition putride d'une solution d'albumine exposée à l'air libre. Néanmoins, j'ai hâte de l'ajouter, les nez les plus fins ne reconnaissaient pas au liquide ozonisé d'odeur de décomposition. Plusieurs de mes visiteurs et de mes amis auxquels j'ai présenté le liquide , lui trouvaient une odeur de bile ou de bouillon, mais tous m'assurèrent positivement qu'il n'y avait pas putréfaction. J'invoque ces témoins, parceque, comme vous le savez, sur ce point j'ai très-peu de confiance en moi-même.
Quoiqu'il en soit, ce résultat singulier ne peut que nous engager à continuer la recherche commencée. J'attends, pour cela , l'arrivée d'un autre appareil , tout en verre , dont la construction est dûe à mon ami, le D' Lœwe, et dont la composition solide rendra l'expérience plus sûre, du moins en nous garantissant contre les fâcheux effets des oscillations de la table, si difficiles à éviter dans un laboratoire oii circulent des chiens et des chats qui grimpent partout, quelque soin qu'on prenne de les en empêcher.
182 PHtSIOLOGIB DE LA DIGESTION.
Contentons-nous, pour le moment, du résultat que nous a fourni l'expérience de Gorup-Besanez, savoir que ce n'est pas seulement la coction , mais aussi l'action 'prolongée de l'ozone qui peut transformer l'albumine crue en un corps analogue aux peptones.
Sommaire: Identité d'action de l'estomac des herbivores et des carnivores. — Eiameu des conditions présidant à la sécrétion du principe digestif. — Différence fondamentale entra le suc gastrique acide et le suc gastrique peplique. — Détermination des conditions favorables à la digestion. — Expériences faites sur des animaux vivants, à Gstules stomacales (1" méthode); expériences faites au moyen de l'infusion stomacale d'animaux récemment tués (î"* méthodej. — Digestion de l'albumine cuite dans l'estomac vide.— Celte digestion réclame, comme condition première, l'absorption préalable d'un nutriment soluble quelconque. — Rôle et mode d'aclion des substances <■ peptogènes ».
Messieurs ,
Le suc gastrique des carnivores, comparé à celui des herbivores, ne présente pas de différence essentielle dans son moded'agir sur les matières végétales; il en désagrège les éléments, et dissout les corps albuminoïdes ainsi que les parties solubles dans l'eau acidulée qui y sont contenues. A ce point de vue, les herbivores jouissent d'un seul avantage, celui qui résulte de la plus grande activité de leur salive', eu présence des fécules. La différence n'est également que quantitative, si l'on compare, chez ces deux ordres d'animaux, l'action du suc gastrique sur les matières albuminoïdes. A poids égal, le suc gastrique des carnivores en digère des quantités plus grandes que ne le fait celui des herbivores. L'estomac des carnivores sécrète plus d'acide et probablement aussi plus de pepsine que celui des herbi-
vores; mais la nature de cette pepsine et les produits qui résultent de son action sont identiques dans les deux cas.
Nous verrons plus tard , — et je fournirai les preuves détaillées de ce que j'avance, — que l'on peut augmenter à volonté et à un très-haut degré, tant chez les carnivores que chez les herbivores, la quantité de pepsine sécrétée par l'estomac en un temps donné. En provoquant l'absorption, soit par l'estomac, soit par le sang, de certaines substances solubles dans l'eau, il est possible de saturer (de pepsine) l'estomac du lapin au point de lui faire digérer des quantités d'albumine égales à celles que digérerait , dans un état de saturation peptique modérée^ un estomac de chien ou de chat. J'ai obtenu , par ce procédé, des estomacs de lapins qui, infusés avec 200 gr. d'eau acidulée, liquéfiaient et transformaient en partie jusqu'à 90 gr. de blanc d'œuf cuit.
Cette identité d'action de l'estomac des herbivores et des carnivores ressort avec une grande clarté des expériences dans lesquelles on observe les transformations successives de l'albumine par le suc gastrique artificiel de différents animaux. Que l'on prenne un estomac d'homme, de Carnivore ou d'herbivore, les phénomènes extérieurs , ou , si je puis m'exprimer ainsi , la forme de la digestion et ses phases successives, demeurent absolument les mêmes. Les produits de la digestion présentent les mêmes caractères chimiques, et les expériences qui vont suivre démontreront qu'ils jouissent aussi des mêmes caractères physiologiques et organoleptiques.
