E. BERSOT. — CONDORCET
il les regrette. Aie pitié de lui, soigne-le, console-le, tu mériteras peut-être, si toi un jour tu tombes blessé, qu*il vienne un ennemi qui te soigne et te console. Cela, Jean, c*est Thumanité. J*ai été si content de toi que je veux te raconter une histoire. C'est une histoire de M. Tourgueneff, un écrivain russe qui en invente de bien jolies; mais celle-ci est tout à fait vraie. 11 y a plus de vingt ans de cela, nous avons eu une querelle avec les Russes, et nous sommes allés chez eux en Crimée. Il y avait eu un combat; le soir, des blessés se trouvèrent élendus côte à côte sur le champ de bataille, on n*eut pas le temps de les relever.
« L'un était un Français, l'autre était un Russe; ils souffraient cruellement; ils essayèrent de se parler, et s'ils ne se comprirent pas beaucoup, ils se témoignèrent du moins de l'amitié qui adoucit leurs maux. La nuit vint; un des deux s'endormit. Le matin, quand il s'éveilla tout à fait, il vit sur lui un manteau qu'il ne connaissait^ pas ; il chercha son voisin ; celui-ci était mort et, au moment de mourir, avait ôté son manteau et l'avait étendu sur son compagnon de misère. Sais-tu quel est celui qui a fait cela? Je le vois dans tes yeux, tu as envie que ce soit le Français.
Jean. — Oui, grand-père.
Le grand-père. — Eh bien! sois content : c'était le Français.
Va jouer, mon enfant.
(Études et discours.)