LES JOUETS ET L'IMAGINATION
■ Ghampfleurt
Chainpneui7, pseudonyme d*un écrivain contemporain dont le nom de famille est Jules Fleury-IIusson, est né à Laon le 10 septembre 1821 ; il a été, dans de nombreux romans, l'un des chefs de l'école littéraire dite réaliste. La page que nous citons est extraite d'une étude, qui n'a rien de romanesque, ayant pour litre les Enfants (1872, in-18; plusieurs éditions) .
Il ne faut pas croire que Tènfant soit émerveillé à la vue de jouets somptueux.
' Au jour de l'an, laissez-le libre d'entrer chez Giroux ou de s'arrêter à l'étalage du marchand forain qui, dans sa cabane de planches, vend des jouets de Notre-Dame-de- Liesse, l'enfant n'hésitera pas : il courra vers les gaies colorations picardes sans s'inquiéter si elles ne coûtent qu'un sou, et il laissera saiis regret les jouets fastueux de dix louis.
Un enfant qui a à sa disposition des poupées de toute taille, depuis la demoiselle couverte de dentelles jusqu'à la catau sans autre ornement que l'incarnat de ses joues, donnera tout son temps à la pauvre déshéritée, si commode à habiller avec la moindre foufeK
L'imagination, qui surabonde chez l'enfant, a besoin d'être exercée.
L'enfant veut créer sans cesse. C'est une création qu'un trou en terre. De cette même terre qui sort du trou et qu'il tasse, avec ses mains, l'enfant élève des montagnes qui lui paraissent d'une hauteur incalculable ; un tas de poussière représente des architectures féeriques.
1. Foufe, petit morceau d'étoffe de 4outes couleurs qu'on donne en Picardie aux enfants pour récréer leurs yeux.
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C'est le même mirage qu'exerce la poupée d'un sou qu'il faut faire belle.
L'autre, la riche, celle couverte de soie, n'a besoin de rien. L'enfant le sait et la dédaigne ; mais cette petite créature qui n'a en parlage que ses yeux bleus, sa placidité, ses joues roses, et un sourire éternel sur des lèvres de cerise, quelle imagination il faut pour l'habiller d'un chiffon d'indienne qui sera le fichu !
Cette besogne demande à l'enfant de longues heures, qui passent comme une minute. Jamais, plus tard, jeune fille allant à son premier bal ne trouvera le temps de la toilette si bien employé.
Que de soins, d'attention pour la pauvre poupée, à laquelle l'enfant pense en dormant, en s'éveillantl
Ne croyez pas que l'enfant se trompe sur la condition de cette poupée. La petite sourit la première de sa modeste toilette, des horions qu'elle reçoit.
En jouant avec sa catau, l'enfant lui a cassé la tête. Elle lui en improvise une avec des chiffons, sur lesquels elle demande qu'on lui trace des barres qui lui représentent une bouche, des yeux, et ce morceau de linge sur un morceau de carton sera encore préféré aux autres poupées.
Dans les anciens drames où, pour décor, un écriteau portail l'inscription : Ceci est une forêt, si le poète taisait plus d'effort et appelait en aide tout son génie, le peuple était plus attentif, plus croyant à une conception dramatique sans mise en scène.
La poupée d'un sou développe l'imagination de l'enfant comme le poète développait jadis celle du peuple.
[Les Enfants.)
Uk POUPÉE DE GOSETTE
Victor Hogo*
La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se développait jusqu'à Fauberge des Thénardier. Ces boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier, ce qui, comme disait le maître d'école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait « un effet magique ». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.
La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de clinquants, de verroteries, et de choses magnifiques en fer-blanc. Au premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de serviettes blanches, une immense poupée, haute de prés de deux pieds, qui était vêtue d'une robe de crêpe rose, avec des épis d'or sur la tête, et qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche ou assez prodigue pour la donner à son enfant/ Ëponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement il est vrai, avait osé la regarder.
Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre enfant s'arrêta
/. Voirp, 28,
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pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de près. Toute cette boutique lui semblait un palais ; cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision. C'était la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une misère funèbre et &oide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l'enfance l'abime qui la séparait de cette poupée. Elle se disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux cheveux lisses, et elle pensait : Comme elle doit être heureuse, cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait voir le paradis. 11 y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l'efifet d'être le Père Éternel.
Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. Tout à coup la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : « Comment, péronnelle, tu n'es pas partie I Attends ! je vais à toi I Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va ! »
Cosette s'enfuit emportant son seau, et faisant les plus grands pas qu'elle pouvait.
Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb.
Fponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Elles venaient d'exécuter une opération fort ' importante : elles s'étaient emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui était l'aînée, emmaillottait le petit chat, malgré ses miaulements et ses contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et
bleues. Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa sœur, dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à la splendeur de laile des papillons, s en va quand on veut la fixer:
— Vois lu, ma sœur, cette poupée-là est plus amusante que Tautre. Elle remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma sœur, jouons avec. Ce serait ma fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches et cela t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais : Ah! monDieu! et jeté dirais: Oui, madame, c*est une petite fjlle que j*ai comme ça. Les petites filles sont comme ça, à présent. »
Âzelma écoutait Éponine avec admiration.
Gomme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée avec n'importe quoi. Pendant qu'Ëponine et Azelma emmailloltaient le chat, Cosette, de son côté, avait emmaillotlé le sabre. Cela fait, elle Tavait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour Tendormir.
La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de Tenfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.
Une petite fille sans poupée est aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfants.
Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.
Tout à coupf Cosette s'interrompit. Elle venait de se re-