L'estomac d'un lapin , préalablement nourri de pain mélangé de dextrine, est infusé dans 200 grammes d'eau, contenant 2 1[2 millièmes d'acide chlorhydrique. Au quart de cette infusion (50 gr.) on ajoute 17 gr. d'albumine cuite. La dissolution de l'albumine étant achevée , le liquide est chauffé à l'ébullition, neutralisé et filtré un quart d heure après la neutralisation; 25 centimètres cubes delà solution
filtrée sont alors injectés dans la veine jugulaire d'un petit chien dont on a préalablement recueilli les urines pendant les 5 heures qui précèdent l'expérience. On recueille également les urines rendues dans les 8 heures qui suivent l'injection. A l'examen, ces deux urines présentent les mêmes caractères essentiels. Rien, dans l'urine excrétée après l'injection, n'y indique la présence du liquide injecté. Or, comme toute matière albuminoïde qui n'est pas un nutriment parfait se retrouve inévitablement dans l'urine, peu de temps après avoir été injectée dans le sang , ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce cours, — nous sommes en droit de conclure que la peptone obtenue par l'estomac de lapin, a servi de nutriment au chien, aussi bien que l'aurait fait la peptone naturellement formée dans l'estomac du chien lui-même.
D'autres expériences sur lesquelles je reviendrai, établissent que la peptone élaborée par un estomac d'herbivore et injectée dans l'estomac d'un Carnivore vivant, y est absorbée directement et sans subir aucune métamorphose reeonnaissable par les réactifs ; de plus qu'elle exerce sur la sécrétion gastrique et pancréatique du Carnivore une action qui équivaut physiologiquemeut à celle de la peptone provenant de la digestion du Carnivore lui-même.
Des résultats analogues sont fournis par l'expérience inverse, consistant à nourrir un herbivore du produit de la digestion d'un Carnivore.
A deux lapins , pesant 1000 à 1200 grammes , j'ai injecté dans la veine jugulaire une certaine quantité de peptone d'albumine, artificiellement préparée avec un estomac de chat. L'un des lapins avait été bien nourri avant l'expérience; son urine, examinée avant l'injection, était alcaline, chargée de carbonate de chaux, comme elle l'est toujours chez le lapin pendant l'acte de l'assimilation. L'autre animal avait subi un jeûne préalable de 36 heures ; l'urine émise avant l'injection, était claire, faiblement acide et ne con^
186 PHYSIOLOGIE DE LA DiaESTION.
tenait pas de sédiment calcaire. Dans les deux urines il n'y avait pas, avant l'injection, de trace de peptone ni d'autres matières albuminoïdes. — Recueillies pendant les 7 heures qui suivirent l'injection, ces deux urines, jusque là si différentes, se montrèrent exactement semblables. Celle du lapin nourri avant l'expérience, n'avait pas changé d'aspect: sa coloration était devenue peut-être un peu plus saturée, mais les réactifs n'y indiquaient pas de trace de matières albuminoïdes (I). Celle du deuxième lapin , d'acide et claire qu'elle avait été avant l'injection, était devenue alcahne et présentait un dépôt calcaire : en outre elle réduisait un peu plus abondamment qu'elle ne l'avait fait auparavant, le réactif cupropotassique. — Ainsi, grâce à l'injection dans le sang d'un nutriment élaboré par un estomac de chat, le second lapin, toujours à jeun, avait sécrété une urine dont les caractères indiquaient que l'assimilation avait eu lieu : l'animal s'était nourri sans avoir mangé.
J'ai modifié ces expériences, en injectant à des carnivores de la peptone préparée avec des estomacs de ruminants; le résultat a été le même. J'ai introduit dans l'estomac d'un cochon d'Inde , par une fistule œsophagienne , des fragments d'os d'oiseau, et les os retirés au bout de 10 heures, ont présenté un commencement de digestion. Le succès de ces sortes d'expériences est encore plus évident, plus rapide et plus constant chez le rat (2). Il faut tuer les animaux tout au plus 5 heures après l'introduction de la matière animale, parce que plus tard le contenu de l'estomac passe dans l'intestin.
Ces faits, dans leur ensemble , concourent à démontrer que les différences physiologiques et chimiques que quelques auteurs ont admises en principe entre le suc gastrique des
(<) Il oe faut pas prendre pour une indicatiuu d'une malicre alburainoïde la réaction (lu biurèle quo donnent ces urines avec la potasse et l'oxyde de cuivre.
(2) Il s'agit ici du Mus rallus , essentiellement herbivore et non du Mus dccumnnus .ommuD, qui «st omnivore.
herbivores et celui des carnivores, n'existent pas en réalité. Chez les omnivores qui mangent toujours et indistinctement des matières végétales et animales , la théorie que nous combattons doit, pour être conséquente, admettre une qualité mixte du suc gastrique. Mais il y a des oiseaux qui en hiver sont frugivores et qui deviennent insectivores en été; il y a de petits singes qui, tout frugivores qu'ils sont , mangent quelquefois des insectes et qui , à l'époque oii couvent les oiseaux, recherchent presque exclusivement et avec avidité les œufs et les petits oiseaux à peine éclos. — Les grenouilles sont herbivores à l'état de têtards, et deviennent exclusivement carnivores à l'état parfait. Bon nombre de chenilles qui , à l'état libre , ne vivent que de végétaux , attaquent et dévorent d'autres chenilles , lorsqu'elles sont en captivité; on peut même les nourrir exclusivement de cette manière (1). — Ces exemples pourraient être multipliés indéfiniment.
Cette identité de la digestion stomacale chez les herbivores et chez les carnivores est loin d'être généralement reconnue. Cl. Bernard, p. ex. n'a jamais pu obtenir de vraie digestion de l'albumine par l'infusion stomacale du lapin; aussi, pour lui, existe-t-il une différence fondamentale entre le suc gastrique des carnivores et celui des herbivores. Comment expliquer cette contradiction ? Evidemment Claude Bernard a opéré sur l'estomac du lapin dans des conditions peu favorables à la digestion. Quelles sont donc les conditions favorables à la digestion, qu'il importe de réaliser dans ces sortes d'expériences?
Pour arriver à résoudre cette question , nous devons , avant tout, déterminer les lois qui président à la sécrétion du suc gastrique actif, ou peptique.
On admettait généralement, jusqu'en 1860, que le ferment
(!) En Islande, lorsque l'hei-be ilc pâturage vient à manquer, les vaclics et leS chevaux «ont nourris cxclusivemenl de poisson.
digestif se formait dans l'intérieur des glandules gastriques d'une manière continue^ que ce ferment était produit en vertu même de la nutrition des parois stomacales et que l'on pouvait obtenir un suc gastrique artificiel actif en infusant un estomac pris à n'importe quel moment, pourvu que l'animal fût sain. La sécrétion du principe digestif que l'on supposait toujours présent dans les parois stomacales, ne passait pour dépendre de circonstances extérieures qu'en tant que l'arrivée des aliments, en irritant mécaniquement la muqueuse gastrique , déterminait une excrétion plus abondante du liquide accumulé dans les follicules. Il est vrai que dans l'estomac vide et normal les irritations de la muqueuse provoquent une sécrétion abondante de liquide acide; mais la grande erreur, dans tout ceci, c'est que, comme l'a déjà justement remarqué L. Corvisart, on a généralement confondu le suc gastrique acide avec le suc gastrique j^ej^tique ou digestif.
Des recherches faites en partie en commun avec Lucien Corvisart, nous avaient déjà conduits au résultat suivant: c'est qu'après l'accomplissement d'une digestion copieuse, le suc pancréatique perd la propriété de dissoudre et de transformer l'albumine, jusqu'à ce que, de nouvelles substances ayant été absorbées par l'estomac, le sang se trouve chargé de rechef des matériaux aptes à être déposés dans le pancréas sous forme de pancréatine. — Partant de ce fait, je me demandai si une loi analogue ne présidait pas à la sécrétion de la pepsine dans l'estomac. Pour éclaircir cette question , j'apphquai parallèlement dans une longue série de recherches, les deux procédés expérimentaux dont les principes ont été exposés au commencement de notre étude de la digestion stomacale.
