TOME DEUXIÈME
stomacal rougissait distinctement le papier de tournesol ; donc la sécrétion acide de l'estomac n'avait pas cessé.
Cependant l'acidité du contenu de l'estomac et l'aspect normal du chyme duodénal ne constituent pas une preuve suffisante de l'intégrité de la digestion. L'amaigrissement progressif des animaux, malgré les grandes quantités de nourriture qu'ils prenaient, parlait même, avec une certaine probabilité, pour un dérangement des fonctions digestives.
Je recueillis les matières contenues dans la poche stomacale, je les délayai dans un égal volume d'eau et je filtrai. Le liquide acide qui passa à la filtration, fut mélangé avec une petite quantité d'albumine neutre, coagulée par la chaleur. Après un séjour à l'étuve d'environ 18 heures, le contenu stomacal filtré d'un premier lapin , de grande taille, avait liquéfié 4 à 5 gr. d'albumine ; celui d'un autre lapin, plus petit , avait dissous 3 gr. ~ Par les réactifs connus, je m'assurai que la plus grande partie de l'albumine dissoute avait été transformée en peptone. — Il y avait eu, par conséquent , sécrétion de suc peptique pendant la vie et la quantité de ce suc n'était pas sensiblement inférieure à celle qui se trouve dans l'estomac de lapins normaux, dans les mêmes conditions.
La muqueuse stomacale, à l'exclusion du district pylorique non peptique , fut ensuite lavée par un jet d'eau et infusée dans 100 gr. d'eau acidulée. La cinquième partie de cette infusion liquéfiait, à l'étuve, dans l'espace de 18 à 22 heures, 2,5 à 2,75 gr. d'albumine solide, ce qui fait, pour l'infusion totale, 12,5 à 13, 75 gr. d'albumine, quantité qui n'est pas inférieure à la moyenne de ce que digère l'estomac d'un lapin à jeun , soumis à la même préparation. Cette moyenne est d'environ 14 gr. pour un lapin de grande taille. — Ainsi la muqueuse stomacale était saturée de pepsine au degré normal.
Les chats et les chiens qui ont survécu à l'opération n'ont recommencé à manger que peu- à-peu. Ils ont beau-
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coup maigri et sont restés maigres pendant 2 ou 3 semaines, même après que leur appétit s'était complètement rétabli. Il n'y a, dans ce symptôme, rien qui puisse être rapporté directement à la lésion nerveuse, car, le même amaigrissement s'observe après d'autres opérations qui ne portent atteinte ni à la digestion stomacale ni à l'absorption intestinale. C'est ainsi que les animaux auxquels on a enlevé la rate, perdent beaucoup de leur embonpoint pendant les premières 2 ou 3 semaines qui suivent l'opération. Plus tard , en revanche, on les voit devenir plus gras qu'ils ne l'étaient avant l'opération. — Ainsi encore la ligature temporaire de l'aorte produit un amaigrissement notable chez les animaux qui survivent, même dans les cas où la ligature n'est restée en place que pendant une demi-heure. J'ai constaté une fois ce même amaigrissement passager, à la suite d'une opération qui n'avait consisté qu'à découvrir le plexus solaire sans le toucher directement ni le léser. %. Les chiens, rétabhs des effets traumatiques de l'opération, y compris l'amaigrissement, paraissent jouir de l'intégrité ^ de toutes leurs fonctions et pourraient être pris pour des animaux sains. Ils mangent et digèrent eu quantité nor- ^ maie; leur estomac absorbe et se débai-rasse des résidus des aliments par la voie naturelle; l'appétit et l'envie de boire ^ ne manquent pas et paraissent même augmentés quelque temps après l'opération. L'estomac , infusé après la mort, • fournit un liquide à propriétés peptiques.
