‹ Leçons sur la physiologie de la digestionChapitre 5 sur 43 · TOME DEUXIÈME a · texte numérisé non relu

TOME DEUXIÈME a

la quantité d'albumine qu'elle dissout; mais nous verrons tout-à-l'heure que cette quantité d'albumine ne dépend pas de la pepsine seule, ni même de la pepsine et de l'eau réunies, mais, comme il ressort d'ailleurs déjà de la série d'expériences faites à la fin de la dernière leçon , cette quantité dépend du rapport mutuel des trois éléments qui constituent le suc gastrique artificiel. Si l'on dépasse la quantité d'eau la plus favorable , on ne détruit pas absolument l'action de la pepsine , mais on l'affaiblit. Je vais essayer de vous faire mieux saisir cette différence par un exemple:

Si à la même quantité de solution peptique on ajoute, dans trois expériences comparatives, à A: la quantité d'eau reconnue la plus favorable, à B : la moitié de cette quantité, à C: une fois et demie cette quantité, on voit que dans A et B la digestion, au commencement, va de pas égal; la digestion, en B, se fait sensiblement avec la même vitesse, avec la même énergie qu'en A, et ce n'est que plus tard que se montre la différence. J'ai même trouvé plusieurs fois que s'il y avait au commencement une différence assez légère, elle était en faveur de B qui avait moins d'eau. En C, au contraire, la digestion se trouve affaiblie dès le commencement.

Voici quelques chiffres destinés à montrer quelle est l'influence de la proportion d'eau , variée de diverses manières :

La même quantité de pepsine d'un estomac de chat, est successivement délayée dans les quantités d'eau suivantes:

Pepsine diluée dans

Eau: 200 gr id, 300 »

id. 400 »

id. 800 »

id. 1200 »

id. 1600 »

digère: albumine solide: 196 gr.

id. 280 »

id. 391 »

id. 680 »

id. 888 »

id. 870 »fi;

(<) Ces chiffres sont obtenus de la manléro suivante:

Dne quantité donnée d'infusion peptique, préparée avec un estomac du ctaal ei conservée

Voici une autre expérience, intéressante surtout par les résultats qu'elle a fournis par rapport à la digestibilité croissante de l'albumine, à mesure que l'on augmentait la proportion d'eau:

Un gros chat de 3,8 kilogr. auquel on avait lié les vaisseaux de la rate et le pylore, après lui avoir donné à manger de la viande cuite, est tué 5 heures après le repas. L'estomac, infusé dans 400 gr. d'eau, est conservé pendant 15 jours. A plusieurs reprises, pendant ce temps, on agite l'infusion dans laquelle la plus grande partie de la substance de l'estomac finit par disparaître. Il ne reste, au fond du bocal, au bout de ce temps, qu'un peu de détritus pultacé. Après 15 jours, on prend:

A. 5 centimètres cub. du liquide peptique que l'on délaie dans 20 cent. cub. d'eau acidulée, contenant 4 millièmes d'acide chlor hydrique ;

B. 21/2 cent, cub. que l'on dilue dans 40 cent. cub. d'eau acidulée au même degré;

C. 1 1/4 cent. cub. que l'on dilue dans 40 cent. cub. d'eau acid.

D. s/16 id. id. 40 Id. Id.

E. 3/ie id. id. 20 id. id.

Les 5 liquides sont mélangés avec de l'albumine cuite et mis à l'étuve à 8 heures du matin. Le lendemain, à 4 heures du matin,

A a digéré albumine: 20 gr.

B id id. 11,8 )»

C id id. 6,5 »

D id id. 2,3 »

E id id. 2 »

pendanl 10 Jours, esl mélangée avec de l'eau aeidulén, jusqu'à 200 gr. De ces 200 gr. on prend 20 gr, pour faire la digestion, et le chiffre de ralbumine dissoute est multiplié par iO. — Aux m gr. qui restent, on ajoute, le lendemain, c'est-à-dire à la fln do la première expérience , 90 gr. deau. On a donc 270 gr., correspondant à une dilution de l'infusion primitive dans 500 gr., puisque les 20 gr. ôtés pour la première expérience, aurai«nl été dilués à 50. De cette quantité de 270 gr. on prend 20 gr. (c'est-à-dire la quinzième partie de 300), et l'on multiplie le résultat do la digestion par ^b. Ainsi, de suite, les jours suivants.

