‹ Leçons sur la physiologie de la digestionChapitre 18 sur 43 · TOME DEUXIÈME l · texte numérisé non relu

TOME DEUXIÈME l

n'avons pas toujours trouvé des différences aussi prononcées âanslQs quantités du suc gastrique sécrétées par l'organe vide et par l'organe rempli d'aliments), et il est assez singulier de voir ce physiologiste se livrer à l'hypothèse d'une intuition particulière de l'estomac, faculté qui permettrait au viscère de choisir toujours le moment le plus opportun pour sécréter le suc réellement actif et chymifîcateur. On ne peut nier que l'estomac ne sécrète plus ou moins de suc, selon la nature des substances qui entrent en contact avec ses parois, mais ces différences ne proviennent pas, comme nous le savons maintenant, de ce que l'estomac, averti par un sens spécial, retient dans son intérieur une plus grande quantité de liquide peptique si les matières introduites n'en réclament pas, mais de ce que le principe actif du suc gastrique n'existe dans les parois stomacales qu'en tant qu'il leur a été indirectement fourni par les matières solubles des aliments, absorbées par l'estomac, transformées dans le sang, et de rechef éliminées dans les glandes gastriques par le sang. La quantité du liquide aqueux sécrété par l'estomac et destiné à opérer, au passage, la dissolution de la pepsine, est subordonnée, en de certaines limites, à la quantité même de la pepsine sécrétée simultanément avec ce suc aqueux. Il est vrai que ces limites ne sont pas très-strictes; mais toujours est-il que ces deux ordres de phénomènes sont parallèles et que quand le sang fournit plus de pepsine à l'estomac, la transsudation aqueuse est également augmentée. Et il doit en être ainsi , car la pepsine ne saurait passer du sang dans les glandules gastriques autrement qu'à l'état dissous. Cependant hâtons-nous de le dire; la quantité d'eau qui afflue à l'estomac par le fait seul de sa saturation pcptique, no saurait être très-considérable, mais si à cette production de pepsine il se joint une irritation mécanique de la muqueuse, cette irritation doit trouver les glandes dans d'autres conditions physiques plus favorables à la sécrétion, que quand la même irritation frappe les glandes non chargées de l'es-

tomac vide. — Bloudlot aurait pu formulor ses conclusions d'une manière encore plus décidée et plus significative, si, au lieu de comparer entre elles les quantités de liquide acide, fournies par l'estomac à jeun et par l'estomac en digestion, il Qi\SiVQ.\icom\}2iVé\QS qualités digestives, comme L. Corvisart l'a fait plus tard.

La théorie de Blondlot est essentiellement dirigée contre l'opinion qui tend à attribuer la plus grande vivacité de la sécrétion gastrique, non pas à l'influence spécijique que les aliments exercent sUr l'état de la muqueuse stomacale, mais à une irritation mécanique plus énergique, plus également répartie sur tous les points de la tunique intime du viscère.

L'irritation mécanique artificielle et temporaire, disent les auteurs que combat Blondlot, ne peut agir avec la môme force que le contact uniforme et multiple des aliments avec presque tous les points de la cavité stomacale, étroitement contractée autour de son contenu. L'irritation avec une sonde, quelque énergique qu'elle soit, ne frappe qu'une trèspetite étendue de la muqueuse, tandis que l'irritation moins forte des aliments s'étend en fait sur la presque totalité de l'estomac et dure pendant un temps beaucoup plus long. De là aussi, concluait-on, la différence des résultats obtenus dans les deux cas.

Cette dernière manière de voir se trouve en apparence confirmée par des expériences de Tiedemann et Gmclin, expériences qui paraissent en désaccord avec notre théorie.

Tiedemann et Gmelin ne se contentent pas d'irriter un seul point de la muqueuse gastrique, mais ils remplissent l'estomac de leurs animaux de sable ou d'autres substances inertes, imitant ainsi , autant que possible, l'irritation produite par les masses alimentaires. Au bout de quelque temps ils tuent les animaux et retirent de leur estomac uae quantité variable et, selon eux, assez grande de

SUC gastrique ou du moins d'un liquide qu'ils envisagent comme tel.

L'opposition qui semble exister entre les résultats obtenus par ces auteurs et les nôtres, serait réelle, si l'on s'en tenait à la conclusion générale que Tiedemann et Gmelin ont tirée de leurs expériences. En efifet, ils disent [Expériences sur la digestion, Tom. /, pag. 335) : a Loi-squ'aucune excitation « n'agit sur l'estomac vide ^ ses parois paraissent à peine « humectées; mais dès que la muqueuse vient à être stimulée

« par des irritants mécaniques ou chimiques , le suc gas- <c trique est sécrété copieusement, comme le prouvent nos « expériences faites sur des animaux à jeun ».

Mais que l'on consulte ces expériences, et l'on verra que malgré tous les moyens artificiels mis en usage pour stimuler la sécrétion gastrique , Tiedemann et Gmelin n'ont jamais retiré de l'estomac des animaux, mis en expérience h jeun et tués au bout de une à six heures, plus de cioiq à dix grammes d'un liquide très-faiblement acide, et il n'est rien moins que prouvé que ce liquide fût du suc gastrique peptique. Du reste, les auteurs conviennent eux-mêmes qu'il était composé en grande partie de mucus.

Blondlot a fait des expériences semblables, en introduisant dans l'estomac d'animaux à jeun soit une grande quantité de petits cailloux, de morceaux de bois, soit des substances irritantes, comme du sel de cuisine, du carbonate de potasse , du poivre concassé , à la dose de 2 à 3 gr., oc sans « qu'il sortît de la fistule stomacale autre chose qu'une ï quantité variable de matière muqueuse, à peine mélangée « d'un peu de suc gastrique qui lui communiquait une « réaction acide » {Op. cit., pag. 213).

J'ai fait moi-même, il y a quelque temps, une série d'expériences analogues; mais, pour empêcher que le contenu stomacal ne fût déversé en partie dans l'intestin, et pour recueillir toute la sécrétion stomacale non absorbée, je commençais par lier le pylore. A cet effet, les chiens

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étaient éthérisés, 12 à 15 heures après avoir fait un repas abondant. Le repas préparatoire était indispensable , car il s'ag'issait d'opérer sur l'estomac réellement à jeun, et épuisé par une digestion copieuse , afin de n'extraire, par l'irritation mé;ianique, que la pepsine formée, d'après l'hypothèse, sous l'influence de cette irritation même. La réaction acide du suc excrété dans ces conditions, étant, à elle seule, un signe de peu de valeur, c'est surtout et essentiellement son pouvoir digestif, vis-à-vis de l'albumine, qu'il importait de déterminer pour décider si j'avais à faire à du vrai suc gastrique ou non. Le pylore étant lié, j'introduisais par l'œsophage des chiens , soit du sable, soit de petites pierres calcaires en quantité suffisante pour distendre l'estomac plus ou moins complètement. Cette partie de l'opération se faisait à l'aide d'un long tube qui , de la partie cervicale de l'œsophage, pouvait être glissé jusque dans la cavité, stomacale, et par lequel on faisait passer, après avoir introduit le sable, un cylindre de bois qui servait de piston. L'œsophage était lié ensuite, pour empêcher la régurgitation. Six heures plus tard les animaux étaient tués. Quand la quantité des matières inertes introduites dans l'estomac n'était pas très-grande, mes expériences donnaient à-peu-près les mêmes résultats que celles de Tiedemann et de Blondlot. L'estomac contenait quelquefois jusqu'à 12 gr. de liquide acide et muqueux, mais il n'était pas possible de faire digérer, c'est-à-dire de faire transformer en peptone par ce liquide une quantité appréciable d'albumine. Une seule fois j'ai observé un faible commencement de digestion de l'albumine, mise à l'étuve avec le suc retiré de l'estomac, mais j'ai hâte d'ajouter que, dans ce cas, le chien, arrivé la veille seulement au laboratoire, avait refusé de prendre le repas préparatoire; il y avait donc probablement un petit résidu de pepsine déjà présent dans son estomac avant l'expérience, et il n'est pas étonnant que si la pepsine existait, môme en faible quantité, l'irritation

mécanique en ait provoqué l'excrétion. Tout ce qu'il m'importe de démontrer, c'est que dans l'estomac vide les irritations mécaniques ne font pas sécréter de pepsine de nouvelle formation.

Dans deux cas où du sable avait été introduit en grande quantité dans l'estomac et où le viscère se trouvait au maximum de distension, le liquide recueilli d'une part à la surface de la muqueuse et obtenu d'autre part par le lavage du sable, n'était pas acide mais très-faiblement alcalin. Il se troublait un peu par la chaleur et plus encore par l'acide acétique. Acidifié avec un peu d'acide chlorhydrique et mis à l'étuve avec de l'albumine, il n'en digérait pas une trace.

On voit, par ce qui précède, que nous ne nions pas d'une manière absolue la possibilité de faire sécréter du vrai suc gastrique même à l'estomac vide, à l'aide des irritants mécaniques. Nous savons au contraire que si les parois gastriques sont chargées de pepsine , la sécrétion acide provoquée par un irritant externe peut dissoudre et entraîner au dehors cette pepsine , et former avec elle une petite quantité de vrai suc gastrique qui, à l'occasion, sera même assez actif. Mais ce que nous demandons comme condition première et indispensable de la sécrétion peptique, c'est que par une absorption préalable , le principe digestif ait été déposé dans le réservoir glandulaire de l'estomac.

II n'est pas même nécessaire que l'absorption des éléments pcptogènes et la sécrétion pef)tique qui en est la conséquence, précèdent immédiatement l'irritation , car rcxpéricnce démontre que l'estomac vide peut rester chargé pemlant un temps assez long (au moins 36 heures) et qu'il ne déverse sa provisiion de pepsine que lorsque, par une cause quelconque, l'excrétion vient à être provoquée.

J'ai injecté de la dextrine dans le rectum de chiens à jeun; je les ai laissés sans nourriture pendant 24 à 35 heures et avant de leur donner à manger, j'ai irrité leur estomac

avec une sonde ou, plus efficacement encore, avec des morceaux de papier mâché, imbibés d'huile de lin (préparés deux jours à l'avance et séchés avec soin). De cette manière j'ai pu obtenir, par la fistule de ces animaux, une petite quantité de suc gastrique aussi actif que celui qui est sécrété après l'ingestion de matières alimentaires.

Lorsque, après un jeûne très-prolongé, le sang s'alimente de la substance propre du corps et que les animaux entrent pour ainsi dire, en autodigestion d'eux-mêmes, les éléments résorbés des tissus agissent à la manière des vrais peptogènes et chargent l'estomac de pepsine. Les recherches de L. Corvisart ont mis ce fait hors de doute et j'ai eu occasion d'en observer moi-même les premières phases sur des chiens très-jeunes, laissés sans nourriture pendant 48 heures. Ces chiens dont le poids montrait déjà une notable diminution , avaient l'estomac chargé de pepsine. La quantité de pepsine, il est vrai, n'était pas très-considérable, mais aussi l'inanition n'avait duré que pendant un temps relativement très-court.

J'avais déjà, dans mes premières publications sur la digestion, invoqué ce fait de la production peptiquc dans l'inanition, comme un argument à l'appui de ma théorie de la sécrétion du suc gastrique; j'ai été d'autant plus étonné de voir dans un traité allemand de Chimie physiologique, dont la première livraison vient de me parvenir, que l'auteur m'attribue la singulière inconséquence de fonder ma doctrine sur le fait suivant, à savoir que ce si on laisse mourir un animal de faim, son estomac ne donne plus, par l'infusion, d'extrait à qualités peptiques. » Je pouvais d'autant moins prendre pour point de départ une observation de ce genre que je n'ai jamais fait de semblables expériences! Si le fait était vrai, il parlerait hautement contre ma théorie. Ce qui indique d'ailleurs que l'auteur n'a pas eu sous les yeux le texte do mes publications, c'est qu'à un autre passage de son livre il iusinue que si dans certains cas je n'ai pas obtenu de

digestion avec les infusions stomacales , c'est jparce çuc J'aurais négligé d'ajouter de l'acide. Vous vous souvenez, messieurs, combien j ai insisté non seulement sur la nécessité d'acidifier l'infusion, comme l'ont fait tous mes prédécesseurs, mais encore de rendre le degré d'acidité proportionnel à la quantité de pepsine contenue dans le liquide, de commencer par n'ajouter que peu d'acide pour reproduire autant que possible la réaction naturelle du suc gastrique, d'augmenter l'acidité à mesure que la digestion devient plus lente, et de ne regarder celle-ci comme achevée , que lorsqu'une nouvelle adjonction d'acide ou d'eau demeure sans effet. — Mais revenons à notre sujet.

Nous avons réfuté, par l'autorité de Blondlot et de Tiedemann, l'assertion souvent dirigée contre notre doctrine, que l'estomac vide et non chargé peut encore fournir du suc gastrique. Les expériences mêmes de Tiedemann et Gmelin, que nos adversaires invoquent à l'appui de leur manière de voir, parlent essentiellement contre eux, comme je viens de le montrer , et je puis ajouter que les auteurs cités , bien loin de prouver leur thèse qui envisage l'irritation mécanique comme cause de la production du suc gastrique, la renversent en quelque sorte eux-mêmes par le passage .suivant qui rappelle, à s'y méprendre, les idées de Blondlot: « La « quantité de suc gastrique sécrétée pendant la digestion se « trouve dans une relation intime avec la digestihilité et « la solubilité de l'aliment, de telle sorte qu'après l'ingos- « tion d'une substance de digestion difficile , il se sécrète « plus de suc gastrique qu'il ne s'en sécrète après l'ingestion « d'aliments peu irritants qui se dissolvent et se digèrent « facilement. » — Or examinons quelles sont, selon Tiedemann et Gmelin , les substances de digestion difficile qui, ainsi qu'il est dit, provoquent la sécrétion de beaucoup do suc gastrique. Ce sont: les os, le cartilage, puis le fromage^ l'albumine, le gluten, la viande, le pain et enfin la Jibrine, l'aliment le plus digestible de toute la série des corps al-

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buminoïdes! Et notez que ces corps sont à-peu-près les seuls sur lesquels l'estomac déploie son action spécifique, et qui, transformés, le chargent de pepsine. ■— Quant aux aliments de digestion facile , c'est-à-dire , ne réclamant que peu de suc gastrique , ce sont, suivant ces auteurs: la gélatine, la gomme, le sucre, ï amidon, la pectine et d'autres substances qui toutes , comme nous le savons aujourd'hui, ne subissent jamais de vraie modification, de digestion , en présence du suc gastrique. (Je dois dire cependant, à propos de la première de ces substances, que si le suc gastrique n'exerce pas sur la gélatine son action caractéristique, du moins il en accélère très-efficacement la modification par l'eau acidulée).

On nous a opposé encore quelques-unes des observations de W. Beaumont, dont il résulterait que même chez l'homme l'irritation mécanique de l'estomac agit comme la prétendue irritation par les aliments. Beaumont en effet, s'est souvent procuré du suc gastrique chez son sujet canadien, en irritant lestomac à l'aide d'une sonde, mais pour peu que l'on veuille rechercher dans son ouvrage quelles sortes de digestions artificielles il a produites à l'étuve, avec le suc retiré de l'estomac vide, on se convaincra que le mucus stomacal et même le mucus nasal d'un homme en feraient autant. Beaumont lui-même n'a pas méconnu la difierence qui existe entre les effets de l'irritation mécanique, selon qu'elle est portée sur l'estomac vide ou sur l'estomac en digestion. 11 dit, page 96 de son livre:

a Lor-sque l'agent dont on fait usage pour provoquer la ff sortie du suc gastrique, est une matière non digestible, î comme un tube en gomme élastique, la tige d'un thermo- « mètre, — la sécrétion est beaucoup moins abondante que « quand elle est déterminée par des substances capables de « s'v dissoudre. »

Et plus loin: « Dans les nombreux essais que j'ai tentés, « je n'ai jamais pu obtenir à la fois plus de 50 à 60 grammes

c de ce fluide , quand l'estomac était privé de substances « alimentaires, quelle que fût du reste la durée de l'absti- « nence à laquelle j'avais préalablement soumis le sujet. »

W. Beaumont lui-môme fait observer très-judicieusement combien cette quantité de 50 à 60 gr., constamment mélangée de mucus (et probablement de salive) était petite en comparaison de ce que l'estomac sécrétait dans le même temps pendant la digestion.

Est-ce là le passage sur lequel se fondent les partisans de l'opinion de Tiedemann , professée du reste aussi par Beaumont et par la plupart des physiologistes de notre temps, opinion d'après laquelle la pepsine se formerait d'une manière continue et s'accumulerait dans les parois gastriques pendant l'abstinence ?

Frerichs, qui, comme presque tous ses contemporains, a voulu éviter l'hypothèse métaphysique de Blondlot, qui attribue à l'estomac une faculté spéciale d'intuition chimique, Frerichs penche aussi à regarder l'irritation directe des parois stomacales par les aliments, comme le véritable agent de la sécrétion gastrique. Toutefois il confesse, à l'exemple des autres auteurs que nous avons cités, que les moyens mécaniques qu'il a mis en usage pour irriter l'estomac ne lui ont jamais fourni une quantité notable de suc gastrique. C'est là ce qui le porte à supposer que l'irritation mécanique, telle qu'on l'applique dans les expériences, est trop localisée pour égaler, quant à l'intensité de ses effets, l'irritation plus uniforme, plus multiple que produisent les masses alimentaires qui touchent et stimulent la cavité stomacale dans toute sou étendue. Nous avons déjà vu ce que cette manière de voir renferme d'erroné.

Messieurs, j'ai à dessein cité le texte et les observations des auteurs qui se sont occupés des effets de l'irritation mécanique de l'estomac, afin de vous faire juges de la manière dogmatique dont cette question est encore traitée dans la plupart des ouvrages de physiologie. Ces ouvrages

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établissent comme un fait indiscutable et reconnu unanimement par tous les expérimentateurs que la sécrétion du suc gastrique est sous la dépendance immédiate des irritations de la muqueuse stomacale. Aux termes de cette assertion si positive, les irritants mécaniques pourraient forcer l'estomac vide à sécréter la pepsine aussi bien ou à-peuprès aussi bien que le font les matières peptog-ènes ellesmêmes, et l'acte de l'absorption et de la digestion n'aurait rien à voir dans la sécrétion du suc chymificateur. Or ne voit-on pas que tous les physiologistes sans exception dont les travaux sur la sécrétion du suc gastrique ont fourni des arguments à nos adversaires, sont essentiellement d'accord sur les faits, mais sur des faits contraires à la théorie de l'irritation mécanique et qu'il n'y a désaccord entre eux que quant à l'explication de ces faits? Cette explication , les uns la cherchent dans une hypothèse tout-à-fait arbitraire et rendue superflue par nos expériences; les autres, pour éviter cette hypothèse qui leur paraît trop hasardée, eu font une autre qui les met en contradictiou avec euxmêmes et qui les oblige à nier ce qu'ils ont eux-mêmes observé.

Et remarquez que tous ces auteurs n'ont pris en considération que le plus ou le moins de liquide gastrique, qu'ils ont recueilli dans l'estomac vide et dans l'estomac en digestion, sans se douter que leurs résultats eussent été incomparablement plus décisifs s'ils avaient pris à tâche d'étudier les qualités, les propriétés digestivcs des sucs obtenus dans les deux conditions dont je viens de parler.

C'est à Lucien Corvisart dont le nom fait autorité dans la Physiologie de la digestion, que revient le mérite d'avoir le premier nettement établi cette importante distinction.

ï Rien n'est plus propre, dit L, Corvisart, à entraver la « marche de la science que de donner indifféremment , à « l'exemple de la plupart des physiologistes, le nom do suc « gastrique aux liquides les plus variables qui se trouvent

« dans l'estomac. Evidemment ce nom devrait s'appliquer « d'une manière exclusive au fluide réellement capable d'o- « pérer la digestion des matières albuminoïdes, c'est-à-dire, « non seulement de les dissoudre, mais de les transformer « en une substance isomérique propre à être absorbée ».

Or L. Corvisart ne reconnaît au fluide recueilli dans l'estomac vide, après les irritations mécaniques les plus variées, que des traces de pouvoir digestif.

Pour ne pas ra'attirer le reproche d'une inexactitude historique, je dois mentionner ici des expériences de Bidder et Schmidt, antérieures à celles de L. Corvisart, et qui se rapportent au même sujet. Bidder et Schmidt ont examiné le pouvoir digestif du suc gastrique dont ils provoquaient l'excrétion, dans l'estomac vide, à l'aide des irritants mécaniques , et , contrairement au physiologiste français, ils reconnaissent à ce suc des qualités peptiques normales. Mais en étudiant les expériences de ces auteurs, il est difficile de se former une idée de ce qu'ils entendent par pouvoir digestif normal et comment ils ont pu le déterminer par leur mode d'expérimentation.

Bidder et Schmidt ne se bornent pas à faire des digestions artificielles à l'étuve avec le suc retiré de l'estomac, mais ils introduisent par la fistule, comme nous le pratiquons nous-même , un petit sac de tulle renfermant un poids connu d'albumine solide dont ils observent la diminution au bout de deux à six heures. A première vue on est frappé de voir toutes leurs expériences fournir des résultats si différents des nôtres, car, à en juger d'après leurs chiffres, le pouvoir digestif du fluide gastrique serait à-peu-près toujours le même, que l'animal ait été soumis à un jeûne prolongé ou qu'il ait mangé peu de temps avant l'expérience; que l'estomac ait renfermé, lors de l'introdnction de l'albumine, des résidus alimentaires ou qu'il n'en ait pas renfermé.

Pour expliquer cette contradiction, nous ne voulons pas rc-

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procher aux expérimentateurs de Dorpat de n'avoir pas convenablement préparé leurs cliiens par une dig-estion copieuse, apte à extraire de l'estomac et à neutraliser toute la pepsine qui y était contenue; nous ne voulons pas môme nous prévaloir de la légère augmentation de pouvoir digestif qu'ils ont peut-être reconnue au suc gastrique des animaux en digestion, et nous supposerons un instant, avec eux, que les petites quantités d'albumine qui disparaissaient dans leurs expériences sur l'estomac à jeun, ont été réellement digérées et non pas seulement liquéjiées (point que les auteurs n'ont du reste pas même essayé de vérifier); — mais, indépendamment de toutes ces considérations et abstraction faite des conditions particulières oii se trouvaient placés les animaux, nous pouvons déclarer que ce que Bidder et Schmidt envisagent comme la digestion la plus complète et la plus énergique, ne représente à nos yeux qu'une très-faible trace d'un commencement de digestion. Il ne nous sera pas très-difScile de justifier cette assertion.

Messieurs, vous avez vu des expériences dans lesquelles l'infusion stomacale d'un chien nourri d'aliments ordinaires contenant des substances peptogènes, digérait et digérait réellement une quantité d'albumine cuite , égalant environ 8 ou 9 dixièmes du poids de l'infusion , fnite dans 100 gr. d'eau, c'est-à-dire, quatre-vingts à quatre-vingts dix grammes d'albumine (1). Quelques-uns d'entre vous ont assisté à d'antres expériences, faites en dehors de ces leçons et dans lesquelles ils ont pu voir quelles quantités considérables d'albumine digère quelquefois le suc gastrique naturel du chien. Vous savez tous que si l'on fait digérer par un suc gastrique naturel ou artificiel une quantité d'albumine cuite,

(!) Ce chiffre est un peu au des.<us de In moyenne, Générniement Tinfuslon «lomncale d'un chien de la taille de ceux donl II esl ici question digère , après une absorption copieuse de matières peptogènes , CO h 70 grs. d'albumine cuite, si l'infusion , comme dans les cas auxquels nous faisons allusion, esl faite dans ^00 à <50 gr, d'eau et laisséa One heure à l'étuve, avant le commencement de la digestion.

inférieure à celle que ce suc pourrait en réalité digérer, l'albumine ne tarde pas à être liquéfiée tout entière, sans laisser d'autres traces que quelques résidus insignifiants de membranes qui restent suspendues dans la solution ou qui forment un dépôt à peine visible au fond du vase, dépôt si peu volumineux qu'il est souvent impossible de le recueillir et de le reconnaître sur le filtre.

Ceci bien constaté et maintes fois constaté , je soumets à votre appréciation le procédé suivant, imaginé par MM. Bidder et Schmidt, pour déterminer le pouvoir digestif Ju suc gastrique.

Les auteurs plongent dans l'infusion stomacale ou introduisent dans l'estomac vivant un demi-gro.mme ou un gramme et demi au plus (0,6 à 1,3 gr.) d'albumine fraîchement cuite; au bout de quelque temps ils recueillent le résidu qui n'a pas été digéré et qui est quelquefois considérable, ils évaporent ce résidu à sec, comparent le poids ainsi obtenu avec le poids du résidu sec d'une autre portion d'albumine, égale à celle qui a été mise en digestion, et de la différence réduite au pour-cent qui existe entre ces deux chiffres, ils concluent à, la force digestive de l'estomac!

Or il résulte des calculs de Bidder et Schmidt que dans les cas oii ces auteurs ont observé la digestion la plus énergique, o\i ils ont eu p. ex. 92,49 pour-cent d'albumine digérés en six heures, il ne s'est pas digéré e7i réalité un gramme, mais seulement environ 93 centigrammes d'albumine!

Remarquez que ce dernier chiffre a été obtenu sur un chien à jeun, 13 heures après le repas. — Dans une autre expérience faite sur un chien qui n'avait pas mangé depuis 12 heures et dont l'estomac contenait encore des restes d'aliments, Bidder et Schmidt annoncent un résultat encore supérieur au précédent, c'est-à-dire, 96,10 "/o d'albumine digérée. Mais la quantité introduite n'ayant été en tout que de 96 centigrammes, il s'était digéré en réalité un peu plus

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de 92 centigrammes d'albumine. (Voy. pag. 81 et 82 de leur livre intitulé: Die Verdauungssœfte und der StoffwecJisel; 1852).

Tout ce procédé ne pourrait être justifié qu'en partant d'un principe très-singulier, et dont la confirmation marquerait une phase nouvelle dans l'état de nos connaissances sur la dissolution des corps. D'après ce principe, le suc gastrique ne se comporterait pas à la manière des autres agents dissolvants qui , à un degré donné de concentration, sont saturés par une quantité donnée du corps à dissoudre, mais, selon son plus ou moins d'activité, le suc gastrique respecterait toujours une proportion variable de Talbumine soumise en quantité quelconque à son action , et cela tout-à-fait indépendamment de la quantité absolue qu'il pourrait digérer. La quantité d'environ %n gramme d'albumine que les auteurs traitent par le fluide stomacal , est en effet tout-à-fait arbitraire, et c'est d'après le résidu, d'après le pour cent non digéré de cette quantité arbitraire qu'ils formulent leurs résultats généraux. S'il en était ainsi, on aurait une mesure très-simple de l'activité du suc gastrique en déterminant la quantité d'albumine non digérée que l'estomac abandonne normalement à l'intestin ou celle qui, dans les digestions artificielles, passe à la putréfaction. Une fois, p. ex., le suc gastrique se contenterait de digérer neuf dixièmes de l'albumine mise à sa disposition, une autre fois, à supposer qu'il fût plus actif, il n'en respecterait qu'un vingtième, et ainsi de suite. — Malheureusement, dans nos expériences, nous n'avons pas pu constater cette sobriété du suc gastrique et nous avons vu , au contraire , que le plus souvent il digère tout ce qu'on met à sa disposition, Bans en laisser de trace, toutes les fois du moins que l'albnrnine n-e lui est pas donnée jusqu'à saturation. Si Bidder et Schmidt considèrent comme une digestion trhs-énergique la dissolution de 92 centigrammes d'albumine, parce que cette quantité représente 96,10 pour-cent de la quantité

primitive, que serait-ce donc si le suc gastrique avait tout dissous , c'est-à-dire les 96 centigrammes introduits dans l'estomac? Dans ce cas on pourrait conclure, d'après leur logique, que le pouvoir digestif du suc gastrique est infini, car non content de digérer cent pour cent de l'albumine qui lui est offerte, il en demande encore.

