‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 158 sur 226 · PAUL BOURDE · texte numérisé non relu

PAUL BOURDE

qu*il remplisse convenablement la profession qu*il a choisie pour qu'elle pourvoie au reste. De combien de soucis ne Témancipe-t-elle pas, et n'cst-il pas juste de dire qu'en elle seule l'individu trouve vraiment sa liberté, puisque en elle seule il lui est permis de choisir un genre de vie conforme à ses goûts et à sa vocation? L'un s'emploie aux grosses besognes parce qu'il est robuste ; l'autre recherche un métier où il ne faut que de l'adresse, parce qu'il est chétif ; celui qui est d'humeur paisible se contente d'un faible profit, pourvu qu'il soit certain ; celui qui est entreprenant court les risques des grandes entreprises; tel se tourne vers les affaires, tel autre vers les sciences ou les arts, tel autre vers les fonctions publiques ; celui-ci reste aux champs; celui-là préfère la ville; et chacun, en obéissant à sa vocation et en cherchant le meilleur emploi de ses facultés, fournit sa part du travail nécessaire à la prospérité commune ; la profession qu'il exerce n'est pas seulement son moyen d'existence, elle est aussi le moyen par lequel il paie aux autres le concours qu'il reçoit d'eux, elle est sa fonction sociale.

Les anciens avaient bien senti combien l'asservissement aux besoins matériels contraint notre essor intellectuel et moral, et la plupart des philosophes avaient cru y trouver un remède dans la pauvreté volontaire. Remontant les penchants naturels qui entraînent l'homme vers une vie large et facile, ils conseillaient à leurs disciples de s'habituer à se contenter du strict nécessaire.

De telles doctrines sont nées sous des climats heureux où l'on peut coucher en plein air et vivre de quelques fruits; mais sous des climats rigoureux où le corps a des exigences plus grandes et plus âpres, il devient sensible qu'elles ne sont point d'accord avec la vérité, car elles sont contre la force des choses. Ceux qui ont faim songent à manger, et ceux qui ont froid à se couvrir ; nul raisonnement ne prévaut contre leurs besoins : ils en sont les esclaves et oublient tout pour les satisfoire.

Ce qui importe, ce n'est donc pas que les hommes essaient d'apprendre à ne pas tenir compte d'une nécessité qui s'impose invincibleniont, mais qu'ils s'efforcent de diminuer autant que possible l'empire qu'elle a sur eux. Il est beau de supporter stoïquement la douleur; il est mieux encore d'en faire disparaître la cause. Si, au fond, la sagesse antique était morne et triste, c'est qu'elle fut aveugle ici. Elle ne sut pas donner un but aux efforts de rtiomme. Le courage a deux faces, elle ne l'a pas vu; elle a admirablement parlé de la force d'arne, vertu tout intime, mais elle n'a pas compris l'activité sans laquelle l'amour du prochain n'est qu'un nom. Supporter patiemment les choses, c'est assurément leur être supérieur; mais les vaincre, s'en emparer, les régler à son gré, c'est les diminuer bien mieux encore. Si tu opposes à la faim et au froid une âme impassible, cela est bien, mais cela n'est bon que pour toi; tandis que si tu t'associes au travail qui doit en préserver la société tout entière, tu sers les autres^ en même temps que toi-même.

Qu'enseignaient les philosophes anciens? A se tenir à l'écart du monde. Sénèque engage Lucilius à la retraite. Épictète conclut comme Épicure : Abstiens-toi. Marc- Aurèle se propose comme but : Se ramasser en soi. Et tous admiraient Diogène qui avait réduit ses besoins au plus strict nécessaire. Philosophie inconséquente qui stérilisait la vie au lieu de la conduire à la plénitude, négation des lois de la nature auxquelles elle cherchait à se conformer, désolantes doctrines qui offraient comme idéal à an être vivant de vivre le moins possible, à un être fait pour agir de n'employer ses forces qu'à la résignation, à un être sociable de fuir la société, et qui, après avoir fait du monde un désert pour l'homme qu'elles abusaient, le jetaient désespéré dans l'affreux ennui de l'isolement et de l'inutilité.

RéjouissoMS-nous, nous sommes venus dans des temps meilleurs. L'égalité est inscrite dans nos lois; la fraternité

PAl'L nOURDF. ZIZ

a élé proclamée parmi nous; nous avons tous part à la vie commune; nous sommes tous ciioyens dans la pairie; sa fortune est notre fortune à tous, et sa gloire notre gloire. Notre vie a un intérêt supérieur à notre propre intérêt, et elle y puise une noblesse et une grandeur qui nous la font estimer encore jusque dans les pins pénibles adversités; elle n'est plus une épreuve sans portée d'où l'on a hâte de sortir; elle est une partie de la vie de l'humanité; elle a sa raison d'élre dans son utilité pour les autres hommes, et notre sagesse conduit sans déception au bien par excellence, à la paix intérieure, parce qu'elle a pour principe et pour fin l'amour de nos semblables, dans lequel nous trouvons le parfait épanouissement de notre vie.

Quel pauvre personnage nous paraît Diogéne avec son tonneau, ses haillons, et la poignée de graines dont il se nourrissait! A quoi était-il bon? Il prétendait se passer (!es autres hommes, beau triomphe pour son orgueil; mais les au 1res hommes devaient aussi se passer de lui, triste résultat pour de si grandes violences à la nature humaine. Notre idéal, à nous, est véritablement conforme à notre nature d'être sociable; il ne consiste pas à nous tenir à l'écart, à nous replier sur nous-mêmes, à nous abstenir, mais au contraire à nous répandre, à mettre au dehors ce qu'il- y a de bon en nous, afin de faire profiter nos semblables de nos facultés comme nous profitons des leurs et d'user, sans l'appauvrir, du patrimoine que nous tenons de nos pères et que nous devons laisser à nos héritiers.

La société dont tu fais partie est comme un équipage dont chaque membre contribue à la marche du navire, suivant la nature de ses attributions. Le capitaine qui commande la manœuvre et le timonier qui tient le gouvernail ont un r(Me plus important, mais le simple matelot qui tend les voiles est aussi indispensable, et le cuisinier qui prépare la nourriture de ses compagnons n!est pas moins utile. Si l'un d'eux manque h ses fonctions, il gère

mal les intérêts qui lui sont confiés et il nuit à tout Téquipage en compromettant le sort du navire. Ainsi est la société : les citoyens dont elle se compose sont Son équipage, la vocation que chacun d'eux choisit est sa fonction dans la manœuvre, et selon qu'il s'y applique il gère bien ou mal les intérêts dont il a la charge. Le laboureur qui laisse son champ incuite n'est pas seulement un paresseux, c'est un malhonnête homme; il jouit des bienfaits de la société sans les rendre et frustre ses semblables du blé qu'il devait leur fournir. Et comme lui, l'ouvrier qui néglige son métier, l'homme public qui ne s'occupe point de sa mission, l'artiste qui ne s'efforce point d'exceller dans son art, manquent à la solidarité et à la justice.

A l'œuvre donc, debout ! Si tu veux vivre en être sociable, acquiers les connaissances qui te sont accessibles, exerce tes facultés, perfectionne-toi dans ta profession, administre avec zélé ce qui est de ton domaine, mets-toi en état de contribuer le mieux possible à l'activité commune, à la prospérité de la patrie.

{Le Patriote.)

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