Si nous calculons, pour une unité de liquide peptique, la proportion d'eau ajoutée et le chiffre de l'albumine dissoute, nous obtenons le tableau suivant:

Solution peptique

Eau

Albumine dissoute

Eau

pour une unité de solution peptique

Albumine dissoute par une unité de solution peptique

On voit donc que c'est D qui a le plus digéré. Or D est égal à cinq seizièmes d'un centimètre cube de liquide peptique. On se rappelle que l'estomac entier avait été infusé dans 400 gr. d'eau. D contient donc un ISSO'^™* de l'infusion totale. — D a dû être délayé dans 40 gr. d'eau, pour liquéfier 7,36 gr. d'albumine; délayé dans 20 gr. d'eau (en E), il n'en liquéfiait que 6,4 gr. Pour la totalité de l'estomac, nous aurions par conséquent à ajouter 51,2 litres d'eau pour réaliser la même dilution qu'en D, et cet estomac pourrait, d'après le même calcul , liquéfier la quantité énorme de 2944 gr. d'albumine, à condition toutefois que l'on ait pris soin de distribuer l'infusion totale en 1280 petits bocaux, contenant chacun 5 seizièmes de centim. cub. de liquide peptique et 40 grammes d'eau.

Mais vous verrez, dans la suite, que les opérations préliminaires auxquelles on a soumis ce chat (ligature des vaisseaux de la rate et ligature du pylore), sont de nature à augmenter très-considérablement les quantités de pepsine sécrétées par l'estomac. Les chiffres que je viens de vous communiquer se rapportent donc seulemept à un estomac de chat, exceptionnellement saturé de pepsine. — Dans d'autres expériences sur (les chats tués en digestion, mais non traités de la ma-

nière indiquée, je suis arrivé à des chiffres inférieurs: 30 à 42 litres d'eau pour l'estomac entier.

Chez les chiens de taille moyenne , les chiffres de l'eau varient de 39 à 59 litres, pour l'estomac entier. Souvent, dans ces expériences sur l'estomac de chien, je prenais comme point de départ une infusion de tout l'estomac dans 50 cent, cub. d'eau acidulée. Cette quantité de liquide est relativement si petite que l'infusion initiale ne montrait quelquefois qu'un pouvoir digestif très-faible. Dans d'autres expériences OTÎ j'avais encore moins d'eau, la digestion était presque nulle. On voit donc qu'à force de diminuer la proportion d'eau^ on arrive à concentrer tellement le liquide peptique qu'enfin la digestion ne se fait plus. Mais, à ce degré, le liquide est déjà de consistance sirupeuse.

Dans toutes ces recherches, — ai-je besoin de vous le dire? — il ne s'agit que de l'expression numérique d'une possibilité qui ne se réalise jamais dans la nature. L'estomac d'un gros chat pourrait sans doute digérer 2 kgr. d'albumine solide, 1° s'il contenait assez d'eau et 2° si le séjour de l'aliment dans le viscère était assez prolongé. L'estomac vivant pourrait même digérer davantage, attendu que pendant la vie, la pepsine est sécrétée d'une manière continue au moment de la digestion, tandisque, dans les expériences sur le suc gastrique artificiel, on n'a à faire qu'à un état momentané de l'estomac, surpris, il est vrai, à une période très-favorable de saturation. Mais il est évident que la nature n'use pas, au point de vue quantitatif, de toute la force digestive dont dispose l'estomac, et qu'elle préfère accomplir l'acte digestif à l'aide de solutions peptiques plus concentrées, moins actives au point de vue quantitatif, mais agissant avec plus de rapidité. Ainsi la digestion stomacale peut s'accomplir en moins de temps par la concentration plus grande du suc digestif. D'ailleurs, pour réaliser les conditions de notre dernière expérience, l'animal n'aurait jamais à sa disposition la quantité d'eau nécessaire, car le volume