Deux chats, que j'ai réussi à conserver jusqu'à la cinquième . semaine , ont présenté un aspect maladif pendant tout le temps qu'a duré l'observation. Très-maigres d'abord, ils ont peu-à-peu recouvré l'appétit et recommencé à gagner en embonpoint. Ils dormaient beaucoup et perdaient une grande '[uantité de poils. Au reste, ils mangeaient et buvaient en 'luantité normale; la défécation était régulière; seulement leurs déjections alvines me paraissaient un peu plus humides 'lu'elles ne le sont chez des chats sains. L'un des animaux
mourut dans le cours de la cinquième semaine, après avoir contracté ime gale croûteuse. L'infusion de son estomac, quoique peu active, transformait en peptone plusieurs grammes d'albumine cuite. — L'autre chat, qui se portait relativement bien, fut sacrifié quelques jours plus tard, en pleine digestion. Les lymphatiques du mésentère et de la surface du pancréas se montrèrent blancs et gorgés de graisse; le contenu de l'estomac était très-acide ; l'infusion de l'estomac digérait plus de 34 gr. d'albumine cuite. Dans l'extrait aqueux du contenu stomacal, les réactifs accusaient la présence de la peptone et de la parapeptone (L'animal avait mangé de la viande).
Comme il n'est pas impossible que quelques filets sympathiques arrivent à l'estomac en compagnie des nerfs œsophagiens de la dixième paire, j'ai voulu répéter ces expériences sur des animaux ayant déjà subi, au préalable, l'incision circulaire de l'œsophage, d'après le procédé que je vous ai décrit dans l'avant-dernière leçon. Il y avait un certain intérêt à observer les effets d'une double opération qui privait l'estomac de tous ses nerfs. Les résultats que j'ai obtenus par l'extirpation du plexus solaire , dans cette seconde série, n'ont pas été en général très-heureux; cependant quelques animaux ont survécu pendant un temps suffisant pour me permettre de constater chez eux le retour évident de l'appétit et des fonctions digestives.
Ces expériences nous autorisent à conclure que l'absorption stomacale, la sécrétion du suc gastrique actif et les mouvements de l'estomac peuvent avoir lieu sans le concours du grand sympathique et en général sans le concours des troncs nerveux qui relient l'estomac aux centres.
J'ai publié, dès 1860, un extrait des résultats que je viens de vous communiquer. Dans la même année, Budge annonçait avoir observé les mêmes faits après l'extirpation du ganglion cœliaque, chez le lapin. Ce phy.?iologibte a vu , comme nous, que la digestion et les mouvements stoma-
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eaux ne sont pas supprimés d'une manière durable après cette opération. — Un peu plus tard, Eckhard et Adrian ont répété ces expériences sur des chiens, et ont confirmé encore une fois le fait que la digestion stomacale et la sécrétion du suc gastrique s'accomplissent sans le concours du grand sympathique. Toutefois le détail des communications de Adrian peut faire présumer que cet expérimentateur n'a jamais fait l'extirpation complète du plexus cœliaque, et qu'une petite portion de ce plexus a été régulièrement épargnée (1).
En établissant que les mouvements stomacaux sont indépendants du plexus cœliaque et de ses rameaux de communication avec la moelle, nous nous sommes expressément abstenus de préjuger la question suivante: l'irritation de ces parties nerveuses peut-elle ou non provoquer des mouvements de l'estomac? Cette question, même résolue par l'affirmative, u'affaibh'rait en rien les conclusions que nous venons de tirer de la persistance des mouvements normaux de l'estomac lors de la. paralysie de tous les nerfs gastriques. C'est ce que je vous ai déjà fait observer , en traitant des fonctions motrices des pneumogastriques.
