TOME DEUXIÈME
dixième paire, que la transmission de ces désordres (si toutefois ils étaient transmis par les nerfs) s'effectuât par la voie des nerfs pneumogastriques. En effet, chez les animaux qui avaient survécu quelque temps à la section de la dixième paire au cou, l'estomac n'avait jamais offert les désorganisations caractéristiques qui nous occupent.
Tout portant à croire que les nerfs pneumogastriques étaient étrangers à ces désorganisations, il paraissait trèssimple d'en attribuer la transmission aux filets du grand sympathique. Cependant il restait encore à examiner si réellement et sans autre preuve on pouvait placer dans les couches optiques et dans les pédoncules cérébraux cette influence directe et spécifique sur la vie végétative de l'estomac, et si les altérations observées ne pouvaient pas aussi bien être la suite indirecte de toute lésion grave de l'encéphale.
Les recherches que j'instituai, à cet égard, sur d'autres parties du cerveau, n'aboutirent qu'à des résultats négatifs. Des sections faites en tout sens à travers les hémisphères, les corps striés, les couches superficielles du cervelet, et des coupes obliques à travers les corps quadrijumeaux , faites de manière à ne pas léser les pédoncules cérébraux, restèrent sans aucune influence sur la vascularisation et la texture du tube gastro-intestinal. En revanche une simple ponction, à l'aide d'un bistouri aigu, de la moitié de l'épaisseur de l'un des pédoncules cérébraux, ne manquait jamais, chez les lapins, d'amener à sa suite les engorgements et les ulcérations en plaques de la muqueuse gastrique. Ces altérations dont j'ai eu l'occasion, dans mon cours de Tannée dernière, de vous soumettre plusieurs cas récents sur des lapins morts après des lésions de la base de l'encéphale , peuvent apparaître déjà le 4^™* jour après la section du pédoncule cérébral. — Si, au lieu d'un bistouri, on n'enfonce dans ces parties qu'une épingle sans lui communiquer de mouvement latéral, l'affection stomacale ne se montre pas aussi constamment, sans doute parce que la pointe de l'instrument n'a pas atteint les
fibres plus particulièrement préposées aux actions vasomotrices de l'estomac. Il est, en effet, très-invraisemblable que ces fibres soient distribuées également dans toute l'épaisseur des pédoncules cérébraux et des couches optiques.
L'action spéciale et caractéristique que les pédoncules cérébraux et les couches optiques exercent sur les phénomènes végétatifs de l'estomac, étant bien avérée, il restait à l'expérimentation la tâche de déterminer les voies ultérieures et périphériques de cette innervation, et de soumettre les altérations locales elles-mêmes à un examen plus approfondi. BelHngeri déjà avait émis l'hypothèse que les cordons latéraux de la moelle épinière sont plus spécialement préposés à la vie végétative des organes périphériques. L'examen de cette hypothèse trouvait naturellement sa place dans la première partie de ces recherches. Nous verrons, tout-à-l'heure, que la proposition de Bellingeri n'est pas d'accord avec les faits.
Avant de nous occuper des voies suivies dans la moelle par les nerfs vasculaires de l'estomac, parlons d'abord des altérations gastro-intestinales qui ont formé le point de départ de ces recherches , et prouvons que ces altérations sont effectivement la conséquence d'une hypérémie névroparalytique de la muqueuse.