correspondant à c.ette quantité serait considérablement plus grand que le volume de tout son corps. De plus il faut considérer que la grande quantité d'eau que nous avons reconnue être la plus favorable, ne se rapporte qu'à un état momentané de l'estomac et que la pepsine se renouvelle pendant la digestion au moins plusieurs fois. A chacun de ces renouvellements de la pepsine devrait, d'après notre principe, correspondre un renouvellement équivalent de la masse d'eau, ce qui élèverait la quantité de liquide, nécessaire à l'accomplissement le plus parfait possible d'une digestion entière, à plusieurs centaines de litres.

Pour vous citer un exemple de ce que peut faire une grande masse d'eau en présence d'une certaine quantité de pepsine , je vous raconterai un fait assez singulier , arrivé au Musée il y a trois ans et dont plusieurs d'entre vous ont été témoins.

On m'apporta, en été, d'une ménagerie en passage à Florence, deux petits loups, morts peu de temps après leur naissance, qui probablement avaient été étouffés par leur mère. Je voulus les conserver pour en faire des préparations histologiques; mais, très-occupé ce jour, je les plaçai provisoirement dans un grand bocal de verre, rempli d'eau, et j'y ajoutai un peu d'acide acétique. Je comptais, après quelques jours, remplacer ce liquide par le mélange préservatif faible, à l'acide acétique, de M. Moleschott. Avant d'immerger les petits loups, je leur ouvris la cavité thoracique et abdominale et j'injectai , par une petite ouverture faite au duodénum, un peu de liquide acétique dans l'intestin, afin d'en empêcher la putréfaction. A cette occasion je vis , au contenu blanc de l'estomac et de l'intestin grêle, que les petits animaux avaient déjà teté. J'oubliai, pendant les jours qui suivirent, de terminer la préparation ; le bocal, simplement fermé par un couvercle à rigole dans lequel j'avais versé un peu d'huile, resta donc exposé à la température assez élevée de ma petite chambre de travail du Musée. — Au bout d'une dizaine de

jours, désireux de voir s'il n'y avait pas un commencement de putréfaction, je visitai le bocal, mais quelle ne fut pas ma stupéfaction en voyant que les petits loups avaient disparu! Ils s'étaient digérés eux-mêmes tout entiers, et il ne restait au fond du bocal qu'un amas d'os et de poils. En examinant le détritus, j'y reconnus de la poudre calcaire, quelques os, des restes de cartilages articulaires, les ongles, des lambeaux tendineux, et des morceaux de graisse; quant aux parties molles, aux cartilages des côtes, aux ligaments, etc., il n'y en avait plus de vestige. Le liquide du reste était très-riche en peptone, et répandait une odeur pénétrante de bouillon. Aucune des personnes qui l'examinèrent avec moi, ne lui trouvèrent une odeur de décomposition. Ces petits animaux avaient donc conservé, même après leur mort, cet appétit devenu proverbial, et la puissance digestive de leurs estomacs avait eu beau jeu de se développer, grâce à la grande masse d'eau acidulée oiî leurs cadavres avaient séjourné pendant quelques journées d'une chaleur d'été, alors exceptionnellement élevée.

Nous passons à l'étude du second des agents essentiels du suc gastrique: V acide. Nous avons à examiner quelle est l'influence que l'acide exerce sur les propriétés peptiques du suc gastrique artificiel et comment les variations de la quantité proportionnelle de l'acide agissent sur la digestion.

Je vous ai dit que plusieurs auteurs ont regardé le rôle de l'acide comme simplement préparatoire: l'acide, selon eux, n'aurait pas d'autre fonction que de gonjler les corps albuminoïdes qui plus tard , dans cet état , seraient transformés par la pepsine seule. Une série de faits que je vous ai cités dans la leçon précédente, sont incompatibles avec cette manière de voir; aujourd'hui nous apprendrons à en connaître d'autres qui démontreront que la fonction de l'acide n'est rien moins qu'accessoire dans l'acte même de la digestion peptique.

Mulder , Bouchardat et d'autres observateurs modernes ,

après avoir reconnu que l'acide dilué k lui seul gonfle et même dissout en partie les corps albuminoïdes, ont avancé que la proportion d'acide la plus favorable à l'action digestive d'un liquide peptique est aussi celle qui, dans un même volume d'eau, se montre le plus favorable au gonflement préparatoire des matières qui font l'objet de la digestion stomacale. Suivant Bouchardat et Sandras, ainsi que Mulder, la proportion d'acide la plus apte à faire gonfler la fibrine, serait un peu inférieure à celle qu'ils reconnaissent comme la plus apte à faire gonfler et à dissoudre en partie \ albumine solide. Mulder avait déjà conclu de ce fait que, dans le suc gastrique, l'acidité la plus favorable à la digestion de la fibrine, devait être un peu inférieure à celle qui est la plus favorable à la digestion de Y albumine. Plus tard Briicke s'est également occupé de cette question, et est arrivé à-peu-près aux mêmes résultats que les auteurs cités. Après avoir acidulé successivement des quantités égales de liquide peptique avec 4, 8, 16, 30 dix-millièmes d'acide chlorhydrique concentré, Brùcke examine la rapidité avec laquelle se dissout dans ces différents liquides un Jlocon de fibrine, et il trouve que la liquéfaction a lieu le plus rapidement avec 8 à 9 dix-millièmes d'acide. Des recherches analogues faites sur Valbumine, le conduisent au résultat que la proportion d'acide la plus favorable, c'est-à-dire celle qui produit la dissolution la plus rapide , est à-peu-près de 12 dix-millièmes. Briicke ne place pas le mélange digestif à l'étuve, mais il l'expose simplement à la température ambiante. Il croit avoir remarqué qu'à la température de l'étuve (40°) la digestion de l'albumine, c'est-à-dire la rapidité de cette digestion, ne souffre pas beaucoup si l'on prend une proportion d'acide un peu plus considérable; pourtant il est généralement reconnu qu'à l'étuve , comme à la température ordinaire, une concentration un peu trop forte de l'acide a ime influence très-marquée sur la digestion de la fibrine ,

qui en est ralentie , diminuée ou même abolie , si l'acidité dépasse un certain degré.

Le chiffres indiqués par Brûcke pour l'acidité la plus favorable à la digestion, concordent à-peu-près avec ceux de Mulder; seulement, pour l'albumine, Mulder place leaucmp iplus haut que Brûcke le maximum de concentration de l'acide, encore compatible avec une bonne digestion : cette différence s'explique par le fait que Mulder expose ses bocaux à la chaleur de l'étuve pendant plusieurs heures par jour. Mulder du reste ne prend pas pour mesure de la digestion la rapidité avec laquelle a lieu la liquéfaction du corps albuminoïde. Koopmans qui, antérieurement déjà, s'était occupé de cette question, avait également trouvé que l'acidité la plus favorable à la digestion, au point de vue quantitatif, varie pour les différents corps albuminoïdes.

Les données que je viens de vous communiquer, pourraient faire croire qu'il existe des règles générales pour le degré d'acidité le plus favorable à donner à un suc gastrique qui doit digérer tel ou tel corps albuminoïde. Mais en réalité il n'en est pas ainsi. La quantité d'acide apte à communiquer à une quantité donnée de liquide peptique son maximum de pouvoir digestif vis-à-vis d'un corps albuminoïde quelconque , n'est pas une quantité fixe , mais dépend de plusieurs circonstances.