L'irritation galvanique du nerf grand splanohnique , des racines médullaires du ganglion cœliaque, et l'irritation directe de ce ganglion, faite de manière à éviter la propagation du courant sur l'estomac, ne donnent pas des résultats toutà-fait constants. J'ai obtenu, dans un nombre très-restreint de cas , des mouvements chez le chat et chez le chien , mouvements prononcés surtout dans la partie droite de
(I) Depuis que ces Leçons onl élé faUes, Lamansky a publif"?, dans le Journal de Henle, quelques expériences .sur l'extirpulion de tout le plexus cœlia(|ue. Cet auteur aussi conclut de ses observations que la sécrétion du suc gastrique cl les mouveraonts stomacaux ne dépendent pas de l'Intégrité de ce plexus. Mais tout en coiiOrmanl les résultats obtenus par M. Schiff en I8C0, il ajoute, surtout en so fondant sur l'ob.servalion d'un chien qui «vait survécu plus longtemps à l'opération, que cette lésion doit amener une circonstance qui fait maigrir el dcpdrir lei animaux malgré la persistance de la digestion. Nous avons déjà vu, par ce qui précède, que dans eut aniaigrissenienl II h'.n a rien de spécilique.
l'estomac, comineuçant au pylore et se propageant jusqu'au milieu du viscère oi!i il se formait une coarctation très-évidente. Je ne me dissimule pas la difficulté qu'il y a à distinguer les contractions produites au moyen de l'électricité de celles que le viscère peut présenter spontanément. C'est pour cela que je n'ai tenu compte des résultats observés que lorsque le mouvement succédait presque immédiatement, dans l'organe en repos, à l'irritation électrique; ou lorsque le mouvement déjà existant se renforçait visiblement et instantanément sous l'influence de la galvanisation. — Les courants induits, appliqués directement au ganglion cœliaque, font naître des contractions stomacales un peu plus fréquemment que lorsqu'ils sont appliqués soit aux racines médullaires de ce ganglion, soit aux nerfs splanchniques. — On pourrait supposer que quelques filets des pneumogastriques vont rejoindre l'estomac en passant par le ganglion cœliaque , et que c'est à l'irritation de ces filets que sont dûs les mouvements observés. Les données anatomo-physiologiques que l'on possède sur cette question, ne sont malheureusement pas suffisantes pour nous permettre, à cet égard, un jugement définitif.
Toutefois j'ai observé plusieurs fois qu'après l'incision circulaire de l'œsophage sous le diaphragme , l'irritation des pneumogastriques au cou, qui, avant la première opération, produisait régulièrement des mouvements énergiques de l'estomac, n'avait plus cet effet après. — Les nerfs moteurs qui partent des pneumogastriques, dans ce cas, ne s'étaient donc pas détachés, dans l'intérieur de la cavité thoracique, des rameaux œsophagiens pour entrer dans les racines du plexus cœliaque et de là se rendre à l'estomac. Si l'on prend en considération la rareté relative des mouvements stomacaux provoqués directement par l'irritation du ganglion cœliaque, on pourrait, j'en conviens, expliquer ces expériences en disant que, dans les cas dont il s'agit, le plexus cœliaque lui-même n'aurait pas eu d'influence motrice sur l'estomac,
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et que ces observations ne sont pas préjudiciables aux autres, dans lesquelles on a vérifié cette influence par l'électricité.
Les rameaux gastriques du grand sympathique sont-ils doués du sensibilité'? Nous avons vu que la section des pneumogastriques ou de tous leurs rameaux accompagnant l'œsophage, abolit complètement la sensibilité distincte de l'estomac et la perception de la douleur dans cet organe. Mais les manifestations de la douleur, les réactions indiquant qu'une sensation a été perçue, ne sont pas le seul critère d'après lequel nous jugeons de l'existence ou de la non-existence de fibres nerveuses centripètes. Il est des sensations qui , pour donner lieu à certains mouvements d'origine centrale, n'ont pas besoin de passer par les centres de la conscience, d'être, en un mot, perçues. — Nous disons alors que le mécanisme réflexe s'est passé entièrement dans la substance grise de la moelle, sans qu'il y ait eu propagation de l'impression centripète jusqu'au cerveau. — Eh bien , l'estomac soustrait à l'innervation des pneumogastriques, et rendu par conséquent insensible, dans le sens ordinaire du mot, peut faire naître encore, à la suite de certaines irritations locales, des actions réflexes compliquées dans d'autres organes, actions réflexes indiquant qu'une conduction centripète a eu lieu du point irrité vers les districts de la moelle présidant à ces mouvements. — Voici les faits sur lesquels se fonde cette assertion.
Si, chez un chien vivant, on lie l'estomac au niveau ou un peu au dessus de l'anneau pylorique, on voit au bout de quelques instants ou de quelques minutes, survenir tous les phénomènes caractéristiques de la nausée, auxquels ne tardent pas à succéder des contractions du diaphragme et des muscles abdominaux qui se terminent par le vomissement. Quand les pneumogastriques sont coupés, la ligature du pylore, supportée par l'animal sans aucune réaction immédiate appréciable, est suivie des mêmes effets; mais, par des
raisons que j'exposerai plus tard, le vrai vomissement, la réjectiou du contenu stomacal par la bouche, se produit tardivement ou ne se produit pas du tout. En revanche , les contractions des parois abdominales et du diaphragme acquièrent une énergie considérable, et, avant même que les vomituritions proprement dites aient commencé, il est facile de voir, aux mouvements des lèvres et de la tête de l'animal, qu'il éprouve des nausées. Il se tient immobile, avec la queue basse et les deux pattes de devant légèrement écartées; la tête est inclinée vers le sol, le cou tendu, et la bouche légèrement entr'ouverte. Puis se déclarent les mouvements convulsifs des parois abdominales qui, pendant l'intégrité des pneumogastriques, finissent toujours par provoquer le vrai vomissement. — Voilà donc des mouvements réflexes multiples et coordonnés, succédant à une impression que l'animal ne peut plus percevoir.
Le même ordre de phénomènes succède à une opération qui consiste à traverser la région pylorique par une aiguille munie d'un fil, et à laisser le fil en place sans en lier les bouts.
Toutefois ou pourrait opposer à nos déductions provisoires le raisonnement suivant: La ligature du pylore, ou sa simple perforation par une aiguille, irrite localement les muscles lisses de l'estomac ou les terminaisons nerveuses qui , suivant notre manière de voir , président aux mouvements automatiques de l'estomac. Cette irritation produit une contraction d'abord localisée aux districts directement touchés; mais, par le déplacement du contenu stomacal, le mouvement automatique se propage ensuite de proche en proche jusqu'aux districts non irrités de l'estomac, et chasse ainsi une petite partie des résidus alimentaires vers les parties supérieures, encore sensibles^ de l'œsophage. Là seulement est engendrée l'irritation centripète qui provoque le vomissement; et ainsi il n'y
a pas de raison pour admettre des filets sympathiques li sensibles » dans la rég-ion du pylore.
C'est en vue de cette objection que chez quelques animaux qui m'ont servi à cette expérience, j'ai lié l'œsophage au dessous des districts encore distinctement sensibles de ce canal , sachant déjà , par des expériences antérieures, que cette opération, à elle seule, ne provoque pas de vomituritions. J'empêchais, de cette manière, le retour des aliments et l'irritation centrale hypothétique qui devait s'en suivre. Mais lorsque, ensuite, je liais ou je perforais le pylore, les phénomènes réflexes se produisaient dans le même ordre et avec la môme apparence extérieure que dans les expériences précédentes.
Il ressort de ces observations que : 1° les irritations locales de la région pylorique engendrent une impression qui est transmise à la moelle, car autrement elles ne pourraient pas éveiller de mouvements réflexes dans le diaphragme et dans les muscles abdominaux ; 2° les fibres centripètes chargées de cette transmission, ne peuvent pas être contenues dans les pneumogastriques , au niveau du larynx, puisque les phénomènes réflexes ne varient pas après la section de la dixième paire ou de tous les rameaux gastriques de cette paire; 3° la sensibilité mise en jeu pour la production des vomituritions, dans le cas spécial qui nous occupe , est bien distincte de la sensibilité consciente du pylore, puisqu'elle peut exister indépendamment de cette dernière. Elle doit avoir son siège dans les filets sympathiques de l'estomac.
