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UME LEÇON SUR LE VERRE

E. Legodté

H. Ernest Legouré, de rAcadémie française, fils de l'aimable auteur do Mérite des femmes, est né à Paris, le 15 février 1807. Il a publié arec un égal succès des poèmes, des romans, des pièces de théâtre; el il s'est fait en outre ime grande réputation par des conférences dont le fond, emprunté d'ordinaire à la morale, à l'éducation, à diverses questions ^d'histoirc littéraire, est singulièrement rehaussé par un art de mise en scène très particulier et très personnel. Toutes ces conférences ont été réunies en brochures, et les plus importantes forment deux ouvrages publiés i part sous ces titres : IjCS pères et les enfants au XIX* siècle (2 vol. in- 18) ; Nos filles et nos fils (1 vol. in-18), qui ont eu de nombreuses éditions.

M. Legouvé est aussi un très remarquable lecteur, et il a publié sur l'art de bien lire plusieurs traités connus sans doute de nos lecteurs : ua Petit traité de lecture à haute voix (1878, in-18) qui a été recommandé par une circulaire spéciale de M. Bardoux, ministre de l'instnictioft publique ; VArt de la lecture (1 vol. in-18), et la Lecture en action (1 voL in-18), plusieurs fois réimprimés.

Les enfants ne sont pas des auditeurs ordinaires qui s& contentent de simples explications : leurs yeux ouverts sur vous, leurs interrogations, leurs silences, leurs inattentions, vous obligent à trouver, à créer un langage spécial qui fasse entrer de force les choses dans leur esprit. Il faut être à la fois clair et intéressant, il faut tout simplifier sans rien amoindrir, il faut parler avant tout à leur imagination.

L'imagination est leur faculté maîtresse. La raison n*est chez eux qu'une qualité en germe, une qualité du lendemain; leur mémoire, si prompte à recevoir les idées et les faits, ne Test pas moins aies perdre. Gomme ils ont besoin de très peu d'efforts pour apprendre, ils oublient beaucoup ; car on ne garde bien, en général, que les connais-

LEGOUVÉ lit

sances que l'on a conquises, et les enfants acquièrent, mais ne conquièrent pas.

Lors donc que je veux graver un fait dans l'esprit de cet enfant, au lieu de me fier à sa seule mémoire qui ressemble fort à une plaque photographique où tout s'imprime et où tout s*efface, je tâche de donner à mon explication un tour quelque peu piquant, une forme un peu singulière et qui le saisisse.

Voici l'essai que j'en ai fait : nos leçons avaient cessé depuis plus d'un mois; hier, après un instant de silence, il me dit :

(( Père, que signifie le mot prochain?

— Prochain? mon enfant, ce mot porte son sens avec lui. Prochain veut dire qui est proche, qui va bientôt arriver.

— Un mois, est-ce prochain?

— Pourquoi me fais-tu cette question?

— Parce qu'à la suite de la leçon sur les papiers peints qui m*a tant amusé, je t'ai demandé autre chose ; et tu m'as répondu... ce sera pour la prochaine fois.

— Eh bien?

— Eh bien, il y a cinq semaines de cela. Est-ce que c'est prochain, cinq semaines, dis?...

— Dis ! dis I 0 questionneurs obstinés ! Dieu vous a créés, tout exprès, vous et vos points d'interrogation, pour nous forcer à tenir nos promesses... Eh bien, non, cinq semaines, ce n'est pas prochain.

— Pourquoi donc n as-tu pas continué nos leçons?

— Pourquoi?... pourquoi? J'ai été un peu souffrant.

— Quand donc ?

— J'ai été forcé de faire autre chose.

— Quoi donc?

— Quoi donc? Quand donc? U n'y a pas d'échappatoire possible. U faut te dire la vérité. Ecoute, il y a dans ce monde un admirable pays dont tu connais peut-être le nom et dont tu entendras beaucoup parler dans tes classes, c'est la Grèce.

— Ohl oui! Athènes est dans ce pays-là.