Le cas le plus simple est celui dans lequel l'infiision de la muqueuse stomacale est faite dans la quantité la plusfavorahle d'eau: alors il existe effectivement un degré d'acidité fixe , qui correspond au maximum de la digestion. Ce degré varie un peu pour les différents corps albuminoïdes, il est de 7 dix-millièmes pour la fibrine, et de 11 à 12 dixmillièmes d'acide chlorhydrique absolu pour l'albumine. — Si l'on se sert d'acide phosphorique, la quantité requise pour la digestion de V albumine est un peu plus considérable; je n'ai pas fait d'expériences avec cet acide sur la fibrine. Mais il paraîtrait, suivant Briicke, que pour la fibrine également,

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on peut augmenter la proportion d'acide phosphorique sans nuire à la digestion, et même porter cet acide à un degré qui serait déjà nuisible avec l'acide chlorhydrique. — L'acidité la plus favorable à la digestion de la fibrine (déterminée, comme précédemment, pour un liquide peptique auquel on a ajouté la quantité la plus favorable d'eau) est un peu inférieure au degré d'acidité indiqué par Briicke, qui l'évalue à 8 ou 9 dix-millièmes. En revanche pour l'albumine l'accord est parfait, ce qui est d'autant plus singulier que Brûcke n'a eu en vue que la rapidité de la digestion et non la quantité maximum pouvant être dissoute, comme nous l'avons toujours fait.

On prétend généralement que lorsque , dans une expérience sur le suc gastrique artificiel, la digestion s'est arrêtée, il est possible de la ranimer , même à plusieurs reprises, si l'on ajoute de l'acide. Eh bien , quand j'expérimentais avec la quantité maximum (la plus favorable) d'eau acidulée, et que la digestion avait cessé , une adjonction nouvelle d'acide se montrait presque toujours inapte à la ranimer. Seulement dans quelques cas isolés j'ai vu, après l'adjonction de l'acide, la digestion recommencer d'une manière très-peu évidente. Mais , dans ces derniers cas , la quantité d'infusion digestive mise en expérience était trèsconsidérable et offrait une large surface. La digestion avait dû être continuée pendant longtemps et il est possible qu'un peu d'acide chlorhydrique de l'infusion primitive se soit évaporé ou neutralisé. Des expériences analogues avec l'acide phosphorique, qui toutes ont été faites sur des quantités plus petites d'infusion stomacale, ne m'ont pas jusqu'ici offert ce cas.

Un autre cas est celui dans lequel on expérimente avec une quantité d'eau inférieure à la quantité la plus favorable de ce liquide. Ici j'ai vu constamment, dans mes expériences, une relation évidente entre la concentration la plus favorable de l'acide et la quantité de pepsine. Il n'y a ce-

pendant pas de rapport direct: une quantité double de pepsine ne demande pas une concentration double de l'acide, une quantité triple de pepsine ne demande pas trois fois plus d'acide et ainsi de suite. Mais il n'en est pas moins certain que, dans le même volume d'eau, une augmentation relative de la pepsine nécessite toujours une proportion plus élevée de l'acide.

Dans cette catégorie de cas il se montrait d'ailleurs, comme règle générale, qu'après que la digestion avait cessé, une augmentation de l'acide pouvait la ranimer pendant quelque temps. Je n'ai rencontré , à cet égard , que quelques rares exceptions dans lesquelles , par un heureux hasard , j'avais trouvé, dès le commencement, le degré d'acidité le plus favorable, apte à développer toute l'énergie digestive de la pepsine, de sorte qu'une adjonction ultérieure d'acide demeurait sans effet.

Briïcke, de son côté, avait déjà indiqué qu'une forte concentration de la pepsine comporte . sans désavantage une quantité d'acide supérieure à celle qu'il considère en général comme la plus favorable.

En expérimentant sur des estomacs de chiens , très-saturés de pepsine et infusés dans 500 à 600 gr. d'eau, quantité de beaucoup inférieure à ce que nous avons appelé la quantité la plus favorable d'eau, — j'ai observé que par des adjonctions successives d'acide on peut, sans désavantage, communiquer peu-à-peu au liquide peptique (concentré) une acidité telle que ce degré d'acidité suffirait à anéantir presque entièrement la digestion dans un liquide contenant la même quantité de pepsine, mais délayée dans la quantité la plus favorable d'eau.

