SAINTE-BEUVE
le théâtre, elle imagina de mettre en action et de leur faire jouer dans le jardin, où les décorations artificielles se combinaient avec la nature, les principales scènes de VHistoire des Voyages de Tabbé Prévost, abrégée par La Harpe, et en général toutes sortes de sujets historiques ou mythologiques. Elle inventa également pour eux toute une série d'exercices gymnastiques alors inconnus : les exercices des poulies, des hottes, les lits de bois^ les souliers de plomb ; elle put se féliciter plus tard à bon droit d'avoir appris à son principal élève « à se servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit de bois, recouvert d*une simple natte de sparterie; à braver le soleil, la pluie et le froid; à s'accoutumer à la fatigue, en faisant journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de plomb. » En un mot, dans toute cette partie de sa carrière, elle se montra ingénieuse, inventive, pleine de verve et d*à-propos : elle avait rencontré vraiment la plénitude de son emploi et de son génie....
Pour faire un vrai portrait de Louis-Philippe, il faudrait le surprendre dès cette première éducation.... Il apprend tout, il retient tout, il raisonnera bien de tout; mais il n'est pas de ceux qui sentiraient naturellement ni la musique, ni la poésie, ni les beaux-arts fins, ni la fine littérature; ce qui n'empêchera pas qu'il n'en ait assez vu, assez manié et assez pratiqué de bonne heure, par les soins de son gouverneur infatigable, pour avoir la certitude de s'y connaître. J'en ferais bien autant, aurait il pu dire de chaque production de ce genre qu'on lui aurait offert à considérer. Elle lui avait fait apprendre, en effet, et manipuler dès l'enfance tant de choses diverses, qu'il n'était presque aucune branche des connaissances ni des arts sur laquelle il ne pût se croire du métier, de manière à en remontrer à chacun dans l'occasion....
Je touche ici à l'un des légers inconvénients de ce sys-
tème d'éducation trop fournie et trop touffue. Un autre inconvénient encore, c'est de ne pas laisser aux jeunes esprits qui en sont le sujet un seul quart d'heure pour rêver, pour se développer en liberté, pour donner jour à une idée originale ou à une fleur naturelle qui voudrait naître. Ajoutez un dernier inconvénient qui affecte l'ensemble de cette éducation toute à la moderne et sans contrepoids : le sentiment de l'antiquité, le génie moral et littéraire qui en fait l'honneur, l'idéal élevé qu'il suppose, en est tout à fait absent, et n'y semble même pas soupçonné. Oh ! qu'il n'en était pas ainsi de l'éducation à la Ponocrates, de l'éducation à la Rabelais (n'en déplaise à ceux qui s'en fâchent!).... qui embrassait les deux termes de l'art et de l'admiration humaine.
[Causeries du Lundis tome III.)