Nous passons à l'examen des deux faits que je vous ai cités au commencement de cette leçon, faits dont on a voulu déduire l'influence évidente du système nerveux central sur la sécrétion du suc gastrique et sur les fonctions digestives cb général.
Il est incontestable que dans beaucoup de maladies aiguës graves, comme dans certaines maladies chroniques et à la
suite d'émotions vives , on a observé des affaiblissements et même des arrêts brusques de la dig-estion , ayant leur raison d'être dans un véritable défaut de la sécrétion peptique, et ne pouvant pas être attribués à une altération périphérique dont l'estomac lui-môme serait le siège. Je vous rappelle , à cette occasion , ce que je vous ai dit des effets de la fièvre traumatique, pendant laquelle il n'est plus possible de réveiller la digestion même en injectant des matières peptogènes dans le sang. — Mais est-il nécessaire de subordonner ces sortes de dyspepsies uniquement et exclusivement à l'influence nerveuse? — N'avons-nous pas une foule de raisons pour admettre que dans la fièvre traumatique , par exemple , la composition du sang subit des altérations qui , bien que très-imparfaitement déterminées encore, pourraient néanmoins nous rendre compte des désordres de certaines sécrétions intimement liées à l'intégrité de l'hématose, et nous en rendre compte d'une manière bien plus naturelle que ne le fait l'hypothèse d'une action spécifique du système nerveux? — Des observations dans le détail desquelles il serait trop long d'entrer ici, ont mis hors de doute le fait que dans beaucoup de maladies aiguës et aussi à la suite d'impressions très-vives du système nerveux, de violentes douleurs, p. ex., le sang peut être très-rapidement altéré dans ses propriétés chimiques. Or l'ensemble de nos études sur la production de la pepsine vous a montré quelle liaison intime existe entre la composition du sang et celle du suc gastrique; vous avez vu que la présence d;ms le sang de substances peptogènes ne suffit pas toujours pour que les glandes gastriques sécrètent leur produit caractéristique, mais qu'il faut encore que ces substances soient modifiées et transformées par le sang d'une certaine manière qui nous est entièrement inconnue; que par conséquent la composition chimique du sang est d'une importance capitale pour l'intégrité de la digestion. Il n'est donc pas tout— à-fait irrationnel de chercher
plutôt dans la composition altérée du sang- que dans l'influence altérée du système nerveux, la véritable cause des troubles digestifs observés dans les circonstances mentionnées, et d'admettre certains changements des qualités du suc gastrique dans les cas oii sa quantité n'a pas paru diminuée. L'analogie parle puissamment pour cette manière de voir. En traitant de la sécrétion de la bile et de la fonction amylo-géiiique du foie, j'aurai à vous communiquer d'autres faits qui mettront en évidence le rapport intime qu'il y a entre la composition du sang et la composition des sécrétions. Comment d'ailleurs la théorie que nous combattons peut-elle expliquer la persistance de la digestion stomacale après la destruction de toutes les voies nerveuses qui mettent l'estomac en rapport avec les centres ? — Je suis le premier à convenir que l'hypothèse que je vous propose est loin d'être fondée sur des preuves suffisantes, mais au moins me concèderez-vous qu'elle n'est en désaccord avec aucune des données tirées de l'observation. Or, entre deux explications possibles, hypothétiques toutes deux, mais dont l'une est eu opposition formelle avec l'expérience, le choix n'est pas douteux. Vous le voyez, rien, dans le fait que je viens de discuter , n'est de nature à infirmer notre opinion qui envisage la sécrétion normale du suc gastrique comme indépendante du système nerveux.
Il nous reste à considérer la seconde objection, tirée du fait que l'écoulement par la fistule stomacale augmente par la vue, par l'odeur ou le goût des aliments. Le phénomène eu lui-même n'est sujet à aucun doute et peut être observé facilement sur des animaux porteurs de fistule stomacale. Le chien qui flaire un morceau de viande ou qui l'attend de la main de son maître, sécrète par l'ouverture fistuleuse un liquide acide, filant, plus ou moins écumeux, dont la quantité et quelquefois l'acidité augmentent à mesure que l'on prolonge l'expérience.
Avant de rien expliquer , nous avons à nous poser deux
questions dont les auteurs jusqu'ici ne paraissent pas s'être préoccupés , malgré la grande portée qu'ils ont volontiers attribuée au phénomène dont il s'agit. 1° Le liquide dont l'écoulement plus abondant passe pour démontrer péreml)toirement l'action des nerfs sur la sécrétion gastrique, estil sécrété par l'estomac ? 2° A supposer que ce liquide soit sécrété par l'estomac, est-il du suc gastrique véritable, doué de propriétés peptiques?
Pour résoudre la première de ces questions , il était indispensable d'exclure ou au moins de diminuer autant que possible la source d'erreur qui pouvait résulter de là déglutition non ohsercée des liquides sécrétés au dessus de l'estomac. Après avoir constaté , à plusieurs reprises , sur des chiens à fistule stomacale , l'augmentation de l'excrétion du fluide gastrique par la vue des aliments, et évalué approximativement la quantité de l'écoulement, je liai et je coupai, chez eux, les deux conduits des glandes sousmaxillaires, ainsi que ceux des parotides. Quelques jours plus tard, je soumis les animaux à un jeûne de 18 heures, et je répétai l'expérience. Je leur montrai ou je leur fis flairer de la viande , en les empêchant de la saisir. La fistule donna passage, comme dans les expériences précédentes , à une certaine quantité de liquide , mais cette quantité était notablement moindre qu'avant l'exclusion de la salive. Le liquide, au reste, était distinctement acide, un peu plus filant et moins écumeux. — A n'en pas douter , une bonne partie de ce qu'on avait pris pour du suc gastrique, n'était autre chose que de la salive déglutie et acidifiée dans l'estomac — De plus, dans trois observations , je vis les animaux exécuter des mouvements de mastication et de déglutition et, avec un doigt posé sur leur cou, je constatai, à plusieurs reprises, l'élévation du larynx. Quelque chose avait donc été avalé. Je m'en assurai directement en explorant l'orifice cardiaque au moment de l'expérience. En effet, de temps en temps, cet orifice s'ouvrait et laissait passer un liquide qui ne
pouvait être que du mucus buccal ou pharyngien. L'examen microscopique confirma cette supposition. Le liquide excrété par l'estomac dans ces cas contenait toujours une grande quantité de cellules épitliéliales aplaties de la muqueuse buccale, mêlées à d'autres cellules rondes, un peu gonflées et granuleuses, caractéristiques de l'espace compris entre les piliers du voile du palais. On voit que les quantités de mucus que sécrètent les glandes buccales et surtout pharyngiennes, sont loin d'être aussi insignifiantes qu'on l'a généralement cru jusqu'à-présent.
Lorsque, au moment de l'expérience, les animaux avaient la bouche liée , ils n'en faisaient pas moins des efforts masticatoires , reconnaissables , par la palpation , aux contractions des muscles masséters, ainsi que des mouvements de déglutition qui déplaçaient visiblement le larynx et l'os hyoïde. Dans ces cas encore, on reconnaissait, par le toucher du cardia, qu'un liquide s'écoulait, par intervalles, des parties supérieures de l'œsophage dans l'estomac.
