‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 49 sur 226 · X.'IlfSTITUT DE PESTALOZZI A TVERDOIf · texte numérisé non relu

X.'IlfSTITUT DE PESTALOZZI A TVERDOIf

(Souvenirs personnels d'un ancien élh'c.)

Cu. YULLIEM»

Les pages qu'on va lire ont été écrites par M. Vulliemin, l'éminent historien vaudois auquel on doit la continurtion de Jean de MûIIer. Il entra à l'institut de Pestalozzi en 1805, à l'âge de huit ans, et il y resta deux ans.

Représentez-vous, mes enfants, un homme très laid, les cheveux hérissés, le visage fortement empreint de petite vérole et couvert de taches de rousseur, la barbe piquante et en désordre, jamais de cravate, les pantalons mal boutonnés, tombant sur des bas qui, à leur tour, descendent sur de gros souliers; la démarche pantelante, saccadée; puis des yeux qui tantôt s'élargissaient pour laisser échapper l'éclair, et tantôt se refermaient pour se prêter à . la contemplation intérieure, des traits qui parfois exprimaient une tristesse profonde, et parfois une béatitude

pleine de douceur ; une parole ou lente ou précipitée, ou tendre et mélodieuse, ou qui s'échappait comme la foudre : voilà quel était celui que nous nommions notre ^ère Pestalozzi.

Tel que je viens de vous le dépeindre, nous Taimions ; nous Taimions tous, car tous il nous aimait ; nous Taimions si cordialement que, nous arrivait-il d'être quelque temps sans le voir, nous en étions attristés ; et que, venait-il à reparaître, nos yeux ne pouvaient se détourner de lui.

Nous savions qu'à l'époque où les guerres de la révolution helvétique avaient multiplié le nombre des enfants pauvres et orphelins, il en avait réuni un grand nombre autour de sa personne, et s'était donné tout entier à eux ; qu'il était l'ami des petits, des malheureux, des enfants.

Mes concitoyens d^Yverdon, de la ville où je suis né, avaientgénéreusementmis à sa disposition l'antique château, fondation du petit Charlemagne^, et dont les longues salles, se déployant autour de vastes cours, offraient un bel espace aux jeux comme aux études d'une famille nombreuse. . Nous étions de cent cinquante à deux cents jeunes gens de toutes nations réunis dans ces murs, et qui tour à tour recevions l'enseignement ou nous livrions à de joyeux ébats. 11 arrivait souvent que, commencée dans la cour du château, la partie de barres allât s'achever sur les gazons qui entourent la promenade de derrière le lac. En hiver, la neige nous servait à construire une puissante forteresse, que les uns attaquaient, les autres défendaient héroïquement; presque jamais de malades parmi nous.

Tous les matins, de bonne heure, nous venions en rang recevoir chacun à notre tour une ondée- d'eau froide. Nous ne marchions que tête nue. Un jour d'hiver, cependant, que la bise, non celle que les Grecs ont nommée du joli nom de Borée, mais celle qui souffle glaciale sur la place

1. Surnom donné dans la Suisse romande au fameux comte Pierre de Savoie, qui vivait au XIIP siècle.

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d'Yverdon, faisait tout fuir devant elle, mon père, me prenant en pitié, me couvrit la tête d'un chapeau. Malheureux couvre-chef! mes camarades ne l'eurent pas plutôt aperçu, que le cri courut : Un chapeau ! un chapeau ! Une main Teut bientôt fait partir loin de ma tête ; cent autres le firent voler en Fair dans la cour, dans les vestibules, puis dans le grenier, jusqu'à ce qu'un dernier coup l'eût fait passer par une lucarne et tomber dans la rivière qui baigne un des murs du château. Je ne Tai plus revu; c'est au lac qu'il alla conter ma malaventure.

Nos instituteurs étaient pour la plupart des hommes jeunes encore, de ces orphelins de l'âge révolutionnaire, qui les premiers avaient grandi autour de Pestalozzi, leur père et le nôtre ; quelques-uns aussi des lettrés, des savants, qui étaient venus partager sa tâche. A tout prendre, de science fort peu. J'ai entendu Pestalozzi se vanter, dans un âge avancé, de n'avoir rien lu depuis quarante ans. Ses premiers élèves, nos maîtres, ne lisaient guère davantage. Leur enseignement s'adressait à l'intelligence plus qu'à la mémoire, et il avait pour but la culture harmonique des germes déposés en nous par la Providence, c Attachez-vous, ne cessait de leur répéter Pestalozzi, à développer l'enfant, et non à le dresser comme on dresse un chien, et comme trop souvent on dresse les enfants de nos écoles. » Nos études portaient essentiellement sur le nombre, la forme et le langage.

