JULES FERRY
lîère; il prendra son métier en dégoût s'il en dépasse les humbles horizons. C'est là une conception aristocratique et une conception fausse. La conception démocratique, qui est la nôtre, est placée juste à Tantipode. Nous estimons en effet, que plus l'ouvrier sera familiarisé avec les lois naturelles dont il est trop souvent Tauxiliaire inconscient, mieux il connaîtra son travail quotidien, plus il honorera et aimera son métier.
11 y a là-dessus un très beau mot de Ghanning, un des hommes qui ont le mieux aimé le peuple et le mieux connu la démocratie moderne. Channing a fait remarquer que le travail industriel, que le travail des ateliers met en œuvre incessamment toutes les découvertes de la science, toutes les notions scientifiques les plus anciennes comme les plus neuves, et il recommande aux hommes d*Ëtat de répandre dans les ateliers ces connaissances scientifiques, ces conquêtes positives de l'humanité : « Car, dit-il, il n*est pas de plus sûr moyen d'ennoblir une profession manuelle que de montrer le rapport intime qui la relie avec les lois naturelles du monde. »
Ennoblir le travail manuel, nous le voulons aussi; ce vœu, nous l'avons inscrit en grandes lettres dans nos programmes. Le programme d'enseignement moral et civique, arrêté par le Conseil supérieur de l'instruction publique, porte un article ainsi conçu : « Noblesse du travail manuel. » Et pour que la noblesse du travail manuel soit reconnue, non seulement de ceux qui l'exercent, mais de la société tout entière, on a pris le moyen le plus sûr, le seul pratique : on a placé le travail manuel dans l'école même I Croyez-le bien, lorsque le rabot et la lime auront pris, à côté du compas, de la carte géographique et du livre d'histoire, la même place, la place d'honneur, et qu'ils seront l'objet d'un enseignement raisonné et systématique, bien des préjugés disparaîtront, bien des oppositions de castes s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur les bancs de l'école primaire, et la concorde
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éclairera de son jour radieux Tavenir de la société française.
(Discours prononcé à V inauguration de F école nationale d'enseignement professionnel de FiVrson,le3 maii883.)
L'ABUS DU TRAVAIL nANUEL
Hadamb Pape-Garfantier
En 1867, lors de TËxposition universelle, M. Duruy» ministre de l'instruction publique, chargea Téminente directrice du Cours pratique des salles d'asile, Mme Pape-Carpantier, d'organiser l'exposition des tra?aiix manuels des jeunes filles, envoyés soit de Télranger, soit de dilTércnts points de la France, et déposés, les uns au Champ de Mars, les autres dans les salles du ministère.
Dans le rapport qu'elle présenta sur cette exposition, Mme Pape-Carpantier explique comment le ministre, d'après les indications de la souscommission dont elle était le rapporteur^ avait été conduit à décoor vrir, dans le système de travail imposé aux entants par certainet écoles, de très funestes abus. Le résultat d'une enquête ouverte par Tadministration avait été de constater, suivant l'expression de Mme Pape-Garpantier, tout un chapitre nouveau du « martyrologe des enfants ». Certaines maîtresses avouaient ^ proclamaient même , avec une naîve satisfaction, que de cinq à huit ans des petites filles, pour gagner on mince salaire, étaient obligées à un travail de sept, de dix, de dôme heures.
C'est contre cette erreur, aussi anti-économique qu'inhumaine, qui transforme prématurément l'enfant en producteur, que Mme Pape-Carpantier s'élève dans le passage suivant.
Non, Tenfant ne peut équitablement devenir producteur, c'est-à-dire avoir quelque chose à donner en dehors de lui, qu'après avoir acquis préalablement tout ce dont il a besoin en lui-même et pour lui-même. Est-ce que le ver à soie file avant de s'être nourri des feuilles d'où il tire son tissu précieux? Ne faut-il pas que l'enfant, comme la terre, soit cultivé avant de produire? Et que peut produire un enfant à l'âge où tout chez lui est frêle, tendre et rempli encore du lait maternel? Ce qu'il produit? on
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VOUS récrit : « Quelques centimes par jour. » Quelques^ centimes! est-ce donc là un revenu indispensable? Et comment parvient-on à lui faire gagner ce misérable salaire? En le soumettant à remplir le rôle d*un instrument à vil prix; en contraignant sa jeune turbulence à n'exercer que tels muscles, à n'exécuter que tels mouvements, qu'il devra répéter tous les jours de sa vie ; en développant à l'excès chez lui le ressort dont le métier à besoin, au préjudice de ceux dont il n'a que faire; enfin, en rompant sans scrupule, dans les jeunes organisations, cet équilibre, cette pondération des forces qui est la force elle-même, et la plus admirable manifestation de Dieu dans l'univers !
Une profession a pour la femme des avantages incontestables et précieux, surtout quand elle peut, comme la fabrication de la dentelle*, s'exercer à domicile, sous cfr toit familial que la femme ne quitte jamais sans de graves inconvénients. Le gain qu'elle en retire, si infime qu'il soit, augmente les ressources de la famille et élève l'épouseen considération auprès de son mari. Mais avant d'apprendre à gagner l'argent, il faut qu'elle apprenne • h l'économiser par l'entretien soigneux du linge et des vêtements. Si l'ouvrière devait tuer la femme ou la mère, on. aurait plus perdu que gagné ; et le prétendu bénéfice ne serait qu'un regrettable déficit.
Le travail industriel et les ouvrages domestiques devraient donc se succéder d'une semaine à l'autre, de tellesorte que la main des enfants eût le temps de s'y faire, sans que leur esprit et leur corps eussent le temps de s'y fatiguer.
... Derrière les écoles, il y a les ouvroirs; derrière les institutrices, il y a les parents. Les ouvroirs? le sujet est trop sérieux pour qu'on en parle incidemment... La famille? presque toutes les lettres l'ont attesté, la famille est
1. C'était dans les écoles dentellières qu'on avait surtout surpris lesabus constatés par Mme Pape-Carpantier.
la plus empressée à condamner les petits enfants au rude travail industriel, a Les parents sont cupides », disent ces lettres. Non; ils sont pauvres seulement. Derrière les parents il y a donc la misère; et voilà que d'une plaie d*école on se trouve conduit à une plaie sociale. C'est qu'en effet, quand une maladie grave existe dans un corps, elle fait souffrir à la fois plus d'organes qu'on ne pense. Sur ce point, nous ne pourrions dire toute notre pensée. Les droits des parents sur leurs enfants sont réglés par des dispositions légales S et nous devons nous en tenir à souligner les pénibles renseignements contenus dans notre tableau.
Néanmoins, monsieur le ministre, et malgré l'extrême réserve des mesures que nous avons l'honneur de vous proposer', nous les croyons de nature, d'un côté, à donner d'utiles directions aux institutrices dévouées; de l'autre, à combattre efficacement des usages barbares et scandaleux. La sollicitude que l'autorité manifesterait sous ce rapport aiderait les populations à comprendre que l'exploitation prématurée des facultés de l'enfant les épuise fatalement pour l'avenir ; que leurs aptitudes , si heureusement variées par le Créateur, s'éteignent sous l'uniformité d'un travail machinal ; que leur intelligence, active comme un jeune oiseau, ouverte comme une jeune fleur au lever du soleil, privée d'aliments sains, en cherche de pernicieux; et que la conséquence inévitable d'une telle déviation,
1. Ces dispositions légales ont été notablement améliorées depuis 1867, surtout par la loi du 19 mai 1874. •
2. Ces mesures avaient surtout pour objet de faire connaître que « dans les écoles, le travail doit avoir le caractère d*un enseignement; qu*on y doit voir un moyen d'éducation salutaire au corps et à l'âme des petits cnFants, un exercice tendant à développer chez eux l'habileté de l'œil et de la main en vue de leur profession future, et non un moyen immédiat de lucre et de produit. » Elles indiquaient ensuite divers moyens administratifs pour que cette pensée, une fois bien comprise, se réalisât dans la pratique scolaire.