SAINTE-BEUVE
comtesse de Lancy, du nom de la ville de Bourbon-Lancy, dont son père était seigneur. Élevée au château de Saint- Aubin, sous l'aile de sa mère, avec une gouvernante bonne musicienne, elle commença par lire Clélie et des pièces de théâtre. Dès qu'elle sut quelque chose, son premier besoin fut de l'enseigner et de se faire maîtresse d'école; elle prenait ses écoliers où elle pouvait. Dès l'âge de sept ans, ayant, avisé d'une terrasse voisine de sa chambre de petits paysans qui venaient couper des joncs près d'un étang, elle imagina de leur donner des leçons et de leur enseigner ce qu'elle savait, le catéchisme, quelques vers des mauvaises tragédies d'une mademoiselle Barbier, et de la musique. Du haut de sa terrasse, comme d'un balcon, elle leur donnait ses leçons le pins gravement du monde. Telle elle sera jusqu'à la fin de ses jours, ayant sans cesse le besoin d'avoir quelqu'un à régenter, à documenter près d'elle, — de petits paysans, faute de mieux, ou bien encore la fille d'une laitière. A celle-ci, une enîfant de dix ans, elle voudra un jour apprendre la harpe; mais la harpe est trop lourde, et, au bout de six mois, la maîtresse s'aperçoit que l'enfant devient bossue; ce que voyant, elle lui . redresse la taille moyennant un corps baleiné et une [plaque de plomb qu'on fait venir de Paris. Ainsi, à défaut de la harpe, Mme de Genlis, en ce cas, fait de l'orthopédie : que lui importe, pourvue qu'elle morigène et qu'elle redresse, qu'elle fasse acte d'enseignement. Elle tire parti de tout à cette fin. Ainsi, plus tard, en écrivant, elle ne perdra aucune occasion de placer un précepte, une recette, soit de morale, soit de médecine.
Une telle vocation semblerait indiquer des goûts austères ; mais ici cette vocation sait très bien se combiner avec des goûts romanesques, et c'est un trait encore et des plus essentiels, dans le caractère de Mme de Genlis. Cette enfant, qui a commencé par lire Clélie, et qui s'en souviendra toujours, joue la comédie dès ses premières
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années, et tout désormais dans son imagination, même renseignement, prendra volontiers cette forme de comédie et de théâtre....
Les ouvrages de Mme de Genlis publiés sous Louis XVI, avant 8i), ont tous un rapport direct à l'éducation : le T^edtre d'éducationi^roi^remeni dit (1779); Adèle et Théodore (1782); les Veillées du Château (1784), etc., etc. Ces ouvrages remarquables par un intérêt facile, de fines observations et des portraits de société, un style coulant et clair et de justes prescriptions de détail, sont tous plus ou moins gâtés par du romanesque, de la sensibilité factice, de l'appareil théâtral ; et, sous leur première forme, ils ont fdit leur temps. On ne peut désormais les réintroduire dans renseignement que moyennant révision et correction....
Pour rester juste envers Mme de Genlis, il convient de se borner et de ne la prendre que sur ses œuvres principales. Je dirai donc quelque chose de l'éducation de Louis-» Philippe.
La manière dont elle conçut et dirigea, dès le premier jour, l'éducation des enfants d'Orléans, est extrêmement remarquable, et dénote chez l'institutrice un sens de la réalité plus pratique que ses livres seuls .ne sembleraient l'indiquer. Elle les mit sans tarder aux langues vivantes, aux connaissances usuelles, aux choses du corps et de l'esprit, menant le tout concurremment. Par exemple. Tété, à Saint- Leu, chacun de ses élèves avait un petit jardin, qu'ils cultivaient eux-mêmes, et le jardinier qui les dirigeait ne leur parlait qu'allemand. Mais si l'on jardinait en allemand^ on dînait en anglais, on soupait en italien; le français se parlait bien assez dans les intervalles. A la promenade, un pharmacien botaniste suivait les jeunes princes pour leur apprendre les plantes. Un Polonais, dessinateur habile, avait peint pour eux l'histoire sainte , l'histoire ancienne, celle de la Chine ou du Japon : tous ces tableaux d'histoire composaient une lanterne magique amusante auiâjit qu'instructive. Ne pouvant se priver de son goût pour