TOME DEUXIÈME
à raccumulation des matières organiques non peptiques , dissoutes dans le liquide.
Briïcke a repris ces recherches d'après une autre méthode, en se fondant sur la proposition que la durée de la digestion d'une petite quantité de fibrine est en relation avec le degré de concentration de la solution peptiqne, pourvu toutefois que l'acidité du liquide et les autres conditions essentielles de l'expérience comparative soient les mêmes. Il en déduit que si la quantité de pepsine, dans un liquide, va en décroissant, la vitesse de la digestion doit diminuer progressivement. Ceci admis, il ne faut pas oublier que ce n'est pas seulement la diminution du principe digestif qui ralentit la digestion , mais aussi l'accumulation progressive dans le liquide , des produits liquéfiés par la pepsine , accumulation qui aurait un efi^et analogue, à elle seule, lors même que la quantité de pepsine resterait toujours la même. Or -Briicke croit s'être assuré que si la présence des matières digérées empêche les progrès de la digestion, ce n'est pas parce que la pepsine devient moins active, mais parce que l'accumulation de ce^ matières empêche le gon flement préparatoire des substances albuminoïdes, gonflement qui, selon Briicke, doit nécessairement précéder la digestion. Pour éliminer l'influence perturbatrice dont il est question , il suffirait donc d'éliminer l'obstacle qui résulte de ce que la matière albuminoïde ne peut pas subir le gonflement préparatoire. On arrive à cette éhmination, en faisant du gonflement un acte indépendant de la digestion elle-même, en ne soumettant à l'action de la pepsine que de la fibrine qui a déjà été complètement gonflée dans un acide dilué. L'obstacle essentiel , pouvant s'opposer aux progrès de la digestion , étant ainsi écarté . et le liquide peptique ne contenant que de la fibrine déjà complètement préparée, il est clair, selon Briicke, que tout ralentissement de la digestion qui se montrera lors des progrès de cet acte, ne pourra provenir que d'une diminution de la pepsine. D'autre part, toute diminution de la
pepsine devra, d'après cette manière de voir, se manifester par un ralentissement de la digestion.
Cela posé, Briicke décrit l'expérience suivante. On prend une grande quantité de fibrine, que l'on fait gonfler pendant un temps suffisant dans de l'eau acidulée au millième. On en remplit à-peu-près complètement un vase de verre et l'on y ajoute un peu d'eau acidulée, destinée seulement à couvrir les inégalités que présente la surface du contenu gélatineux. Un autre vase , de même dimension , est rempli jusqu'au même niveau d'eau acidulée fau même degré), et l'on y met un seul flocon de fibrine. Ensuite on verse dans les deux vases 2 centim. cub. d'une solution quelconque de pepsine et l'on secoue le contenu des deux bocaux. — Après un temps qui varie selon la concentration du liquide peptique, le petit flocon est complètement digéré, mais, après le même temps, la grande quantité de fibrine, contenue dans l'autre vase (c'est-à-dire environ 550 centim. cub.) est également liquéfiée en totalité.
Briicke conclut de cette expérience que la pepsine ne se détruit pas par la digestion, et voici pourquoi:
Appelons le bocal qui ne contient qu'un flocon de fibrine, A; et celui qui contient 550 centim. cub. de fibrine, B. Comme le volume du flocon de fibrine, en A, est nul , par rapport au volume du liquide qui le digère, le temps qu'emploie sa digestion , peut être considéré comme mesure de l'énergie digestive du liquide A , dans sa concentration initiale. -- Dans le vase B, contenant une très-grande quantité de fibrine, nous avons un liquide peptique, dont la concentration est au commencement égale à celle du liquide B (c'est du moins ce que suppose Briicke) ; ce liquide devra donc, dans la première unité de temps , digérer avec la même vitesse que A. Dans cette première unité de temps , une certaine quantité de fibrine (disons: un tiers de la quantité totale) est dissoute par la pep.sine en B. Or, si l'on admet que la pepsine se détruit par la digestion, une fraction de la quan-
tité initiale de pepsine doit manquer dans le liquide B au commencement de la seconde unité de temps. Le liquide n'a donc plus sa concentration initiale, égale à celle du liquide A, et doit, selon Briicke, digérer plus lentement. Après la digestion du second tiers, comme il s'est détruit plus de pepsine, le liquide doit agir plus lentement encore. On voit que la rapidité de la digestion doit progressivement diminuer dans le vase B , au far et à mesure qu'une quantité plus grande de fibrine s'y liquéfie, s'il est vrai que le ferment digestif est usé par son activité. D'après ce raisonnement le petit flocon en A, dont le volume est comparativement nul, devrait disparaître beaucoup plus vite que la grande quantité de fibrine en B. Or l'expérience montre que la rapidité de la digestion est sensiblement la même dans les deux vases. Donc il faut concéder à Brûcke que si ses prémisses sont justes , la pepsine n'est pas détruite par la digestion.
