‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 110 sur 226 · MADAME DE GENLIS · texte numérisé non relu

MADAME DE GENLIS

que la nature peut lui donner. Car il ne faut pas croire qu*un jeune homme élevé mollement puisse acquérir la taille et la stature qu'une bonne éducation lui aurait donnée. La mollesse et les mauvaises mœurs, dans la première jeunesse, s'opposent aux efforts et aux desseins de la nature^ arrêtent sa marche lente et sage, et produisent ou des rachitiques ou des pygmées, ces êtres faibles, efféminés, formés dés Tâge de seize ans, et décrépits à quaranle-cinq. On m'a confié, pendant quelques années, un enfant (mon neveu), sur lequel j'ai veillé autant que me le permettaient mes devoirs auprès de mes élèves. Je me suis surtout occupée de sa santé, qui était dans le plus affreux délabrement ; on avait beaucoup de craintes pour sa poitrine, pour sa taille; il était d'ailleurs d'une petitesse et d'une faiblesse effrayantes ; je lui ai fait suivre par degrés et avec les ménagements convenables les exercices que faisaient mes élèves; je l'ai fait coucher. comme eux sur du bois, excellente habitude à mille égards et surtout pour la taille et pour la poitrine, en ce qu'elle préserve des rhumes qui sont presque tous causés par la transpiration de la nuit, excitée par la chaleur des matelas, et qui est arrêtée (particulièrement en hiver) aussitôt qu'on sort de son lit, par Tair froid du matin. J'ai remis, il y a six mois, l'enfant dont je viens de parler entre les mains de son père, et je ne crois pas qu'il existe un jeune homme dans sa quinzième année plus leste, plus fort, plus adroit, d'une taille plus régulière et mieux développée, et d'une santé plus robuste et mieux affermie. Voici les moyens que j'ai employés relativement à cette partie de l'éducation : 1** des souliers à semelles d£ plomb que mes élèves ont portés depuis l'instant où ils m'ont été confiés jusqu'à celui où ils m'ont quitté. Cette semelle était d'abord extrêmement mince, on en a augmenté insensiblement l'épaisseur. Quand M. de Chartres m'a quittée, chacun de ses souliers pesait une livre et demie, par conséquent les deux pesaient trois livres, et il faisait avec ce poids et des courses, et des

sauts, et trois ou quatre lieues à pied, d'un pas très vite, et sans éprouver la moindre fatigue. Les souliers de Mademoiselle d*Orléans pèsent en ce moment deux livres; elle ne les quitte jamais que pour danser; elle marche et court avec sans qu'on puisse s'apercevoir qu'elle a de telles entraves ; sa constitution est naturellement fort délicate, et elle n'a pas quatorze ans. Outre la force et la légèreté que doit nécessairement donner l'habitude de porter ces lourdes semelles, elles ont encore deux avantages, celui de garantir les pieds de toute humidité, et d'aider la croissance en tirant doucement les muscles des jambes.

Après cet exercice, les enfants portaient pendant dix ou douze minutes, et en marchant, des cruches pleines d'eau. A la campagne, ils traversaient un grand espace de jardin, allaient remplir leurs cruches à la fontaine naturelle, et rapportaient cette eau dans leur chambre dont ils remplissaient des carafes pour Je dîner. Comme cet exercice avait un objet d'utilité, ils le faisaient avec plaisir à la campagne; mais à Paris, où l'on n'avait point de fontaine naturelle, on se contentait de porter des cruches pleines de sablon d'un appartement à l'autre, et alors ce n'était plus qu'une leçon qu'on prenait sans goût et sans activité. Ainsi, autant qu'il est possible, il faut donner à ces exercices une apparence d'utilité. On augmente la grosseur des cruches avec l'âge.

Voilà tous les exercices^ que je leur ai fait suivre et avec un succès qui a surpassé mon attente, car j'ai été beaucoup moins secondée et beaucoup plus contrariée dans cette partie de l'éducation que dans tout le reste. C'est à cet égard surtout qu'on m'accusait d'être un esprit syslé" matique, d'être une personne à systèmes : ces souliers de plomb, ces lits de bois, ces hottes, ces haltères, ces

1. Haltères, pouUe, hottes de plus en plus chargées, poids aux pieds, courses de vitesse et d'haleine, marche, course, saut sur la corde, équitatioDf natation, tir de l'arc au blanc, au fusil, au pistolet, danse.

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