La langue nous était enseignée à l'aide de l'intuition; on nous apprenait à bien voir et, par cela même, à nous faire une juste idée des rapports des choses. Ce que nous avions bien conçu, nous n'avions pas de peine à l'exprimer clairement.

Les premiers éléments de la géographie nous étaient enseignés sur le terrain. On commençait par diriger notre promenade vers une vallée resserrée des environs d'Yverdon, celle où roule le Buron. On nous la faisait contempler clans son ensemble et dans ses détails, jusqu'à ce que nous

en eussions Tintuition juste et complète. Alors on nous invitait à faire chacun notre provision d'une argile qui reposait en couches dans un des flancs du vallon, et nous en remplissions de grands paniers que nous avions apportés pour cet usage. De retour au château, on nous partageait de longues tables et nous laissait, chacun sur la partie qui lui en était échue, reproduire en relief le vallon dont nous venions de faire Tétude. Les jours suivants, nouvelles promenades, nouvelles explications, faites d'un point de vue toujours plus élevé, et à chaque fois nouvelle extension donnée à notre travail. Nous poursuivîmes ainsi jusqu'à ce que nous eûmes achevé l'étude du bassin d'Yverdon; que, du haut deMontéla, qui le domine tout entier, nous l'eussions embrassé dans son ensemble, et que nous eussions achevé notre relief. Alors, mais alors seulement, nous passâmes du relief à la carte géographique, devant laquelle nous n'arrivâmes qu'après en avoir acquis Tintelligence.

On nous faisait inventer la géométrie, se contentant de nous marquer le but à atteindre et de nous mettre sur la voie. On procédait de la même manière en arithmétique. Nos calculs se faisaient de tête et de vive voix, sans le secours du papier. Nous étions quelques-uns qui avions acquis dans ces exercices une facilité surprenante, et comme le charlatanisme pénètre partout, c'était nous seuls qu'on produisait en présence des nombreux étrangers que le nom de Pestalozzi attirait journellement à Yverdon. On nous disait, on nous répétait qu'il' se faisait au milieu de nous ime grande œuvre, que le monde avait les yeux sur nous, et nous n'avions pas eu trop de peine à croire ce qu'on nous disait.

Ce que l'on nommait, non sans emphase, la méthode de Pestalozzi, était, il est vrai, une énigme pour nous. Elle l'était pour nos instituteurs. Comme les disciples de Socrate, chacun d'eux interprétait à sa manière la doctrine de son maître; mais nous étions loin encore des temps où ces divergences engendrèrent la discorde ; où nos princi-

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paux maîtres, après s*être donnés chacun comme le seul qui eût compris Pestalozzi, finirent par affirmer que Pestalozzi ne s'était lui-môme pas compris ; qu'il ne l'avait été... Schmid disait, que par Schmid, Niederer, que par Niederer. A l'époque où je prenais mes premiers ébats dans ces murs habités par une saine et vigoureuse jeunesse, des scènes pareilles à celles dont Molière a égayé le ihéâtre quand il a mis en présence les professeurs du bourgeois-gentilhomme, et qui devaient amener la ruine de l'institut, n'avaient pas éclaté. La foi en Pestalozzi maintenait encore unis tous les membres de sa grande famille. Ce n'était pas qu'il ne fût déjà ce qu'il s'est montré plus tard, un faible administrateur. Nul ordre, nulle habileté, nul savoir-faire. Dans sa naïveté enfantine, il avait le cœur fermé à la défiance ; il ne croyait pas au mal, et, facile à tromper, il devait tôt ou tard tomber de déception en déception ; mais au temps dont je parle, il pouvait tout encore sur les cœurs comme sur les volontés. Un trait vous dira l'esprit qui régnait dans ces commencements.

Ces éducateurs, qu'on a vus plus tard remplir le monde de leurs débats, ne recevaient aucrtn traitement en argent. Il était pourvu à leurs besoins journaliers, ils ne demandaient pas davantage. La caisse où se versaient les écolages des élèves était dépjosée dans la chambre du père de famille, et chacun de nos maîtres en avait la clef à sa disposition : lui fallail-il un habit, des souliers? il y puisait selon ses nécessités. 11 en fut ainsi près d'un an sans qu'aucun grave désordre se manifestât. On croirait l'Église primitive.

(Souvenirs de Ch. Vulliemin,)

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