Bidder et Schmidt ont cherché à déterminer, d'après leurs expériences, la quantité d'albumine sèche qui peut être digérée par un poids donné de suc gastrique de chien, et ils arrivent au résultat qu'un gramme de suc gastrique digère de 4 à 40 milligrammes, et en moyenne 0,0218 gr. d'albumine sèche (100 gr. de suc gastrique de chien en digéreraient donc à-peu-près 2,18 gr.). Si, partant de cette moyenne, nous calculons la quantité de suc gastrique qu'un chien doit sécréter pour digérer environ la moitié (1) de toutes les matières albuminoïdes que requiert son entretien pendant 24 heures , et si nous évaluons , avec Bidder et Schmidt, la ration totale de leur chien de 16 kilogr. à 160 grammes de substances albuminoïdes par jour, nous arrivons au chiffre énorme de 3669 groMrnes ^mq, gastrique à sécréter en 24 heures Or nous savons que la sécrétion gastrique ne se fait avec une certaine vivacité que pendant la digestion; durant cette période, il y aurait donc dans l'estomac du chien, obligé de déverser plus de trois litres et demi de liquide , un véritable torrent sécrétoire et le suc devrait jaillir en rayon par la fistule stomacale. Il est inutile de vous assurer, messieurs, que dans les expériences ordinaires on peut déboucher les fistules des animaux en digestion, sans danger d'être inondé par un jet de suc gastrique. — Est-ce peut-être parce que la plus grande partie du liquide passe dans l'intestin ? Luc. Corvisart a déjà réfuté cette supposition en liant à des animaux le pylore et l'œsophage,

(') Nous 'lisonn (a moiUi seulemenl afin d'en lalsfcr une large pari à la digeslioD duodëoale.

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après leur avoir donné à manger, et en évaluant approximativement la quantité de suc gastrique qui se retrouvait dans l'estomac après un certain temps, déduction faite de l'eau contenue dans les aliments digérés. Pour ne pas être induit en erreur par la maladie ou par la fièvre traumatiquc des animaux, il ne tenait compte de l'expérience que si les aliments avaient été bien digérés et réellement transformés . en peptone. Eh bien, ces expériences et d'autres, faites sur le même sujet d'après des procédés différents , amènent L. Corvisart à estimer à 500 grammes la quantité de suc gastrique sécrétée par un chien de 10 kilogr. en 24 heures.

Du reste Bidder et Schmidt ne se font pas illusion sur la valeur de leurs chiffres, car, par d'autres calculs, dans lesquels ils considèrent toujours à tort la sécrétion gastrique comme uniforme et continue, ils trouvent qu'un chien de 16 kilogr. ne sécrète, en 24 heures, que 1,6 kilogr. de suc gastrique, et ils reconnaissent eux-mêmes que cette quantité qui nous paraît encore très-exagérée, ne peut pas suffire à la digestion de la moitié des substances albuminoïdes qui composent la ration quotidienne de l'animal. Ils en concluent que dans leurs expériences des circonstances perturbatrices ont dû diminuer la force de la digestion et que la plupart de leurs chiffres sont inférieurs aux valeurs physiologiques. Aussi penchent-ils à admettre que les déterminations de Lehmann, qui fixe à 5 grammes la quantité d'albumine solide, dissoute en moyenne par 100 gr. de suc gastrique, se rapprochent davantage de la vérité que ne le font les leurs.

Vous voyez que les physiologistes sont loin d'être d'accord sur la digestibilité de l'albumine par le suc gastrique, et que le chiffre moyen qui doit exprimer cette digestibilité, n'est pas encore trouvé. Et il ne saurait en être autrement pour une foule de raisons. Dans l'état actuel de la science il est impossible de préciser ce chiffre, même d'une manière approximative, car le suc gastrique n'est pas un fluide

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