La première méthode consistait à pratiquer à des chiens de taille et de races difiFérentes , des fistules stomacales larges, à canule mobile, permettant avec facilité d'introduire deux doigts dans l'intérieur de l'estomac, d'en ex-
VINGT-CINQUIÈMK LEÇON. 189
plorer la cavité en tous sens et de voir une assez grande étendue de la muqueuse. J'insiste particulièrement, pour cette sorte de recherches, sur la nécessité de pratiquer des fistules larges qui sont essentielles au succès des expériences. — Lorsque les chiens ne se montraient plus incommodés par la fistule, je m'appliquais à étudier dans différentes conditions la force digestive de leur estomac. A cet effet, j'introduisais par la fistule, pendant une longue série de jours consécutifs (et toujours, lorsque l'estomac venait d'achever la digestion d'un repas préparatoire très-abondant qui devait neutraliser la pepsine antérieurement sécrétée), des morceaux d'albumine, de forme régulière et de volume mesuré , renfermés dans un petit sac de tulle. Le sac était fixé, à l'aide d'un fil , au bouchon de la canule. Après 5 à 6 heures , je retirais le sac et je mesurais encore une fois l'albumine pour savoir, au moins approximativement, combien s'en était dissous. Comme il ne s'agissait ici que de quantités relatives, je pouvais négliger la petite différence provenant du gonflement de l'albumine; toutefois, pour diminuer cette source d'erreur autant que possible, je ne me servais que d'albumine fraîchement coagulée ou conservée, un jour au plus, dans un vase fermé, avec un peu d'eau au fond. J'ai toujours évité soigneusement d'employer de l'albumine sèche, ou préalablement exposée à une évapo- ■ ration prolongée.
La seconde méthode consistait à nourrir abondamment plusieurs chiens d'aliments mixtes ou de viande seule, à les éthériser 12 à 14 heures après le repas, lorsque je pouvais supposer leur estomac vide , à lier le pylore et à mettre l'estomac dans les conditions requises par l'expérience. Au bout de 6 heures je tuais les animaux par la ponction de la moelle allongée; j'infusais leurs estomacs, coupés en lanières minces, dans 100 ou 200 grammes d'eau acidulée ; l'infusion était placée à l'étuve pendant une heure, puis exposée à la température ambiante pendant 1 à 2 heures
et quelquefois même plus longtemps. On voit que ce pro- ' cédé, en raison surtout do la petite quantité d'eau employée pour l'infusion, n'est pas propre à développer toute la force digestive de l'estomac, mais puisque ces expériences étaient simplement comparatives et ne devaient pas donner un résultat absolu, je pouvais bien me résoudre à employer cette méthode qui permet déterminer une expérience dans un temps relativement court, et qui est d'une exécution très-commode. — Je déterminais le pouvoir digestif de ce suc gastrique artificiel en traitant une quantité donnée d'albumine cuite par 20 grammes de l'infusion; si toute l'albumine disparaissait, j'en ajoutais encore, jusqu'à saturation relative; si, au contraire, il ne s'en digérait qu'une partie, j'ajoutais, en tâtonnant, de l'eau ou de l'acide dilué pour activer la dissolution. La dissolution achevée, il était facile de calculer le pouvoir digestif de tout l'estomac infusé dans les conditions indiquées. Presque toujours j'ai fait deux expériences parallèles sur des animaux placés dans des conditions différentes.
Il importe de remarquer que si du volume de l'albumine dissoute dans les sacs de tulle on conclut à la force digestive totale de l'estomac, on obtient des chiffres infiniment trop petits. Les résultats obtenus par Bidder et Schmidt, à l'aide d'un procédé analogue, se ressentent singulièrement de cette soui'ce d'erreur. D'après leurs expériences, faites également à l'aide de sacs de tulle, l'estomac aurait un pouvoir digestif si infiniment petit qu'il est impossible de regarder leurs chiffres comme l'expression du travail digestif normal. — Chacune des deux méthodes indiquées conduit donc à des résultats qui ne sont comparables que dans une même série, et non pas d'une série à l'autre.
Les expériences faites d'après la première méthode, n'appartiennent pas à une seule série de jours consécutifs, mais ont été reprises à diverses époques , dans le courant de plusieurs mois, ce qui exclut les erreurs pouvant tenir aux dispositions individuelles et passagères des animaux.
I. Chien vorace, grand et fort, à fistule stomacale spacieuse (premier procédé). Repas copieux de viande de cheval, environ 2 kilogrammes, jusqu'à satiété complète (1). Le chien est enfermé jusqu'au lendemain , sans nourriture. L'estomac étant trouvé vide au bout de 12 à 14 heures , on introduit par la fistule 5 à 8 cent. cub. d'albumine. Le sac de tulle est retiré après 6 heures , et le résidu, mesuré, donne les chifiFres suivants :
Cinq expériences dans lesquelles l'animal, pendant les 6 heures qui suivent l'introduction de l'albumine, est enchaîné au chenil :
Albumine dissoute.
l^e expérience Centimètres cubes 0
gème » » » 0
Sème » ), » 0
ième » » J 0,1
Quatre expériences dans lesquelles l'animal , sur les 6 heures que dure le séjour de l'albumine dans l'estomac, est en mouvement pendant 3 1/2 à 4 heures :
1ère expérience 0
2éme s 0,1
Sème „ . 0,1
4ènie » 0
L'animal boit de l'eau, après que l'albumine a été introduite dans son estomac. — Deux expériences :
1ère expérience 0
2ènie » 0
Dans une expérience, l'estomac, examiné 14 heures après le repas préparatoire, contient encore un résidu de viande. On enlève ce résidu avant d'introduire l'albumine.
Albumine dissoute après 6 heures : cent. cub. 0.
(I) Le chien est nourri ordinairemenl le soif et ne reçoit plus d'aliments pendant toute la journée suivante, sauf ceux que l'on introduit (juclquefols avec l'alhuniine pour un but spécial.
Dans un autre cas semblable on laisse le résidu de vianae: cent. cub. 0,3.
Dans d'autres expériences sur le même chien, faites toujours au moins 14 heures après un repas préparatoire trèsabondant, c'est-à-dire dans les conditions de la série précédente dans lesquelles l'estomac vide ne digérait que des traces d'albumine cuite, j'ai procédé un peu différemment. Avec le sac de tulle, contenant le volume habituel d'albumine, j'introduisais dans l'estomac, soit par la fistule, soit par la bouche, des quantités modérées des substances suivantes :
Mb. dist. en 6 hearet.
Cent. cub.
l*™ exp. 100 grammes de pain avec un peu de graisse 5,0
2éine » 200 grammes de viande crue 5,1
3èma » Une quantité non mesurée de viande ... 6,0 4ème » 100 grammes de fromage 4,8
5ènie » » » » 5,7
gème >, 20 grammes de dextrine 4,1
7èmo » Viande non mesurée 4,3
II. Deuxième chien adulte, jeune. Les expériences commencent 5 semaines après l'établissement de la fistule. L'animal a bon appétit.
A. Après un repas préparatoire, et après que l'estomac s'est entièrement vidé , on introduit par la fistule 5 cent. cub. d'albumine. L'estomac est légèrement acide ou neutre. Le sac de tulle est retiré au bout de 6 heures; 13 expériences :
Expérience »
Albumine dissoute.
Centimètres cubes 2,5
VlNaT-CINQUliîME LEÇON. 193
B. Au lieu de 5 cent. cub. d'albumine, on en introduit 7 (toujours après le repas préparatoire) , et de plus une certaine quantité de dextrine en poudre:
Deili'iuc iiitroduilo. Alb. diss. eu 0 heures.
Expérience 1 grammes 20 Centimètres cubes 5,2
et ainsi de suite dans une foule d'autres expériences.
III. Troisième chien , à fistule. Animal vif, à digestion très-rapide. On pouvait commencer les expériences 12 à 13 heures après le repas préparatoire qui consistait en une quantité moyenne de 2500 gr. de viande de- cheval.
Introduction de 4 cent. cub. d'albumine cuite. Sac retiré au bout de 6 heures :
Expérience 1
Le même chien a servi
Albumiue dissoule.
Centimètres cubes
rs autres séries d'expé-
à plusiei
riences , avec introduction simultanée d'albumine et de quelque autre substance, toutes les conditions préparatoires
^repas, etc.) restant les mêmes.
■rO.ME DEUXIÈME
A. Introduction de 8 cent. cub. d'albumine cuite, avec 250 gr. de viande crue et 150 grammes d'eau:
Alb, diss. après 6 heures.
Expérience 1 Centimètres cubes 4,8
B. Introduction de la même quantité d'albumine, avec la même quantité de viande bouillie dans 210 à 250 gr. d'eau, jusqu'à réduction du liquide à 150 gr. Cette quantité d'eau (bouillon) est injectée par la fistule, en même temps que l'on introduit l'albumine et la viande bouillie.
Alb. diss. après 6 heure?
Expérience 1 Centimètres cubes 6,4
C. Introduction de la même quantité d'albumine (8 cent, cub.) avec 150 gr. d'eau de pluie.
Expérience 1 Centimètres cubes 0,2
D. Introduction simultanée de 5 cent. cub. d'albumine et d'une certaine quantité de viande cuite, hachée et macérée dans l'eau pendant 11 à 15 jours, jusqu'à extraction complète des parties solubles dans l'eau. Deux expériences:
Dans la première expérience, la viande ne se montre pas digérée, quoique l'acide du suc gastrique en ait opéré le gonflement et la dissolution partielle.
