L'EXAGÉRATION DE LA THÉORIE UTILITAIRB
Gharlks Digkeks
Charles Dickens (1812-1870) est le plus célèbre des romanciers anglais contemporains. Tout le monde connaît ces œuvres si attachantes, où l'imagination la plus riche s'allie à une sensibilité pénétrante et à un humour du meilleur aloi ; Olivier' Twist, Nicholas Nickleby, Barnabe RudgCf le Marchand de curiosités, David Copperfield, Dombey et fiUi la petite Vorrit, etc. Un de ses derniers romans, Hard Times (les Temps difficiles), est en quelque sorte, dit M. Tainc, un résumé de tous les autres : « Dickens y attaque l'éducation fondée sur les' statistiques, sur les chiffres et sur les faits; il y combat l'orgueil, la dureté, régoïsme, Tcsprit positif et mercantile ; il y donne le pas à Tinstinct sur le raisonnement, à l'intuition du cœur sur la science positive. » La satire de l'éducation purement utilitaire, qui peut sembler outrée dans certains traits, — car Dickens ne connaît pas la mesure et se laisse facilement emporter par sa Tcrve, — n'en frappe pas moins juste : M. Thomas Gradgriod n'est pas un simple type de fantaisie, et les tViéones CàNonUs de cet açôtre du fait ont trouvé des avocats ailleurs qu'en kiig\e\.ene«
€ Ce que je veux, ce sont des faits. N'enseignez à ces garçons et à ces filles rien autre chose que des faits. Les faits sont la seule chose nécessaire dans la vie. Ne plantez rien d'autre, déracinez tout le reste. Vous ne pouvez former l'esprit d'une créature raisonnable qu'avec des faits : aucune autre chose ne lui sera jamais d'une utilité quelconque. C'est le principe d'après lequel j'élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je veux qu'on élève les enfants que voilà. Attachez- vous aux faits, monsieur! »
La scène se passe dans une salle d'école nue, triste et monotone, et le doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses observations en soulignant chaque sentence par «n trait sur la manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le front carré de l'orateur, mur dont les sourcils formaient la base, tandis qu'au-dessous les yeux étaient largement encavés dans deux trous noirs qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure. Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par les cheveux de l'orateur, qui se hérissaient sur les côtés de sa ^te chauve, comine une plantation de pins destinée à préserver du vent la surface luisante du crâne, bosselée ainsi 9^e la croûte d'un pâté aux prunes, comme si cette tète eût eu peine à contenir toute la dure provision de faits qui y étaient emmagasinés. L'attitude obstinée de l'orateur, ?on habit carré, ses jambes carrées, ses épaules carrées, Jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge d'une étreinte peu accommodante, comme un fait brutal, tout ajoutait 4 cette autorité.
a Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur, rien que des faits ! »
•L'orateur, et le maître d'école, et un troisième personnage qui se trouvait avec eux> reculèrent tous un peu pour mieux embrasser du regard le plan incliné où se trouvaient rangés en ordre les petits vases humains, prêts à recevoir
les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux pour les remplir jusqu'aux bords.
a Thomas Gradgrind, monsieur I homme de réalités. Homme de faits et de calculs. Homme qui part de ce principe que deux et deux font quatre et rien de plus, et qu'on n'amènera jamais à concéder une fraction en sus. Thomas Gradgrind, monsieur 1 Thomas Gradgrind avec une règ!e et des balances, et la table de multiplication toujours dans sa poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel morceau de la nature humaine, et à vous en donner exactement l'évaluation. Pure question de chiffres, simple opération d'arithmétique. Vous pourriez vous flatter de faire entrer quelque autre croyance déraisonnable dans la tête de George Gradgrind, ou d'Auguste Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes personnes fictives, non-existantes); mais dans la tête de Thomas Gradgrind? non, monsieur.»
C'est dans ces termes que M. Gradgrind ne manquait jamais de se présenter lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations particulières, soit au public en général. C'est en ces mêmes termes évidemment qu'il se présentait en ce moment aux petites cruches alignées devant lui, et qui devaient être remplies de faits jusqu'au goulot.
a Fille numéro vingt, dit M. Gradgrind indiquant carrément, avec son index carré, la personne désignée; je ne connais pas cette fille. Qui est cette fille?
— Sissy Jupe, monsieur, répondit le numéro vingt, rougissant, se levant et faisant une révérence.
— Sissy? ce n'est pas un nom, cela, dit M. Gradgrind. Vous ne vous nommez pas Sissy, vous vous nommez Cécile.
— C'est papa qui me nomme Sissy, monsieur, répondