‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 28 sur 226 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

tourner et d'apercevoir la poupée des petites Thènardier qu'elles avaient quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emrnaillotté qui ne lui suffisait qu*à demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La Thènardier parlait bas à son mari et comptait de la monnaie, Ponine et Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient ou buvaient ou chaulaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n avait pas un moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur les genoux et sur les mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas, puis se glissa vivement vers la poupée et la saisit. Un instant après, elle était à sa place, assise immobile, tournée seulement de manière à faire de Tombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle, qu'il avait toute la violence d'une volupté.

Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur qui mangeait lentement son maigre souper.

Cette joie dura près d'un quart d'heure.

Mais, quelque précaution que prît Cosette, elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée — passait — et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma, qui dit à Éponine : Tiens! ma sœur!

Les deux petites filles s'arrêtèrent stupéfaites. Cosette avait osé prendre la poupée !

Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. — Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?

— Mère, dit l'enfant, regarde donc!

Et elle désignait du doigt Cosette.

Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et n'entendait plus rien.

Le visage de la Thènardier prit celle expression çarticu-

lière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères.

Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Goselte avait franchi tous les intervalles. Gosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». Une tsarine qui verrait un mougick essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n*aurait pas une autre figure.

Elle cria d'une voix que Tindignation enrouait :

— Goselte I

Gosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se retourna.

— Gosette ! répéta la Thénardier.

Goselte prit la poupée et la posa doucement à terre, avec une espèce de vénération môlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet âge, elle se les tordit ; puis ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée, ni la pesanteur du seau d*eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier, ni la course dans le bois, — elle pleura. Elle éclata en sanglots.

Cependant le voyageur s'était levé.

— Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.

— Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Gosette.

— lié bien, quoi ? reprit l'homme.

— Cette gueuse, repartit la Thénardier, s'est permis de toucher à la poupée des enfants !

— Tout ce bruit pour cela? dit l'homme. Eh bien 1 quand elle jouerait avec cette poupée ?

— Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier; avec ses affreuses mains 1

Ici, Gosette redoubla ses sanglots.

— Te tairas-tu I cria la Thénardier.

L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.

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Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profila de son absence pour allonger sous la table à Cosetle un grand coup de pied qui fit jeter à Tenfant les hauts cris.

La porte se rouvrit, l'homme reparut ; il portait dans

ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons

parlé et que tous les marmots du village contemplaient

depuis le matin, et il la posa debout devant Cosette en

V disant :

— Tiens, c'est pour toi.

Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles inouïes : Cest pour toi, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin'du mur.

Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus oser respirer.

— Eh bien, Cosette, dit la Thénardier d'une voix qui

voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas la poupée ?

Cosette se hasarda à sortir de son trou.

— Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur te donne une poupée. Prends-la. Elle est à loi.

Cosetle considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti, si on lui eût dit brusquement : « Petite, vous êtes la reine de France. »

il lui semblait que si elle touchait à celle poupée, le tonnerre en sortirait .

Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la Thénardier gronderait et la battrait.

Pourtant Tattraction l'emporta. Elle finit par s'approcher et murmura timidement en se tournant vers la Tliénardier:

— Est-ce que je peux, madame?

Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré, épouvanté et ravi.

— Pardi I fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.

— Vrai, monsieur? reprit Cosctte, est-ce que c'est vrai? C'est à moi la dame ?

L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. 11 semblait être à ce point d'émotion où Ton ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un signe de tète à Gosette, et mit la main de a la dame » dans sa petite main.

Coselte retira vivement sa main, comme si celle de la (lame la brûlait, et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là, elle tirait la langue d'une façon démesurée! Tout à coup, elle se retourna et saisit la poupée avec emportement.

— Je l'appellerai Catherine, dit-elle.

Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et élreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée.

— Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?

— Oui, mon enfant, répondit la Thénardier. Maintenant c'étaient Éponine et Âzelma qui regardaient

Cosette avec envie.

Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre, devant elle, et demeura immobile, sans dire un mot, dans l'attitude de la contemplation.

— Joue donc, Cosette, dit l'étranger.

— Oh! je joue, répondit l'enfant.

Le voyageur traversa un corridor et parvint à l'escalier. Là JI entendit un bruit très doux qui ressemblait à une res-

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