L'auteur toutefois ajoute: on pourrait imaginer que malgré la grande quantité de fibrine dissoute en B , il ne se soit détruit que très-peu de pepsine , trop peu pour entraîner une difiFérence appréciable de la concentration des deux liquides peptiques. De là, l'égalité apparente du temps qu'a employé leur digestion. Pour examiner cette objection , l'auteur répète son expérience avec une quantité beaucoup plus petite de pepsine. La durée de la digestion est de 9 heures, dmis les deux vases. — Dans la première des expériences communiquées par l'auteur, ce temps est de 1 heure 10 minutes. Dans une troisième expérience faite avec une solution très-concentrée de pepsine, la durée de la digestion, toujours égale dans les deux vases, est de 10 minutes.
Briicke conclut: La durée de la digestion, dans deux hquides peptiques, contenant la même quantité proportionnelle de pepsine (c'est-à-dire ayant la même concentration) , est indépendante de la quantité de fibrine gonflée que l'on fait
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digérer par ces deux liquides, — si leur degré d'acidité est suffisant.
Mais pourquoi l'influence retardatrice que les peptones exercent sur la digestion, ne s'est-elle pas fait sentir plus fortement dans ceux des vases qui étaient remplis de fibrine jusqu'au bord, que dans ceux qui n'en contenaient qu'un seul flocon? Nous le savons déjà; c'est que l'auteur n'a employé pour ces expériences que de la fibrine complètement gonjlée] c'est que selon lui l'action de la pepsine ne cesse pas, parce qu'elle est détruite, mais parce que, dans des liquides surchargés de produits digestifs , la pepsine, qui est indélébile, ne trouve plus de fibrine convenablement préparée à la digestion, et que ce gonflement est empêché par la présence des matières non peptiques , accumulées dans le liquide. —
Si tout cela est vrai, il doit être possible de faire digérer des quantités très-grandes, infiniment grandes de fibrine par la même petite quantité de pepsine acidifiée , pourvu que cette fibrine ait subi un gonflement préparatoire suffisant. Briicke paraît n'avoir expérimenté que sur des quantités de fibrine d'à-peu-près 550 centimètres cub. Mais si l'on prenait le double , le triple de cette quantité , la digestion se ferait-elle encore? Cette expérience nous paraît importante. De sa réussite dépend la confirmation du prin- 1 cipe énoncé par Briicke.
L'exécution de cette expérience, que l'on ne pourrait pas bien répéter à Florence, parce qu'il serait difiBcile de se 1 procurer ici des quantités assez grandes de fibrine de sang bien battue, m'a été rendue possible à Paris , grâce à la • complaisance de M. Boudault.