Ainsi j'ai vu, dans quelques cas, la digestion de l'alhumme se faire encore dans des liquides peptiques concentrés auxquels j'avais ajouté, à 5 reprises successives, de l'acide phosphorique concentré jusqu'à la proportion finale de 1 à 40 do liquide. Dans d'autres cas , plus fréquents , j'ai

VU la digestion se maintenir dans des liquides peptiques très-concentrés qui contenaient de l'acide phosphorique dans la proportion de 1 à 80. —

Je ne possède pas d'expériences aussi complètes sur la fibrine, attendu que pour les digestions artificielles de cette substance, je ne me suis jamais servi de dissolutions trèsconcentrées de pepsine. Néanmoins j'ai eu occasion de voir la digestion de la fibrine se faire encore dans des liquides qui contenaient un 250*™" d'acide, degré résultant toujours de plusieurs adjonctions successives.

Arrivés à ce point, nous avons à nous demander tout naturellement, comme nous l'avons fait pour l'eau , si, après avoir trouvé, par des adjonctions successives, le degré d'acidité le plus favorable, la digestion se serait faite également bien, c'est-k-dire également complètement, au point de vue quantitatif, si, au même liquide peptique concentré, nous avions ajouté d'emblée cette quantité totale d'acide, trouvée par l'expérience. Malheureusement je n'ai pas encore institué les expériences relatives à cette intéressante question. J'ai toujours, jusqu'ici , commencé avec une concentration faible de l'acide.

Je regrette d'autant plus de n'avoir à vous communiquer aucun fait qui puisse servir à résoudre cette question, que de la réponse à celle-ci dépend la solution définitive d'un autre problème, débattu depuis longtemps et en relation intime avec celui de la fonction physiologique de l'acide du suc gastrique. On s'est souvent demandé si, dans le suc gastrique actif, il existait une proportionnalité entre la quantité de l'acide et la quantité de la pepsine, proportionnalité qui pourrait indiquer que la pepsine et l'acide se réunissent en proportions fixes pour former un acide complexe, lequel acide serait l'agent véritable de la digestion. — D'après toutes les données qui ressortent de nos dernières leçons , nous savons que la digestion n'est pas une dissolution dans un acide et que même une modification quelconque d'un

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acide ou sa réunion avec un principe organique ne sauraient rendre compte des différences qui existent entre les produits complexes de la digestion d'une part et le produit simple de la dissolution dans l'acide d'autre part. Admettons qu'il soit prouvé par les expériences les plus rigoureuses qu'il y a effectivement dans la solution digestive un acide complexe formé par la réunion de la pepsine et de l'acide ajouté, nous serions forcés d'attribuer à cet acide des propriétés qui n'appartiennent pas aux autres acides , et que l'hypothèse aujourd'hui eu vogue attribue simplement à la ;pepsine acidifiée. Or je ne vois pas que la science ait beaucoup à gagner à cette interversion de termes, qui ne fait que transporter les propriétés spécifiques , c'est-à-dire mystérieuses du suc gastrique, de la pepsine acidifiée à un acide peptique complexe.

Mais, quoiqu'il en soit, il serait intéressant d'examiner si dans le suc gastrique actif, il existe une proportion quantitative directe entre la pepsine et l'acide, s'il y a, dans ce suc , une combinaison déterminée de ces deux agents , comme le demande p. ex. l'hypothèse de Schmidt qui a été adoptée dans ces derniers temps par Meissner. Voyons quelles sont les raisons qui peuvent militer en faveur de cette opinion.

Nous avons dit que si l'on expérimente sur des solutions contenant moins que la quantité favorable d'eau, il faut ajouter plus d'acide si le liquide contient plus de pepsine, pour que l'action de cette pepsine puisse se développer complètement. Il y a donc en général une relation entre la quantité de pepsine et la quantité favorable d'acide. Cette relation, je le répète, n'est pas directement proportionnelle: pour 2 de pepsine il ne faut pas 2 d'acide, mais il en faut beaucoup moins; pour 3 de pepsine, il ne faut pas 3 d'acide, mais moins encore, et ainsi de suite. Cette dernière circonstance, telle qu'elle s'est manifestée dans nos expériences avec acidification successive, ne parle pas contre l'existence

d'im acide complexe: elle ne prouve pas que l'unité de pepsine ne se soit pas réunie à une quantité déterminée d'acide, et que 2 unités de pepsine ne se soient pas réunies à 2 fois cette quantité d'acide, et voici pourquoi:

On peut se représenter que la quantité d'acide ajoutée en premier lieu et que nous posons arbitrairement égale à 3 , ait une fonction double: 1 d'acide se réunirait à 1 de pepsine; mais 2 parties de l'acide resteraient disponibles dans le liquide, pour se réunir aux corps albuminoïdes, liquéfiés pendant la première phase digestive. De cette manière ou admettrait, — et nous verrons bientôt qu'il y a beaucoup de raisons qui parlent en faveur de cette manière de voir, — on admettrait, dis-je, que les peptones formées dans le liquide digestif, lient en quelque sorte une partie de l'acide et que c'est grâce à cette fraction disponible d'acide que les progrès de la digestion ne sont pas enrayés par la présence des corps albuminoïdes dissous.

La digestion étant arrêtée une première fois, on ajoute une seconde quantité d'acide. Cette seconde quantité, selon l'hypothèse que nous examinons, doit se réunir d'abord à la seconde unité de pepsine qui se trouve dans le liquide, ensuite à la nouvelle quantité de corps albuminoïdes qui peuvent être digérés par la pepsine, sous l'influence de cette seconde portion d'acide. Mais la quantité digérée sous l'influence de cette seconde portion sera moindre que celle digérée sous l'influence de la première. C'est ce qui est prouvé par l'observation. Cela s'explique si l'on considère que l'influence nuisible des produits digestifs de la première portion, a été seulement diminuée, mais non entièrement anéantie par l'acide. Pendant la durée de son action , la seconde portion de pepsine acidifiée a donc à combattre l'influence nuisible d'une quantité de peptones inférieure à celle des peptones formées lors de la première phase digestive ; il en résulte que la quantité d'acide nécessaire pour former une seconde quantité d'acide « chlorhydropeptique » actif, égale

à la première, devra être 1 pour la pepsine et moins que 2 pour les corps albuminoïdes. Donc elle doit être inférieure à 3, c'est-à-dire inférieure à la quantité qui suffisait à la première portion de pepsine. Admettons que la quantité d'acide soit 2 1[2 au lieu de 3, on voit aisément que la troisième portion de pepsine ne demandera que 2 d'acide environ, et ainsi de suite.

Ces chiffi'cs, il va sans dire, sont arbitraires, et dans les expériences quantitatives, le rapport des quantités d'acide, déterminées pour différentes adjonctions successives, décroît bien plus rapidement que dans la proportion de 3 à 2 li2, comme nous venons de l'admettre. Mais cet exemple en quelque sorte schématique montre au moins que nos observations ne sont pas nécessairement contraires à l'hypothèse qui établit une relation proportionnelle et directe entre les quantités d'acide et de pepsine.

Messieurs, pour vous faire cette démonstration, j'ai été forcé de recourir à une autre hypothèse, hypothèse tout-à-fait légitime, puisque, comme vous le verrez, elle s'appuie sur les données de l'observation directe, savoir: que la présence des matières alhminoïdes liquéfiées exerce une influence nuisible sur les progrès de la digestion, influence pouvant être de beaucoup diminuée par l'adjonction d'un acide. Nous avons supposé que l'acide liait en quelque sorte ces matières dissoutes. — Eh bien, c'est principalement en vue de ce fait que j'ai insisté sur l'intérêt qu'il y aurait à connaître la quantité la plus favorable d'acide, à ajouter d'emblée à un liquide peptique concentré, avant qu'il ait commencé à digérer. Si cette connaissance nous était acquise, nous serions à même d'éliminer, dans toutes les discussions de ce genre, l'influence retardatrice des produits de la digestion et nous pourrions savoir quel est l'effet , en soi , d'une augmentation de la pepsine relativement à la quantité d'acide la plus favorable à l'action de cette pepsine.

Nous verrons dans la suite que l'on ne peut mettre eu

doute le fait — déjà soupçonné par Schwann et confirmé par les expériences plus réceates de Brûcke, ~ que la présence , dans tout liquide peptique , de corps albuminoïdes dissous et en particulier des peptones, diminue notablement l'action digestive, et que Brûcke a raison d'admettre que l'influence nuisible de ces matières est diminuée par la présence simultanée, dans le liquide, d'une certaine quantité d'acide libre. — Remarquez bien que c'est pour sauver l'hypothèse d'un acide peptique complexe que j'ai attiré dans la discussion ce nouvel élément relatif à l'influence perturbatrice de la densité du liquide albuminoïde. J'ai au moins essayé de vous montrer qu'il n'y a pas forcément contradiction entre l'hypothèse en question et les observations qui établissent que l'acide ne doit pas nécessairement être augmenté en raison directe de la pepsine.

Mais ne nous le dissimulons pas : cette influence perturbatrice des corps albuminoïdes en dissolution, qui ne nous a servi jusqu'à présent que de proposition auxiliaire, pourrait peut-être , à elle seule , servir à expliquer la nécessité que nous avons reconnue d'augmenter l'acide à mesure qu'augmente la pepsine active. En effet, la pepsine sur laquelle nous expérimentons , n'est jamais pure; elle est toujours mélangée à d'autres matières extraites avec elle des tuniques stomacales par le hquide acidulé. Plus une infusion contient de pepsine, plus elle contient aussi de ces matières albuminoïdes non pep tiques, extraites de l'estomac ; ces matières, à elles seules, abstraction faite des produits de la digestion, peuvent déjà augmenter, à un notable degré, la concentration des liquides auxquels la pepsine est ajoutée. Mais si en outre il est vrai, comme nous le supposons, qu'une quantité plus grande de pepsine digère un volume plus grand d'albumine, les produits de cette digestion constituent une autre cause de concentration, nuisible à l'activité de la pepsine. Il est donc doublement indispensable d'augmenter la proportion d'acide dès que l'on augmente la proportion de

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pepsine; et rien, dans tout ceci, ne nous impose la nécessité d'admettre l'existence d'un acide peptique complexe.

Si les observations dont il vient d'être question, ne peuvent pas servir à défendre cette hypothèse, examinons maintenant la valeur d'un autre argument qui a été invoqué surtout par Meissner à l'appui de la théorie qui fait dépendre la digestion d'un acide peptique à proportions déterminées. A cet effet, je dois revenir aux expériences par lesquelles j'ai terminé la dernière leçon et dont je vous dois encore l'explication. C'est dans ces expériences que nous trouverons les seules données directement démonstratives de l'hypothèse qui admet un rapport défini, une combinaison chimique entre l'acide et l'agent peptique.

Vous vous rappelez, messieurs , que j'ai examiné devant vous, à la fin de notre dernière réunion, le contenu de six bocaux, renfermant du liquide peptique et de l'acide dilué, mélangés en proportions diverses et ayant séjourné à l'étuve, pendant 2 jours, soit avec de l'albumine liquide, soit avec de l'albumine solide. Commençons par l'avant-dernière de ces expériences.

Nous avions, dans le bocal N° 5 (1), une grande proportion de liquide peptique (30 cent, cub.), avec une quantité d'acide relativement modérée (20 cent. cub. d'eau acidulée aux 7 millièmes). Les 50 centimètres cub. du liquide contenaient environ 0, gr. 260, cest-à-dire 0,52 pour 100 d'acide. Une petite quantité d'albumine liquide , traitée par ce mélange pendant environ deux jours, à la température de 40°, ne se montra ni digérée ni modifiée: en efifet, elle n'avait pas cessé d'être coagulable par la chaleur avant la neutralisation, d'oii nous pouvons conclure qu'elle ne se serait pas précipitée par la neutralisation. Les autres réactions que nous avons faites sur le contenu de ce bocal, mettent hors

(1) Voj. Leçon 10, pag. 42.

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