Le premier phénomène qu'occasionne , chez les chiens et les lapins , la section des pédoncules cérébraux ou des couches optiques , est une injection en plaques et en arborisations irrégulières de la muqueuse gastro-intestinale. — L'injection en plaques ne se rencontre que dans l'estomac, les arborisations sont caractéristiques de l'hypérémie de l'intestin. Les lapins montrent, un peu plus vite que les chiens, l'apparition des plaques, qui, comme nous le verrons, peut être empêchée chez ces derniers animaux, au moyen d'une alimentation spéciale. Au milieu de la surface uniformément rougie de la muqueuse de l'estomac, on voit se dessiner des taches à contour plus ou moins arrondi, dont
la coloration, d'abord d'un rouge intense, passe bientôt au brun foncé, puis au brun noirâtre. En même temps que la tache se colore en brun, son fond se relève et prend une consistance gélatineuse. Sa cohésion avec le reste de la muqueuse diminue, la substance même de la plaque se ramollit et se convertit en une matière pultacée qui se détache au passage des aliments , à la surface desquels elle reste parfois adhérente. La plaque détachée laisse après elle une érosion superficielle, plus ou moins large, à bords aigus et légèrement tuméfiés. — A cette période, la désorganisation s'arrête quelquefois, spécialement chez les lapins, mais chez les chiens, l'érosion, une fois produite, se creuse plus profondément, se transforme en ulcère et gagne le tissu cellulaire sousmuqueux et la tunique musculaire elle-même. Je n'ai jamais vu de perforation complète s'efiectuer dans l'intestin, mais, chez le chien, il arrive quelquefois que la séreuse de l'estomac se perfore, accident toujours mortel, par la péritonite suraiguë qui en est le résultat. Les ulcères, examinés à l'autopsie, ont la forme d'un entonnoir dont l'orifice large est tourné du côté de la muqueuse.
L'injection caractéristique de la première période ne porte pas sur les réseaux capillaires proprement dits, mais, dans l'estomac ainsi que dans les muscles (langue, etc.) en état de paralysie vasomotrice, ce sont les jjetits troncs artériels et veineux qui montrent la dilatation la plus marquée. C'est ce que l'on voit très-bien sur des coupes fraîches de la muqueuse, confrontées avec des coupes de la muqueuse stomacale d'un animal sain. J'ai eu l'occasion de faire cette confrontation sur des injections artificielles, très-bien réussies, de la muqueuse normale, qui ont été mises à ma disposition par le Prof Frey, de Zurich. J'ai souvent tenté, moi-même, d'injecter la muqueuse hypérémiée, mais sans pouvoir y réussir, soit que l'injection fût trop faible et ne remplît pas suffisamment les petits vaisseaux , soit qu'elle fut trop forte et donnât lieu à des extravasations dans les
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tissus altérés, privés de leur résistance normale. Heureusement il existe un état de la transformation , qui se prête trèsbien à ce genre de recherches , sans nécessiter d'injection artificielle. Le sang stagnant dans les vaisseaux dilatés, perd peu à peu ses éléments liquides et se transforme en une matière grumeuse qui finit par ne plus renfermer de globules sanguins rouges, mais seulement des éléments pigmentés, couleur de chocolat, qui adhèrent aux parois vasculaires et ne s'en échappent pas sur des sections transversales. L'examen microscopique des vaisseaux, dans cet état, équivaut à l'examen d'une injection artificielle.
La dilatation vasculaire que l'on observe sur des préparations de ce genre, est prononcée surtout dans les petites veines verticales aux veines basales du tissu sousmuqueux, et dans les anneaux veineux qui entourent les orifices des glandules gastriques. A l'état normal, le diamètre des vaisseaux capillaires de ces districts s'accroît insensiblement jusqu'à leur jonction avec les anneaux veineux qui , euxmêmes, ne présentent pas d'inégalités bien prononcées. En revanche, lors de la paralysie vasculaire, ces anneaux veineux prennent un aspect fortement variqueux. — Des sections verticales de la muqueuse, faites à l'aide de ciseaux fins, montrent les petits troncs artériels, à cours oblique, un peu dilatés dans les couches plus profondes de cette tunique; tandis que dans les couches plus superficielles, les réseaux artériels interglandulaires et même les glandulaires ne présentent pas, autant qu'il est possible d'en juger, d'augmentation de leur diamètre ni de leur degré de réplétion. En revanche les artères basales du tissu sous-muqueux sont évidemment élargies, si l'on en compare les dimensions à celles qui se présentent dans des coupes normales. Je n'ose pas affirmer que les veines .de la même région prennent part à la dilatation, du moins elles paraissent à peine dilatées à côté des artères; néanmoins, en beaucoup d'endroits, leur
épaisseur dépasse celle des veines qui, du tissu soustnuqueux, vont à la tunique musculaire.
