CONSEILS A MA FILLE
GONDORGET
Nous avons donné quelques détails biographiques sur Condorcct, p. 77. ^n trouvera aussi plus loin des extraits de son plan d'éducation national
avec des indications sur le rôle qu'il joua comme député à la Législatiye et à la Convention et comme membre du premier Comité d'instruction publique. Dans les pages qui suivent* nous reproduisons les principaux passages d'un écrit destiné à sa fille, et qui est comme son testament suprême : il le rédigea dans la retraite que lui avait offerte une amie dévouée, après le décret de proscription qui l'avait frappé en juillet 1793. Nous avons déjà dit comment il quitta volontairement son asile en avril 1794, pour ne p^is compromettre sa bienfaitrice, et comment cette généreuse impmdence le perdit.
Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu dans ta première enfance te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance, et contribuer à ton bonheur!
Dans quelque situation que tu sois quand tu liras ces lignes, que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t'en garantit la durée.
Prends Thabitude du travail, non seulement pour te suffire à toi-même sans un service étranger, mais pour que ce travail puisse pourvoir à tes besoins, et que tu puisses être réduite à la pauvreté, sans Têtre à la dépendance.
Quand même cette ressource ne te deviendrait jamais nécessaire, elle te servira du moins à te préserver de la crainte, à soutenir Ion courage, à te faire envisager d'un œil plus ferme les revers de fortune qui pourraient te menacer.
Tu sentiras que tu peux absolument te passer de richesses, tu les estimeras moins : tu seras plus à Tabri des malheurs auxquels on s'expose pour les acquérir ou par la crainte de les perdre.
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L^habitude des actions de bonté, celle des affections tendres, sont la source de bonheur la plus pure, la plus inépuisable.
Elle produit un sentiment de paix, une sorte de volupté douce, qui répand du charme sur toutes les occupations, et même sur la simple existence.
Prends de bonne heure Thabitude de la bienséance, mais d'une bienséance éclairée par la raison, dirigée par la justice.
Ne donne point pour te délivrer du spectacle de la misère ou de la douleur, mais pour te consoler par le plaisir de les avoir soulagées.
Ne te borne pas à donner de l'argent ; sache aussi donner tes soins, ton temps, tes lumières, et ces affections consolatrices souvent plus précieuses que des secours.
Alors ta bienfaisance ne sera plus bornée par ta fortune : elle deviendra indépendante, elle sera pour toi une occupation comme une jouissance.
Apprends surtout à Texercer avec cette délicatesse, avec ce respect pour le malheur, qui double le bienfait et ennoblit le bienfaiteur à ses propres yeux. N'oublie pas que celui qui reçoit est par la nature Tégal de celui qui donne; que tout secours qui entraîne de la dépendance n est plus uii don, mais un marché, et que, s'il humilie, il devient une offense.
Mon enfant, un des plus sûrs moyens de bonheur est d'avoir su conserver l'estime de soi-même, de pouvoir regarder sa vie entière sans honte et sans remords^ sans \
23d LECTURES PÉDAGOGIQUES
voir une action vile, ni un tort ou un mal fait à autrui, et qu'on n*ait pas réparé.
Rappeile-toi les impressions pénibles que des torts légers, que de petites fautes t'ont fait éprouver, et juge par là des sentiments douloureux qui suivent des torts plus graves, des fautes vraiment honteuses.
Conserve soigneusement cette estime précieuse sans laquelle tu ne saurais entendre raconter les mauvaises actions sans rougir, les actions vertueuses sans te sentir humiliée.
Alors un sentiment doux et pur s'étend sur toute l'existence; il répand un charme consolateur sur ces moments où l'âme, qu'aucune impression vive ne remplit, qu'aucune idée n'occupe, s'abandonne à une molle rêverie, et laisse lés souvenirs du passé errer paisiblement devant elle.
Qu'alors, au milieu de tes peines, tu les sentes s*adoucir par la mémoire d'une action généreuse, par l'image des malheureux dont tu auras essuyé les larmes.
Mais ne laisse point souiller ce sentiment par l'orgueil. Jouis de ta vie sans la comparer à celle d' autrui : sens que tu es bonne, sans examiner si les autres le sont autant que toi.
Si tu n'as point de reproches à te faire, lu pourras être sincère avec les autres comme avec toi-même. N'ayant rien à cacher, tu ne craindras point d'être forcée, tantôt d'employer la ressource humiliante du mensonge, tantôt d'affecter dans d*hypocrites discours des sentiments et des principes qui condamnent ta propre conduite.
Tune connaîtras point cette impression habituelle d'une crainte honteuse, supplice des cœurs corrompus. Tu jouiras de celte noble sécurité, de ce sentiment de sa propre dignité, partage des âmes qui peuvent avouer tous leurs mouvements comme toutes leurs actions.
Hais si tu n*as pu éviter les reproches de ta conscience, ne t'abandonne pas au découragement : songe aux moyens de réparer ou d'expier les fautes-, fais que le souvenir ne
puisse s*en présenter à toi qu'avec celui des actions qui les compensent, et qui en ont obtenu le pardon au jugement sévère de ta conscience.
Ne prends point l'habitude de la dissimulation ; aie plutôt le courage d'avouer tes torts. Le sentiment de ce courage te soutiendra au milieu de tes regrets ou de tes remords. Tu n*y ajouteras point le sentiment si pénible de ta propre faiblesse, et l'humiliation qui poussuit le mensonge.
Les mauvaises actions sont moins fatales par elles-mêmes au bonheur et à la vertu, que par les vices dont elles font contracter l'habitude aux âmes faibles et corrompues. Les remords, dans une âme forte, franche et sensible, inspirent les bonnes actions, les habitudes vertueuses, qui doivent en adoucir l'amertume. Alors ils ne se réveillent qu'entourés de consolations qui en émoussent la pointe, et Ton jouit de son repentir comme de ses vertus.
Sans doute les plaisirs d'une âme régénérée sont moins purs, sont moins doux que ceux de Tinnocence; mais c'est alors le seul bonheur que nous puissions encore trouver dans notre conscience, et presque le seul auquel la faiblesse de notre nature et surtout les vices de nos institutions nous permettent d'atteindre.
Ilélas! tous les humains ont besoin de cicniencc!
Si tu Veux que la s(»ciélé répande sur ton âme plus de plaisirs ou de consolations que de chagrins ou d^amertûmes, sois indulgente, et préserve-toi de la personnalité comme d'un poison qui en corrompt toutes les douceurs.
L'indulgence n'est pas cette facilité qui, née de l'indifférence ou de l'étourderie, ne pardonne tout que parce qu'elle n'aperçoit ou ne sent rien. J'entends cette indul- , nce fondée sur la justice, sur la raison, sur la recon-
naissance de sa propre faiblesse, sur cette disposition heureuse qui porte à plaindre les hommes plutôt qu*à les condamner.
....Veux-tu prendre Thabitude de l'indulgence? Avant de juger un autre avec sévérité, avant de t'irriter contre ses défauts, de te révolter contre ce qu*il vient de dire ou de faire, consulte la justice : ne crains point de faire un retour sur tes propres fautes; interroge ta raison; écoute surtout la bonté naturelle, que tu trouveras, sans doute, au fond de ton cœur ; car, si tu ne l'y trouves pas, tous ces conseils seraient inutiles; mon expérience et ma tendresse ne pourraient rien pour ton bonheur.
La personnalité dont je voudrais te préserver n'est pas cette disposition constante à nous occuper sans disti*action, sans relâche, de nos intérêts personnels, à leur sacrifier les intérêts, les droits, le bonheur des autres ; cet égoîsme est incompatible avec toute espèce de vertu, et même de sentiment honnête ; je serais trop malheureux, si je pou* vais croire avoir besoin de t'en préserver.
Je parle de cette personnalité qui, dans les détails de la vie, nous fait tout rapporter aux intérêts de notre santé, de notre commodité, de nos goûts, de notre bien-être; qui . nous tient en quelque sorte toujours en présence de nousmêmes, qui se nourrit de petits sacrifices qu'elle impose aux autres, sans en sentir l'injustice et presque sans le savoir; qui trouve naturel et juste tout ce qui lui convient, injuste et bizarre tout ce qui la blesse; qui crie au caprice et à la tyrannie si un autre en la ménageant s'occupe un peu de lui-même.