J'ai, à plusieurs reprises, fait gonfler dans de l'eau acidulée (contenant un millième de H Cl) des quantités de fibrine de sang de bœuf, allant jusqu'à 3000 cent. cub. — Je me suis servi pour ce but, de deux ou trois cuves de porcelaine trèslarges, dont le fond avait environ 5 décimètres carrés. La
fibrine distribuée dans les 3 vases et couverte d'eau acidulée, y séjournait jusqu'à ce que le gonflement ne fît plus de progrès. Deux kilogrammes de cette fibrine gonflée an maximum , furent transvasés dans un très-grand cylindre de verre , gradué; j'y ajoutai une quantité modérée de pepsine, dissoute dans de l'eau acidulée au millième , et j'observai la digestion. — Très-rapide au commencement , elle se montra déjà visiblement ralentie au bout d'environ 6 heures, après qu'environ la moitié de la fibrine (1 kilogr.) eût disparu. Cependant le liquide continua à digérer, quoique de plus en plus lentement, jusqu'à la 12™' ou à la 23émc iieure après le commencement de l'expérience. Après 13 heures il restait dans le vase une quantité assez notable de fibrine, à-peu-près un cinquième de la quantité primitive. — L'observation fut interrompue pendant 7 heures, et lorsque je revins, vers la 20'"'" heure de l'expérience, il restait un dépôt de fibrine bien gonflée qui , observé pendant 12 heures encore, ne diminua plus (1).
Dans mes premières expériences, je n'ai pas ajouté d'acide, puisque, selon l'hypothèse de Briicke, l'acide supplémentaire ne servirait qu'à rétablir le gonflement de la fibrine, empêché par l'accumulation des produits digestifs , précaution inutile , puisque , dans mes liquides , la fibrine était déjà gonflée au maximum. — Mais dans d'autres expériences semblables, j'ai acidifié après l'arrêt de la digestion, et j'ai vu que la flhrine recommençait à se dissoudre. Mais, même dans ces cas, il restait enfin un dépôt de matière non digérée, dont la hauteur ne diminuait plus, malgré l'acidification supplémentaire , plusieurs fois répétée. Pour ces recherches, j'ai employé, suivant la quantité et la concentration de mon liquide peptique, soit 2, soit 3 kilogr. do fibrine gonflée.
(1) Il est siuguliei' que lu résidu uou digéré de lîbcino ait toujours offert une coloratiofi un peu plus foncée que la masse de fibrine originairement mise en digestion, quoiqui^ le liquide digestif lui-même ne fût pas coloré. S.
Vous voyez, d'après ces faits, que la quantité de fibrine o'onflée, qui dans un volume déterminé d'eau, peut être liquéfiée par une quantité modérée de pepsine, n'est pas illimitée, mais que la digestion, ranimée à plusieurs reprises par des adjonctions d'acide, finit toujours par s'arrêter, après avoir montré un ralentissement de plus en plus notable. Ces expériences vous donnent en même temps une idée des quantités énormes de fibrine {préparée) qui peuvent être digérées par un poids relativement modéré de pepsine (1). Nos observations aboutissent donc à un résultat contradictoire à celui obtenu par le professeur viennois, et cette contradiction ne peut pas exister en réalité, puisque les faits ne se contredisent pas. Analysons, par conséquent, toutes les circonstances particulières du problème, et voyons quelle est la valeur des prémisses sur lesquelles la conclusion de Briicke est fondée.
Briicke attribue la cessation de la digestion dans les liquides peptiques à la cessation du gonflement préparatoire du corps aliuminoïde, gonflement qui ne peut être renouvelé que dans une mesure très-limitée par le renouvellement de l'acide. L'accumulation des produits digestifs n'a pas, selon lui, d'action directe sur la pepsine, en tant qu'agent dissolvant , mais une action indirecte, en abolissant une des conditions préliminaires indispensables de la digestion, le gonflement du corps albuminoïde. Nous connaissons
(I) Bbuckk capporle une autre expérience qui montre qu'une quanlilé donnée de pepsine peut digérer une quantité, qui à l'auteur parait très-grande, de fibrine non gonflée, si, pour aciduler le liquide digestif, on prend, au lieu d'acide chlorliydrique, de l'acide phosphorique. — L'acide phosphorique, selon Brùcke, favorise, plus que l'acide chlorhydrlque, le gonflement de la fibrine, empêché par les produits digestifs, et admet un plus grand nombre d'adjonctions supplémentaires que ne le fait l'acide clilorliydrique, qui , à partir d'un degré de concenlralion très-peu élevé, devient môme nuisible à la digestioD, en empêchant le gonflement préparatoire.