Quant aux vaisseaux de la Unique musculaire^ leur dilatation est évidente surtout dans les petits troncs qui vont parallèlement aux traînées des cellules fibro-musculaires dont est composée cette membrane ; ici les vaisseaux montrent souvent des nodosités variqueuses, fortement injectées. La dilatation est plus rare dans les vaisseaux qui sont dirigés perpendiculairement sur les fibres musculaires; elle n'apparaît que dans quelques-uns des plus gros d'entr'eux, absolument comme dans les muscles de la vie animale, dont la paralysie vasculaire se distingue par les mêmes particularités.
Les glandes gastriques, dans ces conditions, ne contiennent pas de cellules peptiques bien développées, mais seulement des noyaux et des nucléoles plus petits. Les renflements que présente, à l'état normal, leur membrane externe du côté de l'orifice glandulaire, sont presque entièrement effacés.
L'hypérémie intestinale, étudiée à l'aide de grossissements faibles, appartient plus spécialement aux mllosités. Il n'y a, dans la majorité des cas, que deux vaisseaux latéraux qui soient distinctement dilatés et proéminents, tandis que le réseau capillaire du corps de la villosité ne laisse pas reconnaître de différence bien appréciable de son état de réplétion. L'intérieur de la muqueuse de l'intestin présente, plus souvent que celle de l'estomac, de petites artères insensiblement dilatées dans une direction , et se décomposant brusquement , dans l'autre direction , en une quantité de rameaux très-fins, non dilatés.
La tunique musculaire de l'intestin, qui se prête très-bien aux injections artificielles, ne m'a pas offert, jusqu'ici, de dilatation vasculaire distincte.
Tous ces phénomènes qui succèdent constamment à la section des pédoncules cérébraux ou des couches optiques.
appartiennent sans aucun doute à la dilatation paralytique des vaisseaux. L'apparition des ulcérations et les désorganisations plus graves qui s'en suivent, sont subordonnées à d'autres circonstances accessoires dont l'influence a été depuis longtemps reconnue expérimentalement dans d'autres organes, mis en état de paralysie vasomotrice.
Dans l'estomac, comme ailleurs, c'est avant tout l'action mécanique , le frottement , le contact avec des corps durs , qui détermine les ramollissements et les ulcérations que l'on voit succéder si fréquemment à, l'hypérémie paralytique. C'est ainsi que dans l'estomac du chien on peut prévenir jusqu'à la formation des plaques et des érosions superficielles , si l'on nourrit les animaux exclusivement de substances molles ou semi-liquides , telles que le bouillon , le lait , la viande tendre , la pâte de riz , etc. Les animaux, nourris de la sorte, peuvent être conservés presque indéfiniment et à l'autopsie on ne trouve, chez eux, que des lésions insignifiantes. Si, au contraire, on permet aux chiens d'avaler des os de poulets ou de lapins , les altérations secondaires de l'hypérémie stomacale ne tardent pas à se produire et on ne réussit guère à conserver les animaux en vie plus de 3 à 7 semaines. Les autopsies révèlent alors dans les parois stomacales des désorganisations profondes allant quelquefois jusqu'à la perforation. La muqueuse est marbrée de taches rouges, brunes ou noires; les points colorés en brun sont recouverts d'une matière pultacée qui s'accolle aux doigts , et les trois tuniques de l'estomac, jusqu'au péritoine, sont ramollies et ulcérées en beaucoup d'endroits.
