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chapitres d'Archias*, et que je voyais des larmes d'admiration proies à s'échapper de ses pauvTes yeux aveugles (car, hélas! il ne pouvait plus lire Gicéron, mais il pouvait le réciter), jeune barbare que j'étais, je ne comprenais rien à cet enthousiasme ni à cette lenteur; mais le temps a fait son œuvre, j'ai étudié, j'ai enseigné, et Racine a vengé et Cicéron et mon vieux professeur. Je conçois maintenant qu'on puisse un mois entier tourner autour de Britannicus, et qu'on se puisse à peine sortir d'une lecture où la perfection, non une perfection négative, mais le choix de tout ce qu'il y a de meilleur à dire dans tout ce qui pouvait se dire, vous oblige à chaque vers à vous arrêter pour admirer; où l'élégance la plus exquise semble n'être elle-même qu'une partie de la vérité; où la suite du dialogue, l'encbainement des idées dans chaque discours, le mouvement du style dans chaque phrase, sont tellement la nature, l'âme humaine, la vie ; où tout est si nécessaire à la fois et si imprévu, si frappant et si simple, si hardi et pourtant si uni ; où le naïf (j'entends celui de la passion), l'involontaire, les cris de la nature, abondent tellement qu'il vous semble, on posant la main sur chacune de ces pages, que vous devez y sentir battre un cœur; où règne partout une vérité si concrète que vous croiriez pouvoir faire des observations de psychologie aussi authentiques sur les hommes du poète que sur les hommes que Dieu a faits; en un mot, où tout révèle une des natures poétiques, sinon les plus puissantes, du moins les plus rares et les plys heureuses.

Contre une telle étude de la. langue maternelle, on aurait pu objecter avec plus d'apparence la difficulté d'arrêter longtemps de jeunes esprits sur les beautés qu'il leur est si aisé de dévorer d'un regard, et qui , pour eux, auront déjà perdu leur fraîcheur quand vous vous dispo-

1 . Il s*agit du plaidoyer pour le poète Ârchias, Tun des plus éloquents discours de Cicéron .

serez à les leur expliquer. D'abord, il ne s'agit pas uniquement d'analyser des beautés, mais d'étudier les ]ois du langage, épreuve à laquelle on soumet les classiques anciens sans crainte de les flétrir, et que les modernes peuvent supporter aussi bien. Croit-on, ensuite, que des beautés de style perdront leur puissance dès le moment qu'on aura compris en quoi elles consistent, sur quoi elles reposent, à quelle faculté de notre nature elles correspondent, quel besoin de notre esprit elles satisfont? Adraire-t-on mieux parce qu'on sait pourquoi l'on admire? Il faudrait alors condamner toutes les œuvres de la critique littéraire. N'y a-t-il pas d'ailleurs des beautés plus cachées, engagées pour ainsi dire dans le tissu du discours, reluisant partout sans briller nulle part, et dont l'effet ressemble à celui d'une lumière douce uniforménient répandue, qui fait regarder les objets avec plus d'intérêt sans pouvoir elle-même être regardée^ L'ordre des pensées, leur liaison, le mouvement du discours, les proportions du développement, la variété des tours, le ton, qui est l'accent de la pensée, en un mot tout ce qui fait d'un écrit la vibration d'une âme ou l'ombre vivante d'une idée, tout cela est peu apprécié, peu aperçu par de jeunes lecteurs; on ne saurait même espérer de les mettre sur la voie par quelques directions générales; ils ne trouvent pas d'eux-mêmes les lois qu'ils portent en eux-mêmes, et dont l'application a produit ces beautés; il faut du moins que, guidés dans la lecture de quelques beaux ouvrages, ils soient préparés à discerner plus tard sans guide et ces beautés et ces lois. Tout ce que vous leur montrez dans ce genre est neuf pour eux, et, loin d'user leur admiration, la renouvelle et la nourrit. Je crois enfin qu'une critique délicate des fautes ramène aisément les regards vers des passages déjà connus. L'attention se réveille sans peine aux observations d'un goût pur et sain, qui rattache l'art à la philosophie, qui sait admirer vivement, mais rarement, multum, non multa, qui ne prend pas pour ])eautë

Tabsence des fautes, qui sait qu'en littérature les péchés d'omission sont les plus graves, qui par delà le bon sait montrer le meilleur, et, à défaut de ses propres inventions (car nul n'est tenu d'inventer), évoque de tous les points de l'horizon littéraire les inventions des auteurs qui ont traité des sujets pareils ou analogues. Je me tromperais Tort si un semblable travail n'était pas, avec quelques modifications, applicable à la langue maternelle.

Mais cette langue, la langue française, en vaut-elle la peine? A qui ne l'a pas étudiée, et surtout ^ qui ne Ta pas enseignée, il est permis d'en douter; à tout autre, non certes. Toute langue est un phénomène naturel digne d'être étudié, et renferme des trésors pour la réflexion; sous ce rapport la plus imparfaite a son prix. Quand une langue imparfaite porte une belle littérature, l'intérêt redouble : qui ne serait curieux de savoir comment le jargon de Charles le Chauve est devenu la langue d'Arhyot et de Fjénelon; comment l'idiome le plus raide, le plus cassant,

Bst assoupli entre les mains du génie; comment, par ^ne heureuse application de la métaphore, une langue indigente s'est nourrie de sa substance et enrichie de sa misère; comment elle a tiré sa clarté de sort obscurité, et s'est conquise elle-même sur la barbarie; comment, par suite du travail constant qu'elle a fait sur ses propres éléments, et de la nécessité de tirer parti de tout, elle a su se créer des beautés qui surpassent à quelques égards celles que d'autres langues trouvent toutes préparées dans leur sein; comment la tortue qui se hâte a devancé le lièvre qui se néglige; comment, en un mot, la prose française est devenue la plus parfaite des proses?

(Extrait de l'Épître dédicatoire en tête de la Chrestomathie française,)

D'ÂLEMBERT 541

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