— ^ Précisément. Eh bien, j^avais à seize ans un ami don# la tête était un peu vive, voire un peu folle. Un matirt^ c*était en 1824, après la lecture d'un beau poème sur lâ Grèce, que tu liras plus tard, il se prend d*enthousiasn)e pour Athènes, pour Sparte, et le lendemain il partait, le sac sur le dos, par la barrière Fontainebleau.... Il partait pour la Grèce I Notre voyageur marche d'une seule traite jusqu'à Ris. Étape de six lieues. Il avait bien gagné son déjeuner, n'est-ce pas? 11 déjeune donc, puis s'apprête à repartir pour Athènes... Mais quel est son désappointement 1 11 s'aperçoit alors qu'il lui faut retourner à Paris.

— Pourquoi?

— Il avait dépensé tout ce qu'il avait.

— En un déjeuner?

— 11 n'avait que vingt sous î Eh bien, voilà justement mon histoire. Quand je trouvai ce titre : Voyage scientifique d'un ignorant autour de sa chambre, mon imagination s'enflamma; pas de retard! en route! et je commençai nos leçons... Mais au bout d'un mois, force fut de m'anêter, j'avais dépensé tout ce que je savais.

— En un mois?

— Mon Dieu, oui I Comme mon camarade, j'étais parti pour mon voyage avec vingt sous dans ma poche. Mais cette fois, mes provisions sont faites... et j'ai lu... Voyons, enfant, qu'allons-nous décrire? ces vases? ces tapis? Non, je veux choisir un objet bien vulgaire, bien usuel, dont la vue n'excite aucune envie, aucun regret, une chose que tout le monde possède un peu.

— Eh bien ! père, parle-moi de la cheminée.

— Comme tu y vasi ce qu'il y a de plus compliqué, de plus merveilleux dans une chambre! Je ne suis pas encore assez savant pour cette leçon-là. Non ! il s'agit d'\in trésor plus commun et plus utile peut-être, d'une richesse dont Dieu répand partout la matière, que l'on ramasse partout en se baissant, un bien dont personne na peut se

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passer et dont heureusement personne ne se passe ; un bien qui aide à la santé, à la beauté, à l'intelligence; qui, par une admirable transformation, se trouve à la fois, et toujours à sa place, dans les fermes et dans les plus belles maisons, qui coûte des sommes énormes et qui ne coûte rien, qui est brillant comme le papillon après avoir été obscur comme la chrysalide.

— Qii*est-ce donc, père? Qu'est-rce donc?

— Qui se môle à tous les actes de notre vie, à nos repas, à notre travail, à nos plaisirs ; qui sert à la jeunesse p )ur se parer, à la vieillesse pour se conduire.

— Mais qu'est-ce donc, père? dis-le-moi. »

En prononçant ces mots, l'enfant fit un mouvement et alla frapper de sa petite main une carafe qui tomba et se brisa.

« Tu as mis le doigt dessus, lui dis-je en riant... C'est le verre !

— Le verre... est une aussi belle chose que tu dis?

— Juges-en toi-même ! Un des plus grands bienfaits de Dieu, c'est la lumière, n'est-ce pas?

— Oh, oui!

— Eh bien, la conquête du verre* c'est la conquête de la lumière.

— Comment cela?

— Suppose une maison sans fenêtres ! La nuit y règne au milieu du jour. L'homme y trouve sans doute un abri, mais à la façon des animaux dans une étable; il peut y dormir, y manger, mais il ne peut y vivre, car il ne peut y travailler.

— C'est vrai !

— Suppose maintenant une maison percée d'ouvertures, mais sans vilres ; le jour y pénètre sans doute ; mais avec le jour, la pluie, le froid, le vent, la neige; l'homme n'y peut pas vivre davantage, l'air et la lumière y sont ses enneniis, autant que ses auxiliaires.

— C'est vrai!

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— Grâce au verre, Tair ' et la clarté du jour deviennent dans les mains de Thomme comme une source jaillissante dont il dispose ainsi que du ruisseau de ses jar dins. 11 les introduit dans son appartement à la place qui lui plaît, dans la mesure qui lui convient et en ne leur empruntant que leurs bienfaits; le jour brille pour lui, l'air souffle pour lui ; il les possède, il n'est plus possédé par eux. Vèux-tu que je te montre un spectacle admirable?

— Oh, oui!

— Place cette table près de celte fenêlre, prends ta plume, ton papier et apprête-toi à écrire.

— M'y voici I.... Eh bien, où est ce spectacle admirable?

— Ce spectacle admirable? c'est toil

— Moi!

— Regarde au dehors ! Un grand orage se prépare, la pluie tombe, le vent mugit, les arbres les plus vigoureux plient, l'eau de la rivière se soulève.... La nature est comme saisie par une convulsion I.... Mais autour de toi quelle tranquillité ! Toi, une créature si petile, si faible !.... Tu écris sans que rien t'interrompe dans ton travail ; le papier sur lequel tu traces ces caractères est immobile ; ta plume, ta plume si légère ne tremble même pas entre tes mains. Qui te sépare donc de cette terrible tourmente? Quel puissant rempart te défend contre elle? Une feuille de verre ! feuille si mince que le papier ne l'est pas davantage, si fragile que le moindre choc peut la briser, si invisible , pour ainsi dire, que l'oiseau enfermé dans ta chambre va s'y heurter, croyant que c'est encore de l'air ! Eh bien, ai-je eu tort de prononcer le mot speclacle admirable?

— Ohl non, père! non! Parle-moi encore du verre? le peux-tu ?

— Si je le peux ? La journée finirait plutôt que le récit des merveilles du verre. Un des plus grands bienfaits de Dieu, ce sont certes les yeux. Eh bien, le verre complète, prolonge, double ce présent céleste; à ton âge, les yeux sont un instrument toujours prêt, la vue une puissance in-

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fatigable; mais, moi, je suis déjà obligé de ménager mon trésor : qu'est-ce donc quand arrive la vieillesse? Jour à jour, l'espace qu'embrassent nos regards se rétrécit, le temps où nos yeux sont vraiment à nous va se raccourcissant ; nous ne voyons plus qu'en pleine lumière ; ce caractère est trop fin, impossible de le lire; ce travail est trop délicat, impossible de le faire.

Adieu tes veillées fécondes, pauvre ouvrier, tes organes font défaut à ton courage! Retourne ta toile, grand peintre, tu ne peux plus diriger, ni suivre tes pinceaux! Prends garde à toi, vieillard, tu t'aventures dans la rue, cette voiture va t'écraser. Pleurez, vous tous, artistes, riches, pauvres, artisans, la cécité s'avance; la nuit vous envahit! Pleurez, à moins que quelque fée bienfaisante ne vienne, par un miracle, réparer l'ouvrage détruit de la nature ; la fée est venue, un talisman grossier, dont le nom est vulgaire, dont la forme est commune, mais qui est sublime cependant, car il nous rend la lumière. Ce sont les lu* nettes !...

— Oh ! je ne rirai plus de ceux qui en portent.

— Et les télescopes, qui rapprochent de nous les étoiles et nous font vivre au milieu de l'immensité du ciel ! Et les microscopes, qui grossissent les objets imperceptibles et nous font descendre dans l'infini de la petitesse, comme les télescopes nous lancent dans l'infini de la grandeur, qu'est-ce encore?... Du verre! Les lustres de nos appartements sont en verre, nos glaces sont en verre. C'est dans du verre que nous conservons nos vins ; c'est dans du verre que nous les buvons. Les fleurs qui ornent cette chambre fleurissent dans du verre ; le verre défend nos pendules sur nos cheminées, nos montres dans nos habits, nos gravures sur nos murailles; les thermomètres sont en verre; les baromètres sont en verre.

— Eh I qu'est-ce que le verre? s'écrie l'enfant émerveillé.

— Un peu de sable mêlé à un peu de cendre. » Cette réponse le frappa de surprise. Tant de contraste

ilô ' LECTURES PÉDAGOGIQUES

entre les merveilleux emplois de cette substance» et cette substance même, le laissa muet et un peu déconcerté; il reprit pourtant :

« Mais, père, comment se fait le verre?...

— Jeté le dirai... demain, » lui répondiS'je,et je m'éloignai.

Pourquoi? à dessein. Pour ne pas affaiblir son impression d'enthousiasme par une trop prompte explication technique, pour le laisser toute une nuit sous Tempire de cette émotion poétique qui anime son intelligence. On sait deux fois une chose, quand on la sait et qu'on Padmire; et, ien effet, lorsque le lendemain, je lui racontai Porigine, la fabrication, l'histoire du verre, chacun de ces faits entra dans sa pensée et s'y imprima, comme un cachet dans un métal en fusi:on; je n'ai pas peur qu'il oublie désormais un seul détail, j'ai sa mémoire sous la garde de son imagination.

(Nos filles et nos fils,)

L'ENSEIGNEUElfT PRATIQUE

Eackiiann-Chatbiàr

MM. Erckmann et Chatrian sont deux enfants de l'Alsace-Lorraine : HmileErckmannestnéà Phalsbuurg en 1822, et Chatrian en 1826 à Soldatcnthal, prcsdeDabo. Leur association littéraire remonte à 1848. lis débutèrent par des contes fantastiques ; puis vint, dans les dernières années de l'empire, ia série des romans nationaux, auxquels ils doivent leur popularité : Madame Thérèse, le Conscrit c/« 1813, Waterloo , Histoire d'un Paysan^ etc. Us ont aussi abordé le théâtre: rAmi Fritz et les Rantzau, ces deux touchantes idylles, comptent au nombredeleurs plus beaux succès.

VRistoire d'un Sous-Maitre^ publiée en 18C9, est un roman de leur troisième manière.

Dés le lendemain, les enfants des anabaptistes arrivèrent avec les provisions de la journée dans leurs petits

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sacs de toile ; ils suivaient ma classe du matin et puis dînaient tranquillement à la salle d'école. Ils faisaient ensuite un tour aux environs et rentraient à une heure pour la classe du soir. J'avais conservé douze autres élèves du hameau : les iils des notables et ceux du père Jérôme ; en calculant tout, il devait me rester près de 15 francs à la Cm de chaque mois, de quoi m'acheter des livres, remplacer mes vieux habits et envoyer quelques sous à mon père. Que me fallait-il de plus? C'est le temps qui me revient toujours avec plaisir, le temps du travail, des promenades au bois, des longues causeries le soir avec le vieux garde et des beaux projets d'avenir. Mon Dieu, que cela passe vite l

Chaque mutin, vers huit heures, mes élèves étaient réunis, on déposait les sacs, on prenait la chahie en fil de fer que m'avait faite le père Jérôme, les piquets et le triangle, et puis en route au grand soleil : on allait arpenter, mesurer le champ de Pierre, de Jacques ou de Christophe.

On nous appelait a les savants!... le cadastre ! » On nous tirait le chapeau de près, et Ton sifflait, on avait l'air de se moquer des savants de loin; mais ces choses nous étaient bien égales. Mes petits anabaptistes et mes autres élèves ne tournaient pas seulement la tête ; ils allaient gravement, tirant la chaîne, enfonçant les piquets de proche en proche, et puis à chaque angle s'arrôlant pour écouter mes explications. Quand la figure d'un champ, d'un pré, d'un bouquet d'arbres, devenait trop compliquée, nous la décomposions aussitôt, le fils du grand Christel marquait sur son cahier toutes les mesures en bon ordre, chacune à part, pour ne pas faire de confusion. Quelquefois, sur les dix heures, à force d'avoir traîné la chaîne, la sueur nous coulait le long des joues. On s'arrêtait alors au revers d'un sentier, dans l'ombre touffue de quelque gros buisson, ayant bien soin de ne pas s'asseoir sur une fourmilière, et là les calculs commençaient, chacun sur son cahier faisait ses multiplications, qu'on rapprochait pour eu (.QiWtL^W^v^

la justesse. Aussitôt des faucheurs et des faneuses arrivaient se pencher derrière nous, ils écoutaient ce qui se disait, ouvraient de grands yeux, et finalement nous demandaient :

c Hé ! monsieur Jean-Baptiste, est-ce que vous viendrez aussi bientôt mesurer notre champ ? »

Ou bien :

« Combien est-ce que notre pré tient donc au juste?

— Tant d'ares, tant de centiares.

— Ah !.... Ça fait combien de jours?

— Tant.

— Vous en êtes bien sûr?

— Mais oui, c'est tout à fait juste.

— Ah ! bon, je suis content de le savoir. » Quelquefois ces gens réclamaient, criant qu'on avait

changé les bornes ; et si par hasard le voisin se trouvait là, les disputes commençaient.

Ainsi je continuais l'application de ma méthode : la pratique, toujours la pratique ! Il faut voir soi-même, observer son terrain, toucher, mesurer et puis calculer, alors seulement on peut dire : « Je sais mon affaire ! » Tout ce qu'on a vu dans les livres passe vite ; ce qu'on a fait soi-même par l'observation et le raisonnement ne s'oublie jamais.

Ces premières études nous prirent deux mois. Sur la fin de juillet, mes élèves, grâce aux explications du tableau que je leur donnais dans l'après-midi, connaissaient la manière exacte de mesurer et calculer toutes les surfaces planes ; rien ne les embarrassait plus dans l'arpentage. Il s'agissait de passer au cubage des corps solides, et ceci fut plus difficile ; les figures du tableau ne suffisaient plus; les enfants ne se rendaient pas compte de toutes les formes que représentait un simple tracé. L'idée me vint de parler vieux cuvelier Sylvestre, qui tout de suite comprit ce que je lui demandais ; il me fit des cubes, des prismes, des cônes en bois, capables de se monter et de se démonter comme on voulait; tout devint clair, sensible pour les-

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élèves. Nous raisonnions des choses les pièces en main, et nous faisions ensuite nos calculs. Ce système de fabriquer des figures géométriques en bois s'est depuis répandu partout : des centaines d'ouvriers de la Forêt-Noire ne font que cela. Quelques-uns ont poussé la chose jusqu'à fabriquer des figures en cristal, afin d'en avoir du premier coup d'œil les arêtes et les angles opposés ; ils sont devenus riches ; mais en ce temps personne n'y pensait. Ainsi marclient les choses en ce monde : les bonnes idées viennent aux uns, et l'argent entre dans la poche des autres.

{Histoire d'un Sous-Maître,)

LES CONNAISSAMCES PRATIQUES

Saint- Marc Girardin

Saint-Marc Girardin, qui s'appelait de son yérilable nom Marc Girardin, a été, après Guizot, Cousin, Yillemain et Michelet, un des professeurs de Sorbonne les plus estimés et les plus goûtés de notre époque contemporaine.

Né à Paris, le 12 février 1801, il obtint, fort jeune encore, de brillants succès académiques, et, après la révolution de Juillet, il occupa, à titre de suppléant, la chaire d'histoire de Guizot ; mais c'est surtout après 1842, comme professeur de poésie, puis d'éloquence française, qu'il se fit une véritable réputation : ses leçons, plus originales peul-élre par hi forme que par le fond, étaient très remarquables dans tous les cas par unC sorte de jovialité malicieuse, dont le bon sens, assez peu soucieux des tra~ ditions et des règles, se relevait, au moment voulu, par des à-propos qui paraissaient spontanés et par des allusions piquantes à toutes les questions d'actualité.

En même temps que professeur, M. Saint-Marc Girardin était journaliste, et il apporta dans sa longue collaboration politique et littéraire au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes les mêmes qualités d'esprit.

Son rôle politique n'a pas été sans importance sous le second empire, où il put être considéré, particulièrement dans le monde littéraire et académique, comme l'un des chefs de l'opposition libérale et parlementaire; mais il ne se rallia pas plus à h troisième république qu'il n'avait accepté celle

m LECTURES PEDAGOGIQUES

de 1848: élu représentant de la Ilaule-Vicnne à l'Assemblée nationale, il marcha dans les rangs du parti qui, sous le nom de conservation sociale, eotendait la restauration de la monarchie.

Saint-Marc Girardin appartenait, depuis 1844, à TAcadémie française. Il est mort à Morsang-sur-Seine, le 11 avril 1873.

Ce n'est qu'accidentellement qu'il a touché aux questions d'éducation cl d'enseignement. On a de lui un Rapport sur V inslrtiction intermédiaire en Allemague [1835-1838, 2 parties, in-8), publié à la suite d'uK* mission dont il avait élé chargé par le ministère : c'est de cet ouvrage qu'est tiré le morceau que nous reproduisons ci-dessous. Il a aussi élj amené, dans un livre à la fuis philosophique et littéraire, Jean-Jacques Bousseau, sa vie et ses œuvres (1873, 2 vol. in-18), à critiquer les doctrines pédagogiques de Y Emile; nous empruntons à ce volume quelques extraits qu'on trouvera plus loin (pages 167 et 256).

Nécessité est mère d'industrie, dit un vieux proverbe. Ce proverbe exprime à merveille de quelle manière la pratique développe Tintelligence et peut devenir un principe d'éducation. La pratique aiguise et développe Tespril, parce qu'elle le force à réfléchir. La pratique est dans les éducations usuelles ce qu'est l'étude des langues dans jes éducations littéraires.

