LES RÈGLES DE LA MÉTHODE
Descartes
Ren6 Descartes, né à L*a Haye, dite aujourd'hui La Haye- Descartes, en Touraine, le 31 mars 1596, appartenait à une famille originaire de cette province, qui avait donné des échcvins à la ville de Tours. Sa biographie est tout entière dans ses livres et dans l'histoire même de sa pensée. Après avoir (ait ses études au collège de La Flèche, il entreprit différents voyages pour suppléer, s'il était possible, par la connaissance des hommes et des choses, à l'insuffisance des méthodes qu'on lui avait enseignées, et dont le vide le tourmentait. Dans les mêmes vues, il se fit soldat, sans avoir jamais eu le goût des occupations militaires; il suivit ainsi Maurice de Nassau et le duc de Bavière dans les guerres d^ÂlIemagne, et prit part aux dernières campagnes de nos guerres de religion, notamment au siège de La Rochelle. Il se rendit ensuite en Hollande, pour y vivre en philosophe, et il y resta vingt ans, s'y sentant plus libre qu'il ne l'eût été en France sous Richelieu et même, plus lard, sous Maznrin. Il ne put cependant, malgré sa prudence à éviter toute espèce de conflit avec la théologie, se soustraire à des persécutions que suscita contre lui le protestant Voôt, et, pour y échapper, il partit pur
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Stockholm, sur les instances de la reine Christine. Hais le climat de la Suède fut bientôt fatal à son tempérament, qui avait toujours été débile, et il mourut, le 11 février 1650, n'étant pas encore âgé de 54 ans.
Descartes a été un grand mathématicien, et il a fait, dans cet ordre de connaissances, d'admirables découvertes. Il est encore plus célèbre comme philosophe. Rompant brusquement avec les théories d'autorité et de tradition, qui avaient été le principe de toute la scolaslique du moyen â^, il proclama ce principe, qui est le principe même de toute philosophie raisonnable, qu'il n*y a lieu de recevoir jamais aucune chose pour vraie qu'on ner la connaisse évidemment être telle. De là, rejetant provisoirement comme non avenu tout ce qu'on lui avait appris, débutant, comme on l'a si souvent dit, par le a doute méthodique », il entreprit de refaire tout le système de ses connaissances, en les soumettant à l'unique critérium qu'il acceptât désormais, le critérium de l'évidence. Et il est arrivé ainsi, en s'arrêtant aux seuls faits qui lui paraissaient absolument certains, à fixer sa croyance à l'existence de l'individu, attestée par la pensée (Je pense, donc je suis), dont il déduit ensuite Timmortalité de l'âme humaine, l'exislcnce réelle du monde extérieur et l'existence de Dieu. Descartes a été ainsi, dans la première moitié du dix-septième siècle, le père. de la philosophie dite spiritualiste, dont on connaît l'immense influence non seulement sur les doctrines, mais sur les mœurs mêmes de notre nation, et, par conséquent, sur l'éducation des enfants. Â l'étranger, d'ailleurs, comme chez nous, Descartes n compté parmi ses disciples les plus illustres philosophes, Spinoza en Hollande, Leibnitz en Allemagne, Glarke et, à certains égards, Locke et Hume en Angleterre. En France, Malcbranche, Bossuet, Fénelon et, on pourrait le dire, le dix-septième siècle à peu près tout entier, se réclament de lui.
Le morceau que nous citons est tire du Discours de la méihodef dans lequel Descartes raconte comment il a procédé et résume toute sa doctrine.
J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et entre hs mathématiques, à Tanalyse des géomètres et à Talgébre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein ^ Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme Tart de Lulle*, à parler
1. Trouver de lui-même la vérité, bâtir dans un fonds qui soit tout à lui^ % Raj-mund liuUe, l'un des molltcs de la scolastique, mort en 1315^
sans jugement de celles qu'on ignore, qu*à les appï*enclre ; et bien qu'elles contiennent en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il v en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération dès figures, qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination; et on s'est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes . jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. ,
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'exa-
esl J'^uteur d'un procédé de raisonnement qu'il avait appelé lui-même ^ Grand Art, et qui obtint une vogue considérable au moyen âge.
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minerais en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en conmiençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu conrnie par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de Tordre entre ceux qui ne procèdent point naturellement les uns des autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
(Discours de la Méthode^ 2« partie.)