L'ENSEIGNEHEHT EN FRANCE SOUS L'ANCIEN RÉGIME
Là Chalotàis
Nous avons dit ailleurs (p. 1) qui fut La Chalotais. Nous reproduisons ci-dessous un des passages les plus importants de son Essai d'éducation nationale, celui où, critiquant les collèges des jésuites, il fait en même temps le procès au principe même du syslème d'éducation alors régnant en France. Ce morceau et le suivant forment la contre-partie de la citation de Rullin qu'on vient de lire.
L'éducation devant préparer des citoyens à l'État, il est évident qu'elle doit être relative à sa constitution et à ses lois; elle serait foncièrement mauvaise, si elle y était contraire : c'est un principe de tout bon gouvernement, que chaque famille particulière soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes. Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à l'État, qui sont accoutumés à mettre un religieux au-dessus des chefs des États, leur ordre au-dessus de leur patrie, leur institut et des constitutions (ecclésiastiques) au-dessus des lois seraient capables d'élever et d'instruire la jeunesse d'un royaume? L'enthousiasme et les prestiges de la
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dévotion avaient livré les Français à de pareils instituteurs, livrés eux-mêmes à un maîlre étranger. Ainsi l'enseignement de la nation entière, cette portion de la législation qui est la base et le fondement des Etats, était resté sous la direction immédiate d'un régime ultramontain, nécessairement ennemi de nos lois. Quelle inconséquence et quel scandale I
Sans approfondir toutes les conséquences qui résultent d'un abus si énorme, doit-on s'étonner que le vice de la monasticité ait infecté toute notre éducation? Un étranger à qui on en expliquerait les détails, s'imaginerait que la France veut peupler les séminaires, les cloîtres, et des co<onies latines. Comment pourrait-il supposer que l'étude d'une langue étrangère, des pratiques de cloître, fussent des moyens destinés à former des militaires, des magistrats, des chefs de famille propres à remplir les différentes professions dont l'ensemble constitue la force de l'État?
.... S'il est question d'écoles, de collèges, on ne parle que de communautés de religieux, ou au moins d'ecclésiastiques, pour leur eu confier la direction. On doute si des professeurs mariés peuvent instruire les enfants. On veut exclure ceux qui ne sont pas célibataires de places purement civiles. Quel paradoxe! Il semble qu'avoir des enfants soit une exclusion pour pouvoir en élever, que l'on prenne des précautions pour empêcher l'État de se peupler, ou pour qu'il ne se peuple trop. Le bien de la société exige manifestement une éducation civile; et si l'on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l'esclavage du pédantisme.
Pourquoi faut-il en effet que les collèges soient administrés par des moines ou par des prêtres? Sous quel prétexte l'instruction dans les lettres et dans les sciences leur serait-elle exclusivement dévolue? Les ecclésiastiques présenteront toujours le motif d'instruire les enfants dans la religion. Il est certain que de toutes les instructions c*est la plus importante; mais est-il vrai que les seuls
ecclésiastiquespuissent leur apprendre le catéchisme, leur enseignerle français et le latin, expliquer Horace et Virgile? . C'est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de la paroisse, que les enfants doivent prendre les éléments du christianisme. Les églises sont les véritables écoles de la religion. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer bien ou mal le catéchisme de Ganisius, ce n*est pas ce que des personnes instruites appelleraient enseigner la religion.
Un aumônier ou chapelain dans chaque collège pourrait suffire à cette fonction, sous prétexte de laquelle les ecclésiastiques prétendent ladministration des collèges comme un patrimoine exclusif.
Je ne dois pas oublier une remarque importante : c'est queprésentement presque tous les hommes distingués dans les sciences et dans les lettres sont des laïques. On ne cesse de répéter qu'il n'y a pas assez de prêtres pour remplir les fonctions du ministère ecclésiastique ; et pourquoi donc veut-on en faire des professeurs de collèges et des précepteurs?
Pour professer les lettres et les sciences, il faut des personnes qui fassent profession des lettres. Le clergé ne peut pas trouver mauvais qu'on ne mette pas, généralement parlant, les ecclésiastiques dans cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure; je reconnais avec plaisir qu'il y en a plusieurs dans les universités et dans les académies qui sont très instruits et très capables d'instruire. Je n'omettrai pas les prêtres de l'Oratoire^ qui sont dégagés des préjugés de l'école et du cloître, et qui sont citoyens ; mais je réclame contre l'exclusion des séculiers. Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l'État, parce qu'elle lui appartient essentiellement ;- parce que toute nation a un droit inaliénable et imprescriptible d'instruire ses membres; parce qu'enfin les enfants de l'État doivent être élevés par des membres de l'État.
.... L'administration des classes se ressent de Tuniformité des cloîtres ; les corrections tiennent de la discipline claustrale, et semblent faites pour abaisser les cœurs qu'il faudrait chercher à élever. Toute celle manutention est triste et rebutante; son effet le plus ordinaire est de faire haïr l'élude pour toute la \ie. Des hommes faits résisteraient à peine à la vie sédentaire et contrainte à laquelle on assujettit les enfants. Il est contre la nature que dans un demi-jour ils demeurent asbis pendant cinq ou six heures. 11 règne d'ailleurs dans les études qu'on leur fait faire une monotonie qui les jette presque nécessairement dans l'indolence et le dégoût. Toujours du lalin et des thèmes! Loin ^ d'inspirer du goût pour aucune science, pour aucun art, l'ennui et la sécheresse qui accompagnent partout l'étude donnent de la répugnance pour les éléments de toutes les sciences, de tous les arts : aussi rien n'est plus ordinaire que de voir les jeunes g*ns abandonner toute lecture au sortir des collèges. Le premier fruit de ce qu'on nomme institution de la jeunesse est de la laisser sans objet d'application, dans l'âge où il serait plus nécessaire de l'appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d'un loisir que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.
Comparons la sombre austérité de nos classes à la gaieté du Portique et du Lycée. Parmi nous, un régent presque enfant opprime d'autres enfants. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenaient; ils prenaient dans ces lieux, s'il est permis de me servir de ce terme, leurs leçons et leurs ébats ; ils conversaient avec les Aristides, les Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthènes, etc.
Dans nos collèges, nul amusement pour des esprits légers qu'il faudrait plutôt réjouir par quelque diversité et par des études agréables ; les seuls divertissements sorit des énigmes, des ballets, des pièces dramatiques aussi ridiculement composées aup- déclamées; exercices d'autant
plus méprisables, que la perte du temps se réunit a exemples du plus mauvais goût.
Des maîtres habitués aux subtilités scolastiques y ex cent les jeunes gens, qui contractent Thabilude de disj 1er et de chicaner. 11 y en a qui, dans le reste de leurv semblent être toujours sur les bancs de recelé.
Mais le plus grand vice de l'éducation et le plus iné table peut-être, tant qu'elle sera confiée à des personr qui ont renoncé au monde, et qui, loin de chercher à connaître, ne doivent songer qu'à le fuir, c'est le défi absolu d'instruction sur les vertus morales et politique Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme ce des anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues et l'i nui des collèges, la jeunesse se trouve dans la nécess d'apprendre en quoi consistent les devoirs communs à te les hommes ; elle n'a reçu aucun principe pour juger.( actions, des mœurs, des opinions, des coutumes ; elle tout à apprendre sur des articles si importants. On inspire une dévotion qui n'est qu'une imitation de la re gion ; des pratiques pour tenir lieu de vertu, et qui n sont que l'ombre.
On a trop mis à l'écart le soin de la santé, les moye 'de la conserver, et les exercices du corps. On a négligé qui regarde les affaires les plus communes et les p] ordinaires, ce qui fait l'entretien de la vie, le fonderai de la société civile. La plupart des jeunes gens ne ce naissent ni le monde qu'ils habitent ni la terre qui nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins, les animaux qui les servent, ni les ouvriers et les arliss qu'ils emploient ; ils n'ont même là-dessus aucun pri cipe de connaissance. On ne profite point de leur curios naturelle, pour l'augmenter. Us ne savent admirer ni 1 merveilles de la nature, ni les prodiges des arts. Ainsi qu'on leur enseigne, ce qu'on ne leur enseigne pas, manière de leur donner des instructions et de les en p ver, tout est marcjuë àu^c^^xx ^<î; V^^^tit monastique.
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Cet esprit, qui n'a pour but que d'asservir toutes les facultés de l'âme à l'observance d'une règle religieuse, ne pouvait que donner des bornes aux sciences, et mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de séparation. Ce n'est pas dans ces lieux, où l'étude des sciences utiles au monde est purement accessoire, qu'on pouvait songer que les vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu'elles sont plus aisées à saisir, lorsqu'on a des points de jonction; qu'il était essentiel de les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnaître, puisque c'est ordinairement le caractère des erreurs d'être isolées et inconséquentes.
Ce n'est pas d'une administration des collèges semblable à la pratique de la règle d'un ordre religieux qui oblige également tous les membres, qu'on pouvait espérer de diversifier l'instruction, et de la Tendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit commander un . jour des armées, ou qui est destiné aux premières places ^ de la magistrature, est élevé comme le fils d'un major de la milice bourgeoise, ou comme le fils d'un praticien de village. Je ne me plaindrais pas de ce que Ton donnât une bonne éducation aux petits comme aux grands. Je regrette de ce qu'on en donne une également mauvaise à tous.
Ce n'est donc qu'en nous délivrant de cet esprit monacal' qui, depuis plus de deux siècles, embarrasse les États policés par des entraves de toute espèce, qu'on peut parvenir à établir une base d'éducation générale sur laquelle portent toutes les instructions particulières. Cette base ne peut être fondée que sur un système lié des connaissances humaines, puisqu'il est indispensable que toutes les parties de l'instruction tendent au même but.
PRUICIPES D'UN PLAH D'ÉTUDES.
La Chalotais^
Les principes pour instruire les enfants doivent êlre ceux par lesquels la nature les instruit elle-même. La nature est le meilleur des maîtres.
Il suffit donc d'observer comment les premières connaissances entrent dans Tesprit des enfants, ^ et comment les hommes faits en acquièrent eux-mêmes.
L'expérience, contre laquelle on philosopherait en vain, apprend que nous n^apportons en naissant qu'une capacité vide, qui se remplit successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il n'y a d'autres passages ouverts que la sensation et la réflexion.
Il parait certain que l'homme ne commence à avoir des connaissances que lorsqu'il commence à faire usage de ses sens : sa première sensation est sa première connaissance.
Les enfants, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont capables de réflexion qu'au moyen des idées acquises : les idées abstraites supposent dans l'esprit des connaissances avec lesquelles elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites que parce qu'elles .sont tirées des idées particulières ; elles doivent par conséquent en être précédées dans l'ordre de l'enseignement, comme dans l'ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le tout est plus grand que la partie à une personne qui n'aurait pas auparavant une idée de la partie et du tout.
Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode