‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 204 sur 226 · P. LORAIN · texte numérisé non relu

P. LORAIN

Un mois après la promulgation de la loi du 28' juin 1833, le 28 jiiiliel, M. Guizot adressa aux recteurs une circulaire ayant pour objet de procéder, dans toutes les académies, à une inspection générale des écoles primaires du royaume.

Dans cette circulaire, le ministre s'exprimait ainsi :

« . . J'ai besoin de renseignements précis et détaiUés sur l'état actuel de l'instruction primaire dans toutes li's communes du royaume, afin d'assurer l'exécution complète de la loi du 28 juin dernier et de bien diriger l'emploi des ressources qui seront affectées, soit par les conseils municipaux, soit par les conseils généraux de dcparlement, à l'établissement et à l'entrolien des icolcs.

(( Je ne saurais me contenter de la connaissance des faits extérieurs et matériels qui, jusqu'ici, ont été surtout l'objet des recherches statistiques, en fait d'instruction primaire, tels que le nombre des écoles, celui des élèves, leur âge, les diverses classilications qu'on peut établir entre eux, les sommes atîectées à cet emploi, etc. Ces renseignements sont d'une utilité incontestable, et je ne négligerai aucun moyen de les rendre de plus en plus exacts et complets. Mais il n'importe pas moins de bien connaître le régime intérieur des écoles, l'aptitude, le zèle, la conduite des instituteurs, leurs relations avec les élèves, les familles, les autorités locales, l'état moral, en un mot, de l'instruction primaire, et ses résultats définitifs.

flr Les faits de ce genre ne peuvent âtre recueillis de loin, par voie do

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correspondance et de tableaux. Des yisites spéciales, des conversations personnelles, la vue immédiate des choses et des hommes, sont indispensables pour' les reconnaître et les bien apprécier. J'ai résolu de faire faire dans ce dessein une inspection générale et approfondie de l'instruction primaire.... »

La circulaire et trois autres qui suivirent réglèrent les détails de celte inspection générale, la première qui ait été faite au nom de l'État dans notre pays. Un questionnaire, auquel cliaquc inspecteur devdit répondre , avait pour objet , comme le dit M . Guizot lui-môme, dans son rapport au roi, du mois d'avril 1854, de constater exactement : a 1*> les avantages matériels dont jouissait chaque instituteur ; 2** le nombre d'enfants qui fréquentaient l'école ; 3*> la méthode d'enseignement qui y étaic suivie; 4° les objets nécessaires à l'enseignement dont elle manquait; 5° les matières de l'enseignement et les livres dont se servaient les élèves ; 6° l'état de l'enseignement et les progrès des élèves; 7" la position personnelle de l'instituteur; S° sa capacité, son aptitude, son zèle, son caractère, et la nature de ses relations avec les autorités locales, soit civiles, soit religieuses, et avec ses concitoyens. »

L'inspection devait avoir lieu à partir du mois de septembre et se continuer pendant les deux mois suivants.

Près de 500 personnes (exactement 490) répondirent à l'appel du ministre. Ces 500 inspecteurs, dit l'un d'eux, « partirent ensemble, au signal donné, gravirent les montagnes, descendirent dans les vallées, traversèrent les fleuves et les forêts, et portèrent dans les hameaux les plus lointains, les plus isolés, les plus sauvages, la preuve vivante que le gouvernement ne voulait plus rester étranger désormais à l'éducation du plus humble citoyen. Les rapports adressés au ministre par les. hommes chargés de cette mission présentaient toutes les garanties souhaitables. Choisis la plupart dans le nombre de ceux qui, par devoir ou par goût, s'étaient déjà livrés à renseignement de la jeunesse, ils étaient en état de bien apprécier la chose. C'étaient en général des piofesseurs de collège, des magistrats, des membres de comités scolaires, qui n'avaient aucun intérêt à exagérer le bien ni le mal. Aussi leurs rapports sont-ils surtout remarquables par un air de loyale franchise qui en double le prix. ^ 2> (P. Lorain.)

Dans son rapport du mois d'avril 1854, M. Guizot, tout en résumant les résultats généraux de l'inspection, tels qu'ils ressortaient des rapports, annonçait l'intention, après les avoir étudiés de plus près, de faire au roi un rapport spécial où serait ctftistaté d'une manière précise et complète l'état moral et matériel des écoles primaires en France, au moment où la loi du 28 juin 1835 a commencé à être appliquée.

Ce rapport spécial n'a jamais paru ; mais un des inspecteurs de 1855, M. Paul Lorain, professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, directeur du Mantiel général, qui était alors le journal ofliciel de lin-

struction primaire, et chef du bureau de l'instruction primaire au ministère de l'instruction publique S publia en 1837 un Tableau de Vinstruclion primaire en France (Paris, chez L. Ilacheltc) d'après des documents authentiques et notamment d'après les rapports adressés au iiiinislrc de 4'inslruction publique parles 490 inspecteurs chargés de visiter toutes \&& écoles de France à la tin de 1833. Ce Tableau^ qui Torme un volume in-8* de 400 page<(, n'est autre chose qu'une analyse étendue et méthodique des documents fournis par les inspecteurs de M. Guizot et de quelques autres documents oHiciels, appuyée de nombreux extraits des pièces que l'auteur avait dans les mains.

On jugera de l'état de choses qu'il révélait par le passage que nous lui empruntons sur la situation des instituteurs; nous avons supprimé seulement les numéros qui renvoient aux pièces.

La loi exige qu'on enseigne dans les écoles élémentaires .« rinstruction morale et religieuse, la lecture, récriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures » ; par conséquent, la loi suppose que les instituteurs savent tout cela : la loi leur a fait infiniment trop d'honneur, aussi verrons-nous plus tard à quel état sont réduites ces diverses branches de l'enseignement élémentaire.

Nous sommes loin de blâmer les exigences de la loi : dans les connaissances qu'elle demande, il n'y a pas de luxe ; c'est le strict nécessaire, le pain quotidien de la première éducation : nous disons seulement que les maîtres trouvés en possession des écoles n'avaient pas même acquis la plupart ce degré d'instruction si modeste.

Je crois qu'ils savaient tous lire, bien ou mal, avec un accent plus ou moins vicieux, des liaisons de consonnes ou de voyelles plus ou moins légitimes : je me suis assuré

i. Né en 1799, Paul Lorain, t'Iè/e de l'École normale et professeur de rhétorique dans divers collèges, nvnit été suspendu de ses fonctions en 1823, sous le ministère Frayssinous, et réintégré en 1828 par M. de Vatimesnil. Après avoir occupé les fonctions que nous avons déjà indiquées, il devint recteur de l'académie de Lyon. En 1850, il donna sa démission, et il est mort eu 1861. On a de lui, entre autres ouvrages, plusieurs petits livres de grammaire pour les éjoles primaires, en collaboration av.ec M. Lamotte, un Abrégé du dictionnaire de V Académie française^ une Réfutation de la méthode Jaco(o^ etc.

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qu'ils ne savaient pas tous écrire, et que, parmi ceux qui se vanlaient de posséder ce talent, il y avait bien des ' demi-savants qui n'étaient pas capables de corriger leurs élèves. Beaucoup pratiquaient le mécanisme des trois premières règles, sans pouvoir donner aucune raison théorique de leurs opérations. L'orthographe leur était inconnue ; le système légal des poids et mesures ne peut encore parvenir à s'établir, par la faute des maîtres : enfin telle est l'ignorance stupide de quelques-uns d'entre eux, que l'inspecteur ayant demandé, dans une école, si l'on y enseignait la grammaire française, l'instituteur prit entre les mains d'un enfant hébété, pour la remettre à Tinspecteur, une grammaire.... latine; et je ne sais s'il est encore bien couvai r^cu de son erreur aujourd'hui, car, il y a pourtant, disait-il, jHus de français que de latin dans cette grammaire.

Aussi un cri général s'élevait, et Ton demandait de toutes parts une revision des brevets du troisième degré, ou bien il faudrait renoncer à mettre la loi en vigueur. Un principe généreux, adopté déjà dans de plus hautes fonctions, fut appliqué de même aux instituteurs et leur sauva le nouvel examen dont ils étaient menacés. J'étais alors persuadé, je le suis encore aujourd'hui, que la mesure qui fut prise à leur égard n'était pas commandée par une justice rigoureuse ; que les communes, au contraire, avaient le droit de se plaindre de ce que, par une semblable décision, on leur imposait à la fois la néces-. site de faire des sacrifices considérables, et de les faire au profit d'un ignorant qu'elles n'auraient pas choisi, si elles avaient su s'engager pour l'avenir. Je sais que, si l'on avait pris le parti de reviser les brevets, et d'exclure de l'enseignement tous ceux qui n'auraient pu faire preuve de la capacité requise, presque toutes les écoles de France auraient été fermées ipso facto, et que ce n'était pas là le but de la loi. Mais peul-êlre eût-il fallu déclarer en effet que les brevets de troisième degré acquis avant 1833 ne seraient

valables qu'à litre provisoire, et fixer Tépoque où les insli-. tuteurs auraient dû se préparer à en mériter la confiiinalion par un nouvel examen.

Quoi qu'il en soit, lorsque Ton fit en i853 cette battue générale de l'instruction primaire dans toute la France, dans quelles écuries d'Augias fallut-il pénétrer I La misère des instituteurs égale à leur ignorance, le mépris public mérité souvent par leur ignominie, c'est un spectacle immonde I... et le cœur se soulève à la lecture de ce chaos de tous les métiers, de ce répertoire de tous les vices, de ce catalogue de toutes les infirmités humaines.

Depuis l'instituteur qui se fait remplacer par sa femme, pendant qu'il va chasser dans la plaine, jusqu'à l'assassin que l'inspecteur cherche en vain dans son école, parce qu'il vient d'être conduit dans les prisons voisines; depuis Tusurier condamné par le conseil municipal jusqu'au forçat libéré, combien de degrés dans le crime I

Depuis l'instituteur payé par la commune pour sonner les cloches pendant les orages, jusqu'à l'instituteur, prêlre de l'église française *, combien de ministères différents!

Depuis l'instituteur sans bras jusqu'à l'épileptique, combien d'infirmités à parcourir !

Nous épargnons ici à nos lecteurs ces détails que les eu* rieux pourront retrouver dans les pièces justificatives. Mais il n'est que trop vrai ; tel était le coupable abandon où languissaient les écoles, que l'éducation des enfants de plusieurs communes a été confiée à des forçats ; que ces instituteurs avaient appris au bagne à former la jeunesse; que, parmi les variétés d'états cumulés par les autres, véritables maîtres Jacques, nous trouvons un prêtre de l'église française; que, parmi les infirmités incompatibles avec l'enseignement, il fallait compter l'épilepsie, dont le

1. V église française était le nom que se donnait une secte fondée par J'abbé Cliâtc!.

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spectacle seul est capable de faire tomber toute une école en convulsion.

Je ne doute pas qu'un jour, si notre livre méritait d'être conservé dans quelque bibliothèque, nos enfants n'eussent honte, à cette lecture, d'un état de choses qui, chez nous, n'était pas même remarqué, et qu'ils n'eussent peine à croire des assertions garanties pourtant par des documents authentiques. Je ne serais pas même étonné que parmi nos lecteurs, ceux qui n'ont que rarement quitté la ville, et qui peut-être n'ont jamais eu la fantaisie de visiter une école de village, n'accusassent tout au moins d'exagération et de paradoxe la description que nous pouvons en faire, et cependant c'est surtout contre l'exagération que nous avons voulu nous défendre; nous n'avons voulu jouer d'autre rôle que celui de rapporteur des rapports officiels, et, si -nous nous sommes laissé aller, quoique rarement, à la manifestation de nos propres sentiments, c'est qu'ils étaient implicitement dans les faits, et qu'il y a, pour un homme de cœur, des circonstances qui dépassent la mesure d'insensibilité factice qu'il a pu s'imposer d'avance.

Nous disons donc que l'instituteur était souvent regardé dans la commune sur le même pied qu'un mendiant; qu'enire le pâtre et lui, la préférence était pour le pâtre: que les maires ( et Dieu sait si les maires de campagne appartiennent à la classe aristocratique ), quand ils voulaient donner à l'instituteur une marque d'amitié, le faisaient manger à la cuisine; que bien des instituteurs ne gagnaient pas leur pain; que 100 francs, 60 francs, 50 francs même étaient exactement tout le produit annuel de leur profession ; que le fruit de leur labeur, dû longtemps par les parents, finissait par être perdu pour eux, les débiteurs invoquant la prescription; que dans bien des endroits, ils n'étaient jamais payés en argent, mais que chaque famille mettait de côté ce qu'elle avait de plus mauvais dans sa récolte, pour donner à l'instituteur, quand il viendrait le dimanche mendier à chaque porte la besace sur le dos.

Nous disons que l'instituteur n'était pas toujours bienvenu à réclamer dans un ménage son petit lot de pommes de terre, parce qu'il faisait tort aux pourceaux.

Est-ce Tabjection où les maîtres se trouvaient réduits qui avait fini par les rendre dignes de leur misère? Est-ce leur immoralité qui avait attiré sur eux le mépris? il nous serait bien difficile à présent de décider lequel eut le premier tort dans la querelle, et nous sommes porté à croire qu'il existait entre ces deux malheurs une réciprocité nécessaire. Un élat méprisé ne peut guère tenter des gens qui s'honorent : et des hommes vicieux ne sont pas faits pour réhabiliter le métier auquel ils se vouent. Cependant, lorsque nous considérons que, malgré son ignorance, rinsliluteur, devant trouver dans le degré d'instruction qu'il possédait le fruit nécessaire de toute culture de l'intelligence, était naturellement disposé à des sentiments meilleurs; lorsque nous voyons surtout, depuis la loi et malgré la loi, toutes les intrigues et les prévarications tentées par les communes et leurs magistrats pour empêcher l'instituteur de leurs enfants de remonlerà sa place, et d'occuper le rang qui lui est dû; nous ne pouvons nous empêcher de prononcer que le principe du mal était dans cette dépendance, dans cette misère, dans cette vie d'humiliation et de dégoût, à laquelle l'avarice, l'envie, toutes les mauvaises passions des campagnes avaient condamné le maître d'école.

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