LA POLITIQUE ET L'ÉDUCATION
E. Bersot.
Ernest Bersot, né en 1816 à Surgères (Charente-Intérieure), d'une famille d'origine suisse^ mort à Paris le 1" février 1880, Gt ses études i l'École normale supérieure, fut successivement professeur à Rennes, à Bordeaux, à Dijon, à Versailles, donna sa démission au coup d'Élat du 2 décembre, devint ensuite rédacteur au Journal des Débats, entra à l'Institut en 1866, et reçut en 1871 de M. Jules Simon la direction de l'Ecole normale. Il y fit preuve des plus rares qualités : c les neuf années du gouvernement de Bersot, a dit M. Ch. Giraud, compteront à coup sûr parmi les plus fécondes et les plus glorieuses, i Atteint d'une maladie terrible, un cancer de la face, il supporta stoïquementrses soutTrances jusqu'à la fui, etmourut avec la sérénité d'un sage.
Parmi les ouvrages laissés par M. Bei*spt, nous citerons ses Études sur le dix-huitième siècle, ses Essais de philosophie et de morale^ ses Études et Discours (1868-1878), Hachette, 1879, el le volume posthume intitulé Un moraliste, études et pensées, précédé d'une notice biographique par M. Edmond Sclierer, Hachette, 188*2.
Dans celte éducation qui élève l'esprit et les âmes, il y a toute une politique, la vraie, celle qui, reprenant patiemment les choses par la raciae, travaille pour Tavenir. Un gouvernement cherche quelque part, dans une nation, son point d*appui ; il peut choisir ou Tintelligence et la moralité, ou l'ignorance, la légèreté, l'égoïsme et la hrutalité, qui s'y rencontrent toujours. Pour sa commodité personnelle, nous lui conseillons de prendre ce dernier parti. L'ignorance et la légèreté ne sont pas chères à nourrir : on les nourrit de fumée ; quand l'égoïsme et la brutalité ont leur aliment, ils y sont tout entiers et vous tiennent quittes du reste. Il en est autrement de l'intel-
ligence et de la moralité. Habituées à se conduire ellesmêmes, elles prétendent voir clair dans les affaires et y participer; elles sont gênantes : elles retranchent les fantaisies, elles imposent toutes sortes d'insupportables entraves, comme la justice et le bien public. Il faut espérer qu*on le comprendra de plus en plus : un gouvernement n*est pas seulement une administration des affaires de chaque jour; par ses alliances avec certaines forces et par l'encouragement qu'il leur donne, il est un puissant instrument de bien et de mal> un système d'éducation, dontles effets lointains sont admirables ou terribles ; Montesquieu a pu dire sans exagérer : « Le prince peut faire des hommes des bêtes, et des bêtes faire des hommes. » On gouverne moins facilement avec ceux-ci qu'avec celleslà, et c'est pour éviter de redoutables tentations que les nations civilisées limitent le pouvoir des princes par des lois, car telle est la nature humaine : quand on peut tout ce qu'on veut, on veut aisément tout ce qu'on peut. Ceux qui instruisent le peuple hâtent le jour où nul gouvernement ne trouvera d'appui solide que dans la raison du pays. Ce jour n'est pas encore demain. 11 y a des temps où le fond de sauvagerie remonte ; on est pris alors d'une profonde tristesse, on se demande à quoi tout ce qu'on a fait a servi, on est tenté de croire que tout ce qu'on ferait encore est inutile, et on est prêt à se décourager. Eh bien I non, il ne faut pas se décourager. Sans doute le mal l'emporte, il l'emporte, quoique vous le combattiez ; que seraitce donc si vous ne le combattiez pas, s'il était seul maître du monde, s'il ne rencontrait pas toujours contre lui l'infatigable obstination des braves gens, qui met une idée juste à côté des idées fausses, un bon sentiment à côté des mauvais sentiments, qui conserve ici-bas, parmi des misères à soulever le cœur, ces deux vertus exquises : le respect de soi-même et la sainte pitié? Courage donc à tous les amis de l'instruction populaire! Cela n'empêche pas qu'il y ait à passer de durs moments. Lorsqu'ils arrivent, lorsqu'en