Albumine dissoute après 6 heures: cent. cub. 0,1.
Dans la deuxième expérience, l'albumine n'a pas été me-
VINQÏ-CINQUIÈMH LEÇON. 195
sul'ée après 6 heures, parce que évidemment elle n'avait pas diminué et qu'elle montrait encore ses angles aigus , bien que transparents.
E. Cette série compreud des expériences dans lesquelles une quantité toujours croissante de deœtrine est introduite simultanément avec l'albumine, et fait digérer des quantités de plus en plus grandes de cette dernière. On commence avec 2 gr. de dextrine, le troisième jour on en donne 6 et ainsi de suite jusqu'à 100. Les progrès de la digestion de l'albumine ne se montrent pas exactement proportionnels à l'augmentation de la dextrine, et ces expériences doivent êti-e répétées. Il est néanmoins certain qu'en règle générale le chien digère plus d'albumine, quand il a absorbé plus de dextrine.
Messieurs, n'êtes-vous pas frappés de la différence des résultats que vient de nous offrir la digestion de l'albumine, selon qu'à chacun de nos trois chiens on donnait, après l'achèvement du repas préparatoire et lorsque l'estomac s'était bien vidé, soit de l'albumine seulement, soit de l'albumine avec qiielque autre aliment; et ne sommes-nous pas en droit de formuler la conclusion suivante:
Après l'achèvement d'une digestion copieuse, le pouvoir digestif de l'estomac vide, par rapport a V albumine, est à peu-près nul; mais il augmente en proportion très-notalle, lorsque, avec l'albumine, on introduit dans l'estomac une qîiantité modérée de certains autres aliments.
Qu'on ne se figure pas que le volume de l'albumine , introduite dans l'estomac vide , ait été trop petit pour exciter la sécrétion des parois stomacales, et que l'adjonction d'une nouvelle portion d'aliments n'ait agi , dans tous ces cas, que comme une espèce d'excitant supplémentaire. De nombreuses expériences faites d'après la première et la seconde méthode et sur lesquelles je reviendrai encore, ainsi
196 PHYSIOLOGIE DE LA DiaESTION.
que deux des expériences qui précèdent (III. D), rendent inadmissible cette supposition.
Ainsi l'infusion de l'estomac vide d'une série d'animaux , tués à la fin d'une digestion copieuse, dig-érait à peine en 0 heures 1 à 9,5 gr. d'albumine. En revanche l'infusion stomacale d'autres animaux qui, en même temps que l'albumine, avaient digéré une quantité modérée d'autres aliments, liquéfiait et transformait en 6 heures 36 à 60 grammes de blanc d'œuf coagulé. J'aurai l'occasion de citer d'autres exemples qui montreront que le fait seul de la réplétion de l'estomac ne change rien à ces résultats.
De tout ce qiii précède il ressort qu'à la fin d'une digestion copieuse, les parois de l'estomac vide sont dépourvues de pepsine, que si elles en contiennent des traces, ces traces apparaissent à peine dans la sécrétion naturelle, mais que la pepsine se reforme rapidement, dès que certains aliments ont été liquéfiés et absorbés par l'estomac.
Or de quelle manière la dextrine, le bouillon etc. peuventils donner lieu si promptement, par le fait de leur absorption dans l'estomac , à la sécrétion de nouvelles quantités de pepsine? L'observation nous enseigne que le suc gastrique retiré de l'estomac vide, après la fin de la digestion d'un repas copieux, n'est qu'un liquide acide, dépourvu de pouvoir transformateur , mais qu'il devient peptique dès que cette absorption a eu lieu. Il faut donc qu'il change de composition et que les aliments en question, en passant par le sang , fournissent au suc gastrique les matériaux de ce changement.
Tous les aliments ne jouissent pas au même degré de la propriété dont il s'agit. C'est ce que montrent les exemples suivants : ^
I. Chien à fistule. Repas préparatoire. On introduit dans l'estomac quelques centimètres cubes d'albumine solide, avec de la pivrée de pommes en assez grande quantité. Albumine dissoute après 6 heures: 0.
VINGT-CINQtllisMK I.EOON. 197
Albumine et marc de café^ complètement extrait. — Albumine dissoute après 6 heures : 0,4-
Albumine et 0,7 gr. de peptone d'albumine, préparée avec un estomac de cochon d'Inde. — Albumine dissoute après 6 heures : 1,4.