‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 107 sur 226 · V. DE LaPRÀDE · texte numérisé non relu

V. DE LaPRÀDE

M. Victor de Laprade, de rÂcadémie française, l'un de nos poètes lyriques les plus aimés, a publié, en 1867, un éloquent plaidoyer en faveur de l'enfance, l'Éducation homicide (Paris, Didier, 1 yoI. in-18),dont une nouvelle édition, considérablement augmentée, a paru en 1873 sous le titre de l'Éducation libérale (Didier, 1 vol. in-18). Nous avons extrait de ce livre remarquable deux morceaux, celui qu'on va lire et celui qu'on trouvera plus loin, page 276. Nous donnons en outre, p. 319, une poésie de M. de Laprade qui fait partie d'un recueil paru en 1876, le Livre d'un père (Hetzel, 1 vol. in-18).

Est-il vrai que la médecine constate, chaque jour, dans la population cultivée, l'immense multiplication des maladies nerveuses? Les nombreuses variétés ie la névrose, les nêvropathies, névralgies, rhumatismes, paralysie, ramollissements du cerveau et de la moelle ne sont-elles pas infmiment plus fréquentes qu'autrefois? La principale cause de cet épuisement du système nerveux n'est-elle pas dans les surei^cit^tions qu'on lui imprime aux dfeçeifô AfcV^N\si

musculaire? Texercice musculaire, le grand air, le repos d'esprit ne sont-ils pas indispensables pour maintenir l'équilibre entre la vie cérébrale et la vie organique? N'estce pas surtout dans Tenfance et dans l'adolescence que le système nerveux doit être ménagé et les organes fortifiés par l'exercice des membres et la vie au grand air ? C'est là une vérité triviale et qu'il est presque ridicule de rappeler, tant elle est évidente.

Le mauvais état du système nerveux, après notre éduca- «tion insensée, ne se traduit pas toujours par la pâleur de la face, l'amaigrissement et la débilité apparente du corps. La sainte nature et la sainte jeunesse réussissent quelquefois à guérir ou à pallier le mal fait aux muscles et aux poumons par ce régime d'inertie et d'étouffement. Chez les sujets les plus distingués, le système nerveux n'en a pas moins acquis une prépondérance funeste non pas seulement à la vie physique, mais à la santé de Tesprit. Que de jeunes âmes nées pour penser avec raison, et qui, de nos jours, ne font plus que rêver avec les nerfs?

(UEducation homicide,)

mats SANA m corpore sano

Saint-Mabc Girardh *■

Un des plus grands éloges qu'on puisse faire d'un homme, selon moi, c'est de dire qu'il sait se tirer d'affaire; non pas se tirer d'affaire par un discours habile dans une assemblée, par une conversation spirituelle et aimable dans un salon, par une bonne plaidoirie dans un procès, par une juste appréciation des chances de gain ou de perte dans

/. Voir la notice, p. 119.

une Spéculation industrielle ; non pas seulement se tirer d'affaire seulement par l'intelligence et par Tesprit, mais par l 'adresse aussi de ses mains , s'il le faul ; non pas seulement se tirer d'affaire dans les grandes choses, mais aussi dans les petites; n'avoir pas besoin de mettre sans cesse les bras des autres au bout de ses bras, n'être embarrassé ni de sa , personne ni de son bagage, avoir l'esprit d'expédient et l'activité, n'être ni gauche ni mou, savoir vivre enfin autrement qu'avec une sonnette sous la main et un domestique au bout de la sonnette. Grande science que celle de savoir se tirer d'affaire, ou plutôt bonne habitude, que ne procure pas le moins du monde l'éducation molle et renfermée que la tendresse irréfléchie des parents donne aux enfants I Je ne parle pas ici des inconvénients d'une éducation trop lettrée ; les lettres ne sont pas en cause, car l'éducation moUe et inerte que je critique n'admet pas plus l'activité de l'esprit que celle du corps, elle écarte tout effort et toute peine; elle n'élève pas les enfants pour être des lettrés, elle les élève pour être des oisifs....

Il n'y a de bonne éducation que celle qui développe dans une juste proportion les qualités de l'esprit et les qualités du corps. Nec litteras didicit nec natarè^y disaient les Romains pour désigner un homme mal élevé et qui n'était bon à rien. Cet équilibre entre les qualités du corps et celles de l'esprit faisait le fond de la pédagogie antique. Les anciens ne voulaient pas qu'un poète ou un savant fût nécessairement un maladroit, et ils ne voulaient pas davantage qu'un homme habile dans les exercices du corps fût nécessairement un ignorant. C'est dans l'éducation moderne seulement qu'on s'est habitué à séparer le développement du corps du développement de l'esprit. Veut-on faire un lettré? on fait un homme de cabinet qui ne sait se servir de ses yeux que pour lire et de ses doigts que pour écrire. Veut-on faire un homme robuste et fort? on fait un ignorant,

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