Ce défaut éloigne la bienveillance, afflige et refroidi*» Tamitiè. On est mécontent des autres^ dont jamais l'abn^ gation d'eux-mêmes ne peut être assez complète. On est mécontent de soi, parce qu'une humeur vague et sans ol3jet devient un sentiment constant et pénible dont on t^ ^ plus la force de se délivrer.
Si tu veux éviter ce malheur, fais que le sentiment ^^
CONDORCÈT. — VOLTAIRE 239
l'-égalité et celui de la justice deviennent une habitude de ten âme. N*attends, n*exige jamais des autres qu*un peu au-dessous de ce que tu ferais pour eux. Si tu leur fais des .'.sacrifices, apprécie-les d'après ce qu'ils te coûtent réellement, et non d'après l'idée que ce sont des sacrifices : cherches-en le dédommagement dans ta raison, qui t'en assure la réciprocité, dans ton cœur, qui te dira que même tu n'en aurais pas besoin.
Tu trouveras alors que dans ces détails de la société, il est plus doux, plus commode, si j'ose le dire, de vivre pour autrui, et que c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soi-même.
L'UNIVERSALITÉ Dfi LA MÔRALe
VOLTAIRB
Il ne nous appartient pas d'essayer d'esquisser ici la vie très longue^ très mêlée, et, en définitivei très méritante de Voltaire. Qu'il nous suflise
■ de. tappeler que, né à Paris le 20 novembre 1694, et mort dans cette ville le 30 mai 1778, il lui a été donn^, en quelque sorte, de résumer et de personnifier le .grand siècle où il a vcôu^ dans toutes ses plus hautes comme ses plus légitimes aspii*ations, qu'il s'agisse d'oeuvres de l'esprit, dans les sciences, dans la philosophie, et sous les formes les plus diverses de la littérature; qu'il s'agisse d'oeuvres pratiques d'humanité) de justice et de ^lérance religieuse^ comme l'émancipalion des serfs, ou la défense de Calas, de Sirven et de Labarre.
La page de Voltaire que nous transcrivons est extraite du Dictionnaire
^Philosophique ; c'est une éloquente revendication en faveur de la morale
'tiniversellei considérée en dehors de toute croyance ou de toute doctrine
Particulière*
Je viens de life ces mots dans une décidmatidil en quatorze volumes, intitulée Histoire du Bas-Empire:
« Les chrétiens avaient une morale; mais les païens n'eii avaient point. »
Ah I monsieur Le Beau, auteur de ces quatorze volumes, où avez-vous pris celte sottise? Eh! qu'est-ce donc que la morale de Socrate, de Zaleucus, de Gharondas, de Cicéron, d*Épictète, de Marc-Antonin?
U n'y a qu'une morale, monsieur Le Beau, comoie il n'y a qu'une géométrie. Mais, me dira-t-on, la plus grande partie des hommes ignore la géométrie. Oui; mais, dès qu'on s'y applique un peu, tout le monde est d'accord. Les agriculteurs, les manœuvres, les artistes n'ont point fait de cours de morale ; ils n'ont lu ni le De finibus de Cicéron, ni les Éthiques d'Aristote ; mais, sitôt qu'ils réfléchissent, ils sont sans le savoir les disciples de Cicéron ; le teinturier indien, le berger larlare et le matelot d'Angleterre connaissent le juste et l'injuste. Gonfucius n'a point inventé un système de morale, comme on bâtit un système de physique. Il l'a trovué dans le cœur de tous les hommes.
Celte morale était dans le cœur du préleur Festus quand les Juifs le pressèrent de faire mourir Paul qui avait amené des étrangers dans leur temple. « Sachez, leur dit-il, que jamais les Romains ne condamnent personne sans l'entendre. » (Actes des Apôtres, XXV, j 6.)
Si les Juifs manquaient de morale ou manquaient à la morale, les Romains la connaissaient et lui rendaient gloire.
La morale n'est point dans la superstition, elle n'est point dans les cérémonies, elle n'a rien de commun avec les dogmes. On ne peut trop répéter que tous les dogmes sont différents, et que la morale est la même chez tous les hommes qui font usage de leur raison. La morale vient donc de Dieu comme la lumière. Nob superstitions ne sont que ténèbres. Lecteur, réfléchissez : étendez cette vérité, lirez vos conséquences.
(Dictionnaire philo8ùt)hiquey article Morale.)
CLAUDE FLEDRf 241