Cette expérience, comme on le voit, ne tend qu'à montrer, d'après une nuire méthode, que la quantité de fibrine correspondant à la capacité dignstive do la pepsine, est beaucoup plus grande qu'on ne l'avait supposé généralement, mais ne prouve pas encore que •a force digestivo de la pepsine soit Illimitée.
la preuve de Brùcke; mais nous connaissons déjà un fait qui rend cette preuve illusoire. Je vous ait dit que si l'on fait digérer par une quantité modérée de pepsine une quantité très-grande de fibrine parfaitement gonflée, il arrive un moment où la digestion s'arrête; mais elle recommence si l'on ajoute une nouvelle goutte d'acide. Après plusieurs adjonctions d'acide, la digestion s'arrête définitivement, bien que le résidu de fibrine qui n'est plus attaqué, soit encore parfaitement gonflé. Cette expérience n'est pas isolée. J'ai vu très-souvent que les derniers résidus tant de fibrine que d'albumine, qui ne sont plus digérés par un liquide digestif plusieurs fois acidulé de rechef, ou délayé dans de l'eau — que ces derniers résidus qui se déposent après la cessation définitive de la digestion, sont en partie encore très-bien gonflés.
Le gonflement de l'albumine , préalablement divisée en très-petits cubes , est quelquefois tel , qu'à la fin de la digestion on pourrait être tenté de croire que tout a été dissous, à part peut-être un très-faible résidu, à peine visible au fond du liquide. Mais si l'on filtre, on voit que ce résidu est beaucoup plus considérable, composé en grande partie de particules d'albumine tellement gonflées que leur indice de réfraction est devenu presque le même que celui du liquide oii elles étaient suspendues , et où on ne les distinguait plus à cause de leur transparence.
Je vais faire passer sous vos yeux un vase de verre, contenant un suc gastrique artificiel qui, malgré plusieurs adjonctions supplémentaires d'acide, ne digère plus depuis 6 heures. Vous verrez au fond un dépôt de quelques granules d'albumine, qui y existaient déjà ce matin. — Versons le tout sur un plat de gutta-percha. Vous voyez maintenant, sur le fond noir, que le résidu est beaucoup plus volumineux qu'il ne le paraissait à la simple inspection du liquide, mais qu'il est presque entièrement composé de particules semi-transparentes et hyalines.
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Il est clair que dans ce liquide, le gonflement de l'albumine n'a pas été empêché par les produits digestifs, accumulés eu trop grande quantité, comme le suppose Briicke. Et si ce n'est pas la cessation du gonflement qui, dans ce cas, a entraîné la cessation définitive de la digestion, si la condition préparatoire et indispensable de la digestion n'a pas manqué, il faut bien qu'une autre action essentielle du liquide digestif ait cessé.
A la rigueur, de l'aspect seul des particules albumineuses que je viens de vous montrer, nous pourrions déduire que leur digestion avait commencé, mais qu'elle a été interro7n;pue, car jamais, avec l'eau acidulée seule, on ne verra le gouflement de l'albumine atteindre un degré si avancé. Ce gonflement ne peut être l'effet que d'une digestion commençante. Mais si la digestion a commencé , à plus forte raison la préparation ne peut pas avoir manqué.
De même , dans les expériences sur la fibrine , le dépôt resté au fond du vase, après la cessation définitive de la digestion, formait une couche gélatineuse, identique, quant à son aspect et à sa consistance , à la fibrine gonflée au maximum dans l'eau acidulée.
Ce n'est donc pas, comme l'admet Briicke, parce que le gonflement des corps album inoïdes est empêché , que la pepsine cesse d'agir dans les liquides surchargés de peptones; et, si nous voulons, avec Briicke, continuer à considérer la pepsine comme une substance qui ne se détruit pas , nous sommes forcés de modifier son opinion sur la cause de l'arrêt digestif. Nous n'avons pas besoin de nier que la cessation de la digestion soit dvie à la présence des peptones , mais , en admettant cette dernière proposition, nous devons admettre aussi que V influence des peptones s'étend à V action de la pepsine elle-même ; que la pepsine acidifiée cesse enfin d'agir, même sur les corps albuminoïdes gonflés, s'il existe dans le liquide une trop forte proportion de peptones.