Les places amincies sont recounaissables déjà extérieurement à leur coloration plus foncée que celle du reste de la séreuse. Les manipulations un peu trop rudes donnent lieu, dans ces cas, avec la plus grande facilité, à des ruptures artificielles, et si , en soulevant l'estomac , on en déplace brusquement le contenu , on s'expose à produire des perforations artifi-
cielles qui n'ont pas existé pendant la vie. Cependant il n'est pas excessivement rare d'observer des péritonites aiguës, suites de perforations spontanées. Un chien que je trouvai mort le matin du quinzième jour après l'opération, et qui, la veille, avait mangé beaucoup de pain, avec quelques os de poulet, présenta, à l'autopsie, les altérations suivantes:
Le cadavre était encore chaud et sans traces de rigidité. La cavité abdominale, ouverte avec précaution, contenait un liquide brunâtre dans lequel nageaient des flocons noirs et des fragments de restes alimentaires. Le péritoine était rouge et fortement injecté en beaucoup de points. Sur la face antérieure de la portion pylorique de l'estomac, un peu au dessus de la grande courbure, je constatai l'existence d'un trou rond , du diamètre d'un centimètre , et comme percé à l'emporte-pièce. Cette perforation, à n'en pas douter, s'était faite pendant la vie. Les flocons qui, par le lavage, se détachèrent de la muqueuse stomacale, avaient le même aspect que ceux qui nageaient dans l'exsudat péritonéal.
Le contenu stomacal , dans tous ces cas , qu'il y ait ou non perforation, est toujours distinctement acide.
Nous venons de voir que , chez le chien , la gravité des lésions stomacales est subordonnée à la consistance des aliments, tandis que, chez le lapin , ces altérations suivent une marche régulière et constante. — Pourquoi cette différence? C'est que les lapins mangent habituellement des matières végétales plus ou moins consistantes et dures, dont les aspérités se frottent avec la surface stomacale hypérémiée, et c'est cette friction inévitable qui occasionne les altérations secondaires. Il est plus que probable que si l'on parvenait à nourrir les lapins uniquement d'aliments mous ou semi-liquides , on les conserverait en vie aussi longtemps que les chiens.
Le premier efi'et de la paralysie vasculaire paraît être une injection générale de la muqueuse, un peu plus marquée
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qu'à l'ordinaire. C'est ensuite à l'irritation locale par les matières ing-érées qu'il faut rapporter la production des plaques rouges et l'ulcération commençante , c'est-à-dire le ramollissement partiel de la muqueuse. Dans tous les tissus en état d'hypérémie névroparalytique , l'irritation par le contact des corps étrangers conduit peu à peu à une stagnation du sang dans beaucoup de districts vasculaires. Le sang , retenu dans les vaisseaux et non renouvelé , subit nécessairement l'action de l'acide stomacal; de là ses changements de coloration , d'abord en brun, puis en noir. — Reste à déterminer si plus tard , dans les portions de la muqueuse déjà mortifiées , le ferment du suc gastrique ne peut pas occasionner une véritable autodigestion.
Nous avons vu que ce qui empêche l'autodigestion de la muqueuse à l'état normal, c'est la couche de mucus qui la recouvre. Cette couche de mucus, dans les cas que nous étudions, ne manque généralement pas à la surface des plaques noires déjà gonflées et ramollies; mais elle y est beaucoup plus mince. On ne saurait donc se prononcer définitivement sur la part que l'autodigestion peut avoir à la production de l'ulcère stomacal. Cependant, chez le chien, plusieurs circonstances rendent assez probable que l'altération commençant par l'hypérémie, complétée ensuite par l'acide stomacal , atteint son dernier degré de développement par le fait d'une véritable autodigestion partielle, sous l'influence du suc peptique. Ces circonstances sont : d'abord la consistance gélatineuse que prennent les portions altérées de la tunique musculaire, avant de se réduire en détritus, changements qui ont la plus grande analogie avec ce que l'on observe sur des fibres mu-sculaires non striées , que l'on soumet à la digestion artificielle; secondement la réaction constamment acide de l'intérieur de cette couche gélatineuse, et enfin l'absence d'une couche appréciable de mucus à la surface et à l'intérieur des parties ramollies.
Le môme raisonnement pourrait s'appliquer peut-être au
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rameiiissement noir, gélatineux que quelques auteurs ont rencontré dans l'estomac de l'homme à la suite de certaines lésions cérébrales. Remarquons toutefois que l'acide seul, même dans les cas où il ne contiendrait pas de pepsine, pourrait , avec le temps , produire la même transformation gélatineuse de la tunique musculaire, ainsi que la coloration noire des tissus hypéréraiés.
Après avoir bien établi la nature des altérations stomacales succédant aux lésions des organes qui paraissent être les centres des nerfs vasomoteurs de l'estomac , occuponsnous du chemin parcouru par ces nerfs, à partir des pédoncules cérébraux et des couches optiques qui, ainsi que nous l'avons vu, en constituent la limite centrale supérieure.
Nous avons déjà dit que les lésions de toutes les parties de l'encéphale, situées en dessus ou en avant des couches optiques et des pédoncules cérébraux, ne causent pas les phénomènes de la paralysie vasculaire de l'estomac.
Après la section transversale d'une moitié latérale de la protubérance annulaire^ les animaux, quoique frappés d'une paralysie assez étendue, peuvent encore prendre eux-mêmes leur nourriture, si on l'approche de leur bouche, et l'on réussit quelquefois à les maintenir en vie pendant une ou deux semaines. L'autopsie , faite après ce laps de temps, révèle, dans la muqueuse stomacale, les mêmes lésions que j'ai décrites comme suites de la section des couches optiques. — Les lésions partielles du pont de Varole , avec ou sans hémorragie , ne m'ont pas offert des résultats constants quant à l'état des vaisseaux de l'estomac. Tantôt il y avait, dans certains points de la muqueuse stomacale, et surtout vers l'extrémité gauche de la grande courbure, une hypérëmie incomplète, avec ramollissement circonscrit, très-peu étendu; tantôt les lésions manquaient tout-à-fait.
La section transversale d'une moitié de la moelle allongée, au niveau des racines supérieures du nerf spinal — et la
même opération faite soit vis-à-vis de l'angle postérieur du quatrième ventricule, au point où les cordons postérieurs se séparent pour laisser entre eux le bec de calamus — soit deux millimètres plus haut , sont régulièrement suivies, chez les chiens et les lapins, des désorganisations caractéristiques de la muqueuse stomacale.
J'ai choisi, pour cette expérience , des chiens de grande taille. J'enfonçais un petit bistouri pointu, à dos droit et à tranchant un peu convexe , aussi exactement que possible dans la ligne médiane de la moelle, mise à nu à la hauteur indiquée; jè la traversais tout entière et, ramenant le tranchant de l'instrument en dehors, je taillais obliquement toute une moitié du bulbe rachidien. Les animaux, revenus de l'éthérisation, avaient une moitié du corps paralysée et refusaient de manger pendant le premier jour (1). A mon grand étonnement, je constatai que, le lendemain déjà, l'appétit revenait chez la plupart d'entre eux ; ils mangaient et surtout buvaient avec avidité, dès qu'on leur tenait la bouche dans l'eau. Le surlendemain et les jours suivants , la paralysie diminuait à vue d'oeil, l'appétit augmentait encore , et paraissait meilleur qu'avant l'opération; la soif se maintenait toujours très-vive. L'alimentation de ces animaux est trèspénible et même périlleuse. Les chiens les plus pacifiques sont mis, par l'hémisection du bulbe rachidien, dans un tel état de surexcitation qu'ils mordent avec fureur tout ce qui les touche, et que très souvent, sans cause connue, ils aboient littéralement jusqu'à en perdre la voix. On ne peut les nourrir autrement qu'en leur tendant les aliments au bout d'une pincette. Plusieurs fois par jour, pour leur donner à boire, on est forcé de les soulever, ce qui ne peut se faire qu'en les saisissant du côte paralysé , vers lequel ils ne peuvent tourner la tête. En outre, comme leurs ex^
(1) J'ai observé, «ur les animaux ainsi opérés, des phénomènes puplllaires qui rappellent les effets de la section du synipalliique cervical. S-
crétions sont involontaires , il faut , de temps à autre , les changer de place, pour éviter la déperdition de chaleur qui résulterait d'une humectation continuelle. On peut les coucher sur les deux flancs, mais si c'est le côté non paralysé qui touche terre, ils font des efforts violents pour se retourner, en appuyant leur tête sur le sol et en agitant leur.s extrémités. Dans toutes ces manipulations , on est continuellement exposé à être mordu par les animaux , si l'on n'y prend garde. Ils vivent ainsi jusqu'au 14™^ ou jusqu'au IS""^ jour. Je dois ajouter qu'au bout de quelques jours, lorsqu'ils se meuvent un peu plus librement, ils changent spontanément de position, et qu'alors il est plus facile de les nourrir. Mais si l'hémorragie , pendant^ l'opération , a été grande, la paralysie ne diminue que très-lentement, et il faut redoubler de soins pour prévenir les effets d'un décubitus trop prolongé qui menacerait les animaux de gangrène cutanée, surtout à l'épaule.
L'autopsie, faite immédiatement après la mort, montre, suivant le genre de nourriture que l'on a donné aux animaux, soit une rougeur diffuse, peu intense, de la muqueuse stomacale, rougeur plus vive cependant qu'à l'état normal, soit des plaques d'un rouge foncé; ou bien encore, si des os ont été avalés, d'autres plaques brunâtres et noires, et déjà en partie ramollies. Chez les lapins, j'ai vu constamment, après une semaine, le ramollissement brun et noir de la muqueuse qui était marbrée de petites plaques ovales, identiques à celles qui apparaissent après les sections du pédoncule cérébral. Déjà le 4""® et le 5"»^ jour, les lapins peuvent montrer des plaques rouges, sans qu'il y ait encore de véritable ramollissement. La muqueuse de l'intestin grêle est rougie sur une grande étendue, même aux endroits oii elle n'est pas recouverte de résidus digestifs. Plusieurs fois j'ai pu poursuivre l'injection en plaques jusque dans le commencement du gros intestin.
Les hémisections transversales de la moelle , entre la
première et la seconde vertèbre cervicale , fournissent des résultats analog'ues , touchant l'estomac. Mes expériences ont été faites sur des lapins et sur des chiens ; mais ces derniers seuls ont pu être conservés.
D'autres sections de la moelle cervicale , faites plus bas, n'ont pas été supportées assez longtemps par les animaux pour me permettre un jugement sur les effets de ces opérations, relativement à la nutrition de l'estomac.
Je vous prie de remarquer, messieurs, que les sections de la moelle, faites au dessus de l'origine des nerfs pneumogastriques , ont conduit aux mêmes résultats que les sections ou les hémisections faites au dessous de cette origine. Preuve de plus que l'estomac, même normalement innervé par les filets de la dixième paire , est encore susceptible d'offrir les suites caractéristiques de l'hypérémie névroparalytique, et que les nerfs pneumogastriques sont étrangers aux actions vasomotrices qui ont lieu dans l'estomac. Ceci vient à l'appui des conclusions que nous avons déjà tirées des effets de la section des nerfs pneumogastriques dans la cavité abdominale.
Nous avons actuellement à nous demander: quels sont les cordons de la moelle qui renferment les nerfs vasomoteurs de l'estomac? ~ Voici ce que répond, à cet égard, l'expérience:
Si l'on fait la section isolée des cordons hlancs postérieurs, soit d'un côté, soit des deux, on n'obtient jamais l'altération caractéristique de l'estomac. Même résultat négatif si , avec les cordons postérieurs , on lèse les cornes grises postérieures , ou un petit segment de la substance grise centrale.
La section d'un cordon latéral^ au niveau de la première vertèbre cervicale,- avec ou sans lésion concomitante de la partie externe des cordons postérieurs , n'a pas non plus été suivie, dans mes expériences, de symptômes appré-
ciables du côté de l'estomac , même après que les chiens avaient été conservés pendant plusieurs semaines.