L'action est une manière d'exprimer la pensée .'-/.ssi bien que la parole; il y a plus, l'action demande pliis de netteté et de précision que le style. On peut à toute force exprimer une pensée qu'on ne conçoit pas fort clairement : le style souffre les demi-jours et les clairs- .obscurs; mais l'action ne souffre aucune incertitude. Il faut concoNoir une pensée plus nettement pour la mettre' en pratique que pour la mettre en phrases. La prati(|ue est donc pour l'esprit une occasion de travail et àe développement aussi bonne tout au moins que les exercices de style.

Mais ce principe d'éducation a deux abus dont il faut se garder avec grand soin. La pratique risque de devenir une routine ou un jeu. La routine détruit le plus important effet de la pratique, puisqu'elle engourdit et qu'elle émousse l'intelligence. La routine est la pratique, moins l'attention de l'esprit. Apprendre un art par la routine ne

vaut pas itïieux qu'apprendre une science par cœur. Il faut donc soigneusement écarter la routine des écoles usuelles (réaies), où la pratique est admise comme principe d'éducation.

La pratique devenant un jeu est pour les écoles usuelles un abus plus dangereux pcut-ôlre encore que la routine et plus difficile à éviter. Dans l'apprentissage de l'ouvrier et dans cette éducation qu il reçoit des mains de la nécessité, il n'y a point à craindre que la pratique devienne un jeu. Le travail des ouvriers est toujours sérieux; dans les écoles il n'en est pas de même. La pratique de tel ou tel art n'est dans les écoles qu'un moyen d'apprendre: l'élève travaille en vue de savoir et non en vue de vivre; les écoles ne peuvent pas être transformées en manufactures. La pratique n'a donc jamais le caractère de nécessité, et à cause de cela elle aiguillonne moins l'intelligence. Autant la pratique sérieuse et sincère me semble excellente dans l'éducation, autant je crains la pratique artificielle et factice. C'est là l'inconvénient de quelques éduvdtions modernes. On ensrigne la physique et la chimie avec des expériences amusantes, la géographie avec des jeux de patience, l'histoire avec des jeux de cartes ; tout est jeu, tout est amusement dans ces pratiques mensongères; rien n'est travail et rien ne développe sérieusement l'esprit. Efféminer la pratique, c'est détruire tous les bons effets que l'éducation en peut attendre.

(De rinstruction intermédiaire dans V Allemagne du Sud.)

UN SYSTÈME D'ÉDUCATION UOMDAINE A Uk FIN DU XVm* SIÈCLE (Urne DE GENLIS)

Sainte-Bedve

Mme de Genlis (1746-1830) a eu, à la fin du siècle passé, une certaine célébrité : Téducation des enfants d'Orléans, dont elle fut le gouverneur, l'avait mise en vue. Sainte-Beuve a très Gnement et très équitablement apprécié les idées pédagogiques de Mme de Genlis, ses mérites et ses travers, dans les pages ci-dessous, qui comptent parmi les meilleurs des Lundis du grand critique.

Mme de Genlis a été avant tout une femme enseignante; elle était née avec le signe au front. Le bon Dieu a dit aux uns : Chante^; aux autres : Prêche. A elle, il lui avait dit : « Professe et enseigne ». Jamais le mot de Tapôtre ne reçut un démenti plus formel. « Docere autem mulieri nonpermitto, Je ne permets point à la femme d'enseigner », disait saint Paul à Timothée. Mme de Genlis n'était point libre d'obéir à ce précepte quand elle l'aurait voulu, tant sa vocation de bonne heure fut puissante et irrésistible. Elle manifesta dès l'enfance l'instinct et l'enthousiasme de la pédagogie^ à prendre ce mot dans le meilleur sens. 11 lui avait été ordonné, en naissant, d'être le plus gracieux et le plus galant des pédagogues.

Mme de Genlis (Mlle Félicité Du Crest de Saint-Aubin), née le 25 janvier 1746, d'une famille noble de Bourgogne, passa ses premières années un peu à Paris, le plus souvent en province. Reçue à six ans chanoinesse au chapitre noble d'Aix, prés de Lyon, on l'appelait Mme la

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