La pepsine cesse d'agir, ce qui veut dire, selon la théorie que nous examinons, que tout en existant comme tel dans le liquide, le ferment digestif a perdu la faculté de déployer son action chimique. L'accumulation des produits de la digestion a donné au liquide un degré de concentration et des propriétés telles que les propriétés actives de la pepsine sont masquées, empêchées de se manifester. Il faut préciser ce dernier point. L'action de la pepsine est- elle à tout jamais rendue impossible dans le liquide dont il est question? Les propriétés de ce liquide sont-elles absolument inconciliables avec le renouvellement de l'action digestive ? Nous savons que non. Par des expériences antérieures, je me suis assuré que si à un liquide peptique qui a définitivement cessé de digérer, on ajoute une nouvelle quantité de pepsine, la digestion reprend , malgré la présence de la même quantité de peptones dissoutes. Cette expérience réussit aussi bien avec des solutions de pepsine purifiée qu'avec des infusions stomacales, toujours mélangées, en çlus ou moins forte proportion , de matières solubles non peptiques. Elle réussit même, — et j'insiste sur cette remarque, — si, comme à l'ordinaire, la solution peptique est plus dense qne le mélange digestif auquel on l'ajoute. En ajoutant du liquide peptique, on augmente donc aussi la proportion des matières dissoutes, nuisibles à la digestion, et malgré cela, la digestion recommence pour un temps variable, suivant la quantité de pepsine nouvellement ajoutée.
On voit par là que la présence des produits digestifs n'empêche pas, d'une manière absolue, l'action spécifique de la pepsine, mais seulement l'action de la quantité de pepsine, primitivement contemie dans le liquide; que si l'on augmente cette quantité, la digestion reprend, parce que la proportion de peptones, contenue dans le liquide avant cette adjonction, n'est capable de mettre hors d'action que la quantité initiale de pepsine, mais non pas la quantité initiale, plus la quantité ajoutée.
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Cette modification de l'opinion de Brûcke implique déjà que dans, tout liquide dont ou n'éloigne pas les produits digestifs, une quantité donnée de pepsine ne peut digérer qu'une quantité donnée de matière albuminoïde. Mais pour continuer à maintenir l'hypotlièse de l'indestructibilité de la pepsine, nous sommes forcés d'en faire une autre, savoir que si après la cessation définitive de la digestion dans un liquide contenant A de pepsine , on ranime la digestion en ajoutant une quantité B de pepsine, plus petite que A, ce n'est pas la petite quantité B qui agit, mais A -h B. En efi'et, A étant rendu inactif par les peptones accumulées dans le liquide , à bien plus forte raison B seul ne pourra-t-il pas digérer dans ce même liquide, puisqu'il est plus petit que A. Mais la quantité B, incapable en soi et prise isolément, de contrebalancer l'influence nuisible des peptones , remet en activité A, et c'est grâce à l'action combinée de A et de B que la digestion se ranime. Cette supposition qui, tout en modifiant radicalement l'opinion de Brûcke, pourrait néanmoins être invoquée encore à l'appui de sa théorie , est susceptible d'être contrôlée par l'expérience directe.