Il n'en est pas ainsi après la section des cordons antérieurs. Pour faire cette section aussi complète que possible, voici comment je procède :
. Je prends une aiguille à pointe tranchante, fortement coudée à l'extrémité et fixée sur un long manche droit; je l'enfonce obliquement dans la moelle épinière, au niveau du bord supérieur de la première vertèbre cervicale, et un peu en arrière du sillon antéro-latéral. Alors j'imprime à l iustrument un léger mouvement destiné à changer sa direction primitivement oblique en une direction presque transversale; puis je le fais avancer horizontalement, à travers l'épaisseur de la partie antérieure du cordon latéral , jusqu'à la ligne médiane que je ne dépasse pas, ce dont je m'assure à l'aide d'une marque tracée, après une mensuration préalable, sur la lame de l'aiguille ; dès lors je pousse l'instrument en avant, de façon à diviser tout le cordon blanc antérieur, y compris un petit segment du cordon latéral et de la substance grise.
Après cette opération, les animaux sont paralysés du côté correspondant; mais si l'hémorragie n'a pas été très-abondante, ils se remettent peu à peu; leur paralysie diminue d'intensité, et on peut les nourrir et les conserver aussi longtemps que les animaux qui ont subi la section complète d'une moitié du bulbe rachidien, c'est-à-dire de 12 à 18 jours. A l'autopsie on constate , chez eux , tous les degrés de la paralysie vasomotrice de l'estomac, avec ses suites ordinaires, depuis la plaque rouge jusqu'à l'ulcération profonde. Je puis même ajouter que le premier exemple de perforation stomacale suivie de péritonite mortelle, s'est présenté à mon observation chez un chien opéré de la sorte.
D'après la description que je viens de vous donner de mon procédé opératoire, vous avez vu que j'ai lésé, en même temps que le cordon antérieur, une partie du cordon latéral
et de la substance grise ; la raison en est qu'à la hauteur de la première vertèbre cervicale, il ne m'a pas été possible jusqu'à présent d'isoler le cordon antérieur d'après la même méthode qui m'a servi dans mes expériences sur les parties inférieures de la moelle, méthode décrite dans mon Traité de la Physiologie dîi système nerveux. Le résultat que m'a donné l'expérience précédente peut donc être rapporté, soit à la lésion de la partie antérieure de la substance grise, soit à celle du cordon antérieur. Quant au cordon latéral, je nie formellement que sa lésion entre pour rien dans les effets observés; en premier lieu, parce que j'ai pu faire la section de tout le cordon latéral, avec ou sans une portion de la substance grise , sans jamais produire les effets en question , et secondement , parce que l'intensité de l'hypérémie et de l'altération stomacales, que l'on constate après l'opération décrite sur le cordon antérieur, n'est nullement eu rapport avec le plus ou moins d'extension de la lésion concomitante du cordon latéral , qu'il n'est pas possible d'éviter. Quant à la question de savoir quelle part a eue, dans la production des altérations stomacales, la lésion de la substance grise, il n'est pas possible de le décider par l'expérience directe.
Comme ces recherches portaient sur une influence motrice, transmise de l'encéphale aux racines antérieures des nerfs (car c'est dans les racines antérieures que se trouvent les nerfs vasomoteurs spinaux) , je croyais être en droit, d'après mes premières expériences, d'attribuer à la lésion des cordons blancs antérieurs les effets que nous venons d'étudier. Mais, plus tard, je me suis assuré, par d'autres expériences sur la moelle lombaire, que la section isolée de la substance grise et du cordon latéral est capable de donner lieu à des paralysies vasomotrices tout aussi prononcées que le fait la section transversale d'une moitié entière de la moelle. Il paraît donc, d'après ces faits, que la transmission de l'action vasomotrice a lieu ou peut avoir lieu
dans l'intérieur de la substance grise , et en conséquence j'hésite à mettre hors de cause, dans la production des altérations stomacales , la lésion partielle du centre de la moelle. Par analogie ce serait, au contraire, à cotte dernière que reviendrait la part essentielle dans les effets observés; toutefois ne nous hâtons pas de conclure h l'inactivité de la substance blanche antérieure, puisque, jusqu'à présent, elle n'a pu être isolée au niveau de la première vertèbre.
Nous avons poursuivi les nerfs vasomoteurs de l'estomac depuis les couches optiques jusqu'au commencemeut de la moelle cervicale. Quel est leur parcours ultérieur? Deux cas sont possibles: Ou bien ils se séparent de la moelle au niveau des nerfs cervicaux et thoraciques supérieurs , pour entrer, de là, dans les troncs du grand sympathique ou des nerfs vagues, avec lesquels ils chemineraient jusqu'à l'estomac ; ou bien ils émergent de la moelle à des niveaux inférieurs , avec les filets qui constituent les racines du plexus coeliaque.
La première de ces opinions a dé^h été émise à diverses reprises. Mais nous savons que, quant aux pneumogastriques elle n'est actuellement plus admissible. Les filets propres de la dixième paire ne contiennent pas de nerfs vasomoteurs destinés à l'estomac. — En efiet, si le pneumogastrique, après son entrée dans la cavité du thorax , recevait des filets vasomoteurs venant du grand sympathique, la section de tous les nerfs œsophagiens dans le thorax ou sous le diaphragme devrait être suivie de phénomènes beaucoup plus graves du côté de l'estomac, que ne l'est la section de la paire vague au cou, puisque la première de ces opérations mettrait nécessairement hors d'action, outre les filets propres de la dixième paire, les anastomoses hypothétiques avec le grand sympathique. Aujourd'hui nous savons , au contraire , que l'opération faite sous le diaphragme, a des efifets moins graves sur les organes digestifs, parce que les troubles généraux sont moindres ou nuls. Est-il besoin d'ajouter que
TRENTE-OINQUliîMIÎ LEÇON. 433
nous n'avons jamais vu survenir des altérations de la nutrition ni une dilatation vasculaire permanente et étendue de l'estomac, après la paralysie des rameaux gastriques de la dixième paire? Les estomacs d'un grand nombre de lapins examinés du 6"^* au 10'"^ jour après l'opération, ne portaient ni taches, ni plaques, ni rougeur ~ diffuse, ni ulcérations; il est donc bien clair que l'opinion que nous examinons ne saurait se soutenir, pour la généralité des cas (1).
Toutefois, dans ces derniers temps, un auteur de Kœnigsberg, Pinkus, assure avoir observé, sur des lapins, tous les phénomènes de l'hypérémie névro-paralytique de l'estomac, après l'extirpation des rameaux sous-diaphragmatiques de la dixième paire. Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur la description que cet auteur donne des altérations stomacales qu'il a constatées, pour se convaincre qu'il a eu à faire à des lésions bien différentes de celles que je viens de décrire , et sans aucun rapport avec la paralysie vasculaire. Les taches noires et irrégulières et les hémorragies que cet expérimentateur a observées, après quelques jours, dans la muqueuse stomacale, ne sont, en effet, autre chose que le résultat des tractions et des triturations mécaniques qu'il a évidemment exercées sur les tuniques stomacales pour pouvoir atteindre et isoler la portion cardiaque de l'œsophage. Or nous avons vu, précédemment, avec quel soin il faut éviter ces manipulations, particulièrement chez les lapins , bien plus disposés que les chiens aux hémorragies interstitielles de la muqueuse gastrique. Une compression relativement légère est déjà suffisante, chez ces rongeurs, pour occasionner des ruptures de vaisseaux dans l'intérieur des tuniques stomacales; le sang qui s'infiltre dans les tissus, y subit, outre ses métamorphoses ordinaires, l'action du suc gastrique acide ; de là les taches noires et irrégulières, décrites par Pinkus, — taches tout-à-fait ana-
(I) Voyez, il ce propos, les expériences de Ochl, dinculées plus bas.