‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 25 sur 226 · L'EXERCICE DES SENS ; SA PART DAMS L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L'EXERCICE DES SENS ; SA PART DAMS L'ÉDUCATION

J.-J. Rousseau*

Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage : c'est apprendre à bien juger par eux; c'est apprendre, pour ainsi dire, à sentir ; car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.

11 y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au

i* Yo'ir Ja notice, p. 37.

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jugement : nager, courir, sauter, fouetter un sabot, lancer des pierres ; tout cela est fort bien; mais n*avons-nous que des bras et des jambes? N'avons-iious pas aussi des yeux, des oreilles ? Et ces organes sont-ils superflus à Tusagc des premiers ? N'exercez donc pas seulement les forces, exercez tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d*eux tout le parti possible, puis vérifiez Timpression de Tun parTautre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N'employez la force qu'après avoir estimé la résistance ; faites toujours en sorte que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens.

S'agit-il d'ébranler une masse ; s'il prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement; s'il le prend trop court, il n'aura pas assez de force : l'expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu'il lui faut. Cette sagesse n'est donc pas au-dessus de son âge. S'agit-il de porter un fardeau, s'il veut le prendre aussi pesant qu'il peut le porter, et n'en point essayer qu'il nesoulëve» ne sera-t-il pas forcé d'en estimer le poids à la vue? Saitil comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs? qu'il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières ; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme très bien élevé, qui ne voulut croire qu'après l'épreuve qu'un seau plein de gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même seau rempli d'eau.

Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous nos sens. 11 y en a un, savoir le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont, bon gré mal gré, nous acquérons le plus tôt l'expérience par cet exercice continuel, et auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fiu cyi\e iv^ws»^

parce que, n'étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d'apprendre à tirer uniquement du premier sens les jugements que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu'ils font de jour et sans yeux? Tant que le soleil luit, nous avons^ur eux l'avantage ; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie, avec cette différence que les vrais aveugles savent se conduire, et que nous n'osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière, me dira-t-on. Eh quoi ! toujours des machines ! Qui vous répond qu'elles vous suivront partout au besoin? Pour moi, j'aime mieux qu'Emile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d'un chandelier.

. . • .Pour le sens de la vue il faut suivre une méthode contraire : au lieu de simplifier la sensation, la doubler, la vérifier toujours par une autre, assujettir l'organe visuel à l'organe tactile, et réprimer pour ainsi dire l'impétuosité du premier sens par la marche pesante et réglée du second. Faute de nous asservir à cette pratique, nos mesures en estimation sont très inexactes. Nous n'avons nulle précision dans le coup d'œil pour juger les hauteurs, les longueurs, les profondeurs, les distances.

Comme nous ^avons comparé la vue au toucher, il

est bon de la comparer de même à l'ouïe, et de savoir laquelle des deux impressions, partant à la fois du même corps,, arrivera plus tôt à son organe. Quand on voit le feu d'un canon, l'on peut encore se mettre à l'abri du coup : mais sitôt qu'on entend le bruit, il n'est plus temps, le boulet est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre par l'intervalle de temps qui se passe de l'éclair au coup. Faites en sorte que l'enfant connaisse toutes ces expériences; qu'il fasse celles qui sont à sa portée, et qu'il trouve les autres par induction : mais j'aime cent fois

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