PAUL BERT. — J.-J. ROUSSEAU
miracle et le plus grand de tous, en face duquel Tesprît s'élève et le cœur bat? Que sont à côté de cela, je vous prie, les apparitions grotesques et la banquise de Saumur vaincue par la neuvaipe ?
Est-ce tout enfin? Est-ce cela seulement que les sciences enseigneront à l'enfant? Non ! voici quelque chose encore. Lorsqu'il aura appris dans l'étude des sciences naturelles et physiques le culte de la loi, lorsqu'il saura de science certaine que tout effet a une cause antécédente, n'ayez plus peur que ce caprice chassé de la nature, l'enfant devenu homme et citoyen l'admette dans la société ; qu'il abandonne son droit, conséquence de la loi, pour se livrer aux mains de la grâce. Non; quand il ne croira plus aux miracles, il n'attendra plus rien des coups d'État. Et, en effet, qu'est-ce que le miracle, sinon un coup d'État dans la nature? Qu'est-ce qu'un coup d'État, sinon un miracle dans la société?
(LeçonSj discours et conférences.
Charpentier, éditeur.)
LE DESSOf
J.-J. Rousseau'
On ne saurait apprendre à bien juger de l'étendue et de la grandeur des corps qu'on n'apprenne à connaître aussi leurs figures et môme à les imiter ; car, au fond, cette imitation ne tient absolument qu'aux lois de la perspective, et l'on ne peut estimer l'étendue sur ses apparences, qu'on n'ait quelque sentiment de ces lois. Les enfants, grands imitateurs, essaient tous de dessiner; je voudrais que le mien cultivât cet art, non précisément pour l'art même.
i. Voir la notice, p. 37.
mais pour se rendre l'œil juste et la main flexible ; et en général il importe fort peu qu'il sache tel ou tel exercice, pourvu qu*il acquière la perspicacité du sens et la bonne habitude du corps qu'on gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donnerait à imiter que des imitations et ne le ferait dessiner que sur des dessins; je veux qu'il n'ait d'autre maître que la nature, ni d'autre modèle que les objets. Je veux qu'il ait sous les yeux l'original même et non pas le papier qui le représente, qu'il crayonne une maison sur une maison, un arbre sur un arbre, un homme sur un homme, afin qu'il s'accoutume à bien observer les corps et leurs apparences, et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l'absence des objets, jusqu'à ce que,^ par des observations fréquentes, leurs figures exactes s'impriment bien dans son imagination; de peur que, substituant à la vérité des choses des figures bizarres et fantastiques, il ne perde la connaissance des proportions et le goût des beautés de la nature.
Je sais bien que de cette manière il barbouillera longtemps sans rien faire de reconnaissable, qu'il prendra tard l'élégance des contours et le trait léger des dessinateurs, peut-être jamais le discernement des effets pittoresques et le bon goût du dessin ; en revanche il contractera certainement un coup d'œil plus juste, une main plus sûre, la connaissance des vrais rapports de grandeur et de figure qui sont entre les animaux, les plantes, les corps naturels, et une plus prompte expérience du jeu de la perspective : voilà précisément ce que j'ai voulu faire, et mon intention n'est pas tant qu'il sache imiter les objets que les connaître; j*airae mieux qu'il me montre une plante d'acanthe, et qu'il trace moins bien le feuillage d'un chapiteau.
{Emile, livre II.)
MADAME PAPE-CARPANTIER 365