Ainsi, même après la ligature des conduits salivaires, le liquide moins abondant qui s'écoule par la fistule, a sa source en grande partie dans les organes situés au dessus de l'estomac et n'est donc pas du suc gastrique, comme on se l'est imaginé. L'impression visuelle ou olfactive ne paraît point être la cause directe , mais la cause médiate de la sécrétion, en provoquant des mouvements masticatoires.
Mais cette sécrétion est acide et son acidité quelquefois augmente dans le cours de l'expérience. 11 faut donc qu'au fluide neutre ou alcalin provenant de plus haut, il se mêle un liquide sécrété par l'estomac, et sécrété en quantité suffisante pour acidifier tout ce qui s'écoule. Ce liquide est-il du suc gastrique ? Inutile de vous faire observer que son acidité seule n'autorise aucunement à lui supposer des propriétés peptiques. — Pour éclaircir ce point , je recueillis une certaine quantité du fluide sécrété et je le fis agir, à l'étuve, pendant plusieurs heures, sur de l'albumine cuite.
414 PHYSIOLOGIE DE LA DiaESTION.
Mes premières expériences me firent reconnaître un trèsléger commencement de digestion : 40 cent. cub. du liquide, recueillis dans plusieurs expériences consécutives, faites sur le même animal, liquéfiaient quelques décigrammes d'albumine. Cette digestion était bien précaire en regard de l'acidité si prononcée du liquide et excluait d'avance la possibilité que tout le suc acide contenu dans le mélange , fût du suc gastrique actif. — Mais bientôt je m'aperçus que j'avais négligé une précaution très-essentielle, celle de faire faire à l'animal une digestion préparatuire, apte à extraire de la muqueuse stomacale toute la pepsine préformée. Malgré le long- jeûne qui avait précédé l'expérience, il avait donc pu rester dans l'estomac un peu de suc peptique en réserve, que la sécrétion acide avait peutêtre en partie emporté au passage. — Je répétai par conséquent les expériences sur les mêmes animaux , 14 à 16 heures après un repas préparatoire abondant. Cette fois le liquide, toujours très-acide, qui s'écoula de l'estomac sous l'influence des excitations cérébrales , ne contenait pas de trace de pepsine.
On voit donc que l'action réflexe centrale ne provoque pas , dans l'estomac, la sécrétion du vrai suc gastrique, mais tout au plus celle d'un liquide acide, auquel viennent se mêler, en très-forte proportion, les produits de la déglutition. Encore l'hypothèse qui fait dépendre la sécrétion gastrique acide de l'influence nerveuse, n'est-elle rien moins que prouvée, et ne s'appuie-t-elle que sur le fait que le liquide qui s'écoule de l'estomac dans les conditions mentionnées, est relativement plus acide que celui qui se rencontre d'ordinaire dans l'estomac vide et non irrité. — Nous verrons d'ailleui's que la sécrétion acide de l'estomac — et je parle de la sécrétion acide, non peptique — est modifiée sous l'influence des actions vasomotrices, et, sans rien préjuger, nous pouvons au moins admettre la possibilité que les vaisseaux de l'estomac, comme ceux des glandes salivaires
TBENTB-QUATRIBME LEÇON. 415
et de tant d'autres parties de l'organisme, sont, en une certaiue mesure, réglés, dans les variations de leur calibre, par le système nerveux et par l'action réflexe. Laissons de côté, pour le moment , ce point qui va nous occuper sous peu, et retenons seulement que si la sécrétion stomacale acide peut dépendre de l'état de contraction ou de dilatation des vaisseaux gastriques , état qui lui-même est subordonné, jusqu'à un certain degré, à l'influence du système nerveux central, en revanche la sécvéHon peptique est entièrement étrangère à ces influences, ainsi que le démontrent à l'évidence nos observations.
Nous voici donc arrivés à l'intéressante question des nerfs vaso-moteurs de l'estomac. Dans la leçon prochaine j'essaierai de vous exposer les faits principaux qui se rattachent à l'histoire physiologique de ces nerfs , ainsi que les altérations pathologiques qui succèdent à leur paralysie dans les centres et à la périphérie.
TRENTE-CINgUIÈME LEÇON.
Sommaire: Dei nerfs Tgsomoteurs de l'estomac. — Faits patbologtqnes ; gaitronalaeie rouge, suite d'afTections de la base du cerveau. — Ulcérations stomacales produites eipérlmentalemenl par rhémisection des couches optique* et des pédoncules cérébraux. — Description des phénomènes de la paralysie tasomotrice de l'estomac. — Hypérémies , plaques, ulcères, autodigesiion, perforations. — Influence des agents mécaniques sur l'Intensité de ces altérations. — Voies centrales des nerfs vasomoteurs de l'estomac: couches optiques, pédoncules cérébraux, protubérance annulaire, bulbe rachidien, moelle cerTicale. — Résultats de l'hémiscclion de ces parties. — Yoies périphériques. — Expériences sur le pneumogastrique et sur le grand sympathique. — Extirpations des ganglions cerTicanx et thoraciques. -r Procédés opératoires. — Section des nerfs splanchniques; extirpation des ganglions caliaques. — EO'ets de l'irritation des nerfs splanchniquts et du ganglion coliaque sur la vascularisation de l'estomac, de l'intestin el de la rate. — Expérience.
Messieurs ,
La pathologie humaine a reconnu depuis longtemps que certaines maladies chrouiques de l'encéphale et spécialement les afifections de la base du cerveau se compliquent quelquefois de désorganisations particulières de la muqueuse de l'estomac, désorganisations caractérisées par des plaques hémorrhagiques et des ramollissements partiels , bien distincts , dans leur aspect, de l'ulcère rond ou perforant. La plupart de ces observations ont été faites sur des enfants; elles se sont présentées beaucoup plus rarement chez les adultes. Kammerer, qui, le premier, a attiré l'attention sur la coïncidence fréquente de certaines lésions cérébrales avec cette forme spéciale de ramollissement stomacal dont des
exemples nombreux se sont présentés à son observation, a proposé pour celui-ci le nom générique de gastromalacie rouge, suite d'affections de la hase du cerveau. — Après, lui, Andral et surtout Rokitansky ont confirmé ces faits sur une plus large base d'observations.
On avait parfaitement saisi le rapport qui existe entre ces lésions si éloignées en les supposant transmises par le système nerveux. Le grand sympathique n'étant pas encore, à cette époque, destitué de son rôle si longtemps usurpé de système nerveux indépendant, on était forcé, bon gré, malgré, de placer dans les pneumogastriques, que l'on croyait les seuls nerfs de l'estomac en communication directe avec les centres, la voie de cette curieuse transmission dont les effets locaux, dans la muqueuse digestive, se dérobaient encore entièrement aux explications anatomo-physiologiques.
Mais à mesure que nos connaissances sur les fonctions du système nerveux s'augmentèrent de faits i^ouveaux , à mesure qu'une série de désorganisations ulcéreuses dans d'autres organes furent reconnues comme la suite à'hypérémies névroparalytiques., les observations que je viens de citer, perdirent du mystère qui les enveloppait et l'on tenta de reproduire artificiellement les ramollissements hémorrhagiques de l'estomac, en pratiquant diverses lésions sur le système nerveux central et périphérique.
Mes premiers essais, dirigés dans cette voie, datent de l'année 1844 (1). Ayant pratiqué, sur un certain nombre de lapins, l'hémisection des couches optiques et des pédoncules cérébraux, j'observai régulièrement, au bout de huit jours, des stases sanguines et des ramollissements de la muqueuse stomacale, en tout point semblables à ceux que les autopsies avaient déjà, dans des conditions analogues, révélés chez l'homme. Or il était peu probable , au point où en étaient arrivées alors nos connaissances sur les fonctions de la
(\) M. Schiff. De vi moloria bâseos encephali.