On sait que VéiuUition ne détruit ni ne modifie les peptones, mais qu'elle détruit définitivement le ferment digestif. Si, par conséquent , nous chaufibns à l'ébullition un liquide peptique dont la digestion est définitivement arrêtée, c'està-dire dans lequel, selon l'hypothèse que nous examinons, la pepsine , quoique existant encore , est en quelque sorte paralysée dans son action par la présence d'une trop grande quantité de matière dissoute, nous ne modifions en rien par là la composition des matières digérées ; leur influence nuisible sur la digestion persiste donc comme avant; mais nous détruisons définitivement la pepsine que l'on suppose exister encore, à l'état inactif, dans le liquide. Après l'ébullition, nous laissons refroidir le mélange et nous ajoutons une quantité B de pepsine fraîche, quantité plus petite que celle qui existait dans le liquide pendant la première phase
digestive. Cette quantité B , plus petite que A , se trouve donc seule en présence des peptones formées par A; et si la présence de ces peptones a paralysé l'action de A , à bien plus forte raison doit-elle paralyser l'action de B. — Dans ces conditions , si l'hypothèse de Brûcke est admissible, si ce sont les pe;ptones seules qui empêchent la continuation de la digestion, l'adjonction, au liquide chauifé à 100°, d'une petite quantité de pepsine fraîche, doit donc rester absolument sans efiFet — B étant plus petit que A, ne saurait ranimer la digestion. — Si l'expérience montrait que l'adjonction de B ranime la digestion, même imparfaitement, nous saurions que l'obstacle qui s'opposait à la digestion avant ce moment , n'était pas dû entièrement à l'accumulation des peptones, mais à une circonstance indépendante de cette accumulation, c'est-à-dire à une destruction de la pepsine par la digestion.
Toutefois on pourrait objecter à ce raisonnement que l'adjonction d'une certaine quantité de pepsine augmente en même temps le volume du liquide, et diminue, en les étendant dans plus d'eau, l'influence perturbatrice des peptones. Une adjonction de pepsine n'agirait donc, en tout ou en partie, que comme le ferait une adjonction d'eau. Mais en déclarant la digestion définitivement arrêtée^ on sait que nous avons déjà ajouté de l'eau et de l'acide, à plusieurs reprises, sans plus obtenir d'efifet. Il est d'ailleurs facile de prévenir l'objection signalée, en prenant pour B une quantité de liquide peptique très-peu considérable, relativement au volume total du liquide, et relativement à A. Dans nos expériences , A était en général une quantité considérable de liquide peptique concentré, délayée dans 100 gr. d'eau; tandis que B n'allait que de la cinquième jusqu'à la quarantième partie de A, et disparaissait réellement à côté du volume total du liquide.
Ces expériences se subdivisent en deux séries : une série qualitative et une série quantitative. — Les expériences de
la première série (qualitative) sont faites avec trois modifications.
Premiè7'e série (qualitative):
I. On prend une quantité déterminée d'eau et un volume de liquide peptique, le tout acidulé d'avance au même degré. On y ajoute de l'albumine; on met à l'étuve et l'on attend que la digestion se soit arrêtée , c'est-à-dire que la liquéfaction de l'albumine ne fasse plus de progrès visibles pendant plusieurs heures. Alors, sans ajouter ni acide ni eau supplémentaires, on chaufife à l'ébuUition le mélange avec le reste d'albumine qu'il contient, et au liquide refroidi à 40 degrés , on ajoute encore un petit volume de liquide peptique acidifié comme le premier, volume inférieur à l/60éœe ou même à l/SOèm" du volume total du liquide. Ou remet à l'étuve et l'on observe la liquéfaction d'une j^etite quantité du résidu d'albumine, resté inaltéré ^ pendant un certain nombre d'heures, à la fin de la 'première phase digestive.
II. L'expérience est commencée exactement comme au N" I; seulement, lorsqu' après une observation de plusieurs heures le résidu d'albumine ne diminue plus, on ajoute une goutte d'acide, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'une nouvelle adjonction d'acide ne ranime plus la digestion. C'est alors que l'on chaufi^e a 100°; puis, au liquide refroidi, on ajoute une nouvelle quantité de pepsine, inférieure à la première. — Ici encore la digestion reprend, quoique très-faiblement; et un petit volume, bien appréciable cependant, du résidu d'albumine est liquéfié. — (Je ne possède que deux expériences faites d'après cette modification).
III. L'expérience se fait comme au N* II, sauf qu'au lieu d'ajouter des gouttes d'acide seulement, on ajoute, à plusieurs reprises, de l'eau acidulée en plus grande quantité, jusqu'à l'arrêt définitif de la digestion. (Cette eau est acidulée au même degré que le liquide digestif).
Dans ce cas encore, la digestion se ranime après l'ad-
ilO PHYSIOLOGIE UE LA DIGESTION.
jonction de la seconde quantité de pepsine. Le résidu d'albumine subit une diminution très-faible, mais encore mesurable. Seconde série (quantitative) :
Au lieu de contrôler les prog-rès de la digestion par le volume de l'albumine liquéfiée , on détermine , dans cette seconde série, le résidu sec total du liquide à la fin de la première et à la fin de la seconde digestion (nous entendons toujours par seconde digestion celle qui est produite par une quantité supplémentaire de pepsine). Le résidu sec est déterminé sur une fraction connue du liquide total et évalué entièrement comme peptone , c'est-à-dire comme albumine liquéfiée par la pepsine. De l'augmentation du résidu sec total on conclut à la digestion d'une plus grande quantité d'albumine. Voici la marche d'une de ces expériences:
On ajoute, comme dans la première série, de l'albumine à un volume donné d'eau et de liquide peptique , acidulé au même degré. On bouche bien le flacon, pour que le volume du liquide , mesuré avant l'adjonction de l'albumine , ne diminue pas par l'évaporation à l'étuve. La digestion achevée, on porte tout le liquide à l'ébullition. On en prend une petite portion (20 cent, cub., p. ex.), que l'on évapore à sec. (Cette évaporation devrait toujours être faite à 120 ou à 140 degrés, et non à 100", comme cela a eu lieu dans nos expériences). D'après le résidu sec de ces 20 cent. cub. on calcule celui de toute la solution. Le chifi're ainsi obtenu, quoique exprimant le poids des sels et des peptones, contenus dans la solution , est évalué entièrement comme peptones . ce qui n'offre pas un grand inconvénient , puisque ce calcul est relatif à ce qui a été dissous par la pepsine. — Au reste du liquide, préalablement refroidi à 40 degrés, on ajoute ensuite une petite quantité de pepsine fraîche, de beaucoup inférieure à la quantité qui a opéré la première digestion , et le tout est remis à l'étuve , jusqu'à la fin définitive de la seconde digestion. Une petite portion du liquide (10 à 20 cent, cub.) est ensuite versée dans une capsule de porcelaine
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et évaporée à sec. D'après le poids du résidu sec, on calcule le résidu sec de l'infusion totale, en ayant soin d'additionner à cette valeur celle qui a été trouvée pour le résidu sec des premiers 20 cent, cub , soustraits avant la seconde digestion. — On a donc deux chiffres, exprimant le résidu sec total du liquide à la fin de la première et à la fin de la seconde digestion. Constammient on trouve, après la seconde digestion, u?i résidu sec supérieur en poids^ à celui qui correspond à la première digestion. La différence de ces deux chiffres exprime, comme on le voit, le poids de la matière dissoute par la petite quantité supplémentaire de pepsine.
Cette différence n'a jamais manqué dans nos expériences; toujours nous avons vu la digestion, arrêtée depuis plusieurs heures, se ranimer par l'adjonction, au liquide chauffé à 100° et refroidi à 40°, d'une seconde quantité de pepsine, inférieure de beaucoup à la première. Mais si l'on comparait, d'après le résidu sec, ce qu'avaient dissous d'une part la quantité initiale de liquide peptique, d'autre part la quantité additionnelle de ce liquide , on voyait que ces deux valeurs n'étaient rien moins que proportionnelles aux volumes de liquide peptique, employés pour la première et pour la seconde digestion. La seconde portion supplémentaire de pepsine avait toujours digéré relativement beaucoup moins que la portion initiale, et cela se comprend aisément, puisque cette seconde quantité s'était trouvée, dès le commencement, gênée et empêchée dans son action, par la présence d'une forte proportion de matières digérées. Si nous continuons à désigner la quantité initiale de pepsine par A, et la quantité ajoutée plus tard par B, cette dernière n'avait pas
digéré — de ce qu'avait digéré la quantité initiale, mais
1/4, 1/7, et parfois même 2/15 seulement de cette quantité —
Ainsi, quoique les produits digestifs aient enrayé, jusqu'à un certain degré, l'activité de la seconde portion de pepsine,
il n'y a pas eu suppression complète , impossibilité de la digestion, comme cela aurait dû être, si, selon l'hypothèse de Briicke , les matières dissoutes seules s'opposaient aux progrès de la digestion. L'arrêt de la digestion ne peut donc pas être attribué seulement et exclusivement à l'augmentation de la densité du liquide, surchargé des produits digestifs en dissolution. Il y a à cet arrêt une autre cause, indépendante de la densité du liquide, puisqu'une quantité très-petite de pepsine fraîche peut encore, après la destruction définitive de la quantité initiale plus grande, dépio} cr son action, dans un milieu également chargé de matières non peptiques en dissolution. La quantité initiale de pepsine, en cessant de digérer , était donc plus que « paralysée » dans son action ; elle était « morte » en tout ou en partie.
Dans les expériences de la seconde série, je n'ai pas, après un premier arrêt de la digestion , a,iouté d'acide ni d'eau supplémentaires. On pourrait, de cette circonstance, déduire, contrairement à nos conclusions, que la faible digestion, observée après l'addition de la seconde quantité de pepsine, était dûe seulement à l'augmentation du volume du liquide, à sa plus grande dilution. Je crois m'être suffisamment mis à l'abri de cette source d'erreur, eu donnant à la quantité supplémentaire de pepsine un volume insignifiant par rapport au volume total du liquide.
Ordinairement, quand l'albumine non digérée à la fin de la première digestion formait un dépôt bien visible, je faisais l'ébullition de tout le mélange, en y laissant ce résidu d'albumine, sur lequel j'observais ensuite la continuation de la digestion. Mais plusieurs fois j'ai filtré le liquide avant de le soumettre à l'ébullition, et j'y ai ajouté de l'albumine fraîche, après avoir laissé l'infusion se refroidir jusqu'à environ 40 degrés. La seconde digestion , dans ces derniers cas, s'est effectuée visiblement comme dans les premiers.
Ces expériences écartent le soupçon que par l'ébullition dans un milieu acide , l'alhuminc soit devenue peut-être
vinwt-J';t-iinikme leçon. 113 plus soluble, plus facile à digérer par une quantité même moindre de pepsine.
Voici une autre objection que l'on ne manquera pas de taire à nos dernières déductions. Nous avons admis en principe, vous vous le rappelez, que l'ébuUition n'altère pas les propriétés physiques des peptones ni, par conséquent, la résistance que leur présence oppose aux progrès de la digestion. En eflPet , la chaleur de l'ébuUition ne produit pas , dans les peptones , d'altération reconnaissable par nos moyens actuels d'investigation; mais ne serait-il pas possible qu'à la température de l'eau bouillante, ces corps subissent un changement quelconque de composition, ayant pour effet de diminuer leur influence nuisible sur la digestion ? — Cette hypothèse , quoique rendue très-invraisemblable par nos observations mêmes qui montrent que constamment la seconde digestion était affaiblie a un haut degré, mais non entièrement supprimée par la présence des produits digestifs, méritait néanmoins un examen spécial. L'expérience suivante ne parle pas en sa faveur.
Une solution peptique, préparée avec de la pepsine trèsdélayée et de l'eau au même degré d'acidité, mélangées avec le plus grand soin, est partagée en deux portions égales. A l'une on ajoute le quart de son volume de peptone d'albumine concentrée, à l'autre on ajoute une quantité égale de la même peptone, préalablement soumise à l'ébuUition (1). Ces deux liquides digèrent sensiblement la même quantité d'albumine.
Si le principe peptique persistait comme tel, après avoir accompli l'acte digestif, si, après la cessation définitive d'une
(1) Nous avons préparé cfllle peploiie en soumulliinl à lu dialjse un liquide peptique qui avait digéré de l'albumine culte, à saturation, c'est-à-dire jusqu'à l'arrêt définitif de la digestion. Le liquide externe dans lequel s'était faite la dialyse, a été concentré au bain-marie, h 60", neutralisé presque exactement el (iltré. La solution do peptone ainsi obtenue , a été divisée en deux portions égales. L'une a élé soumise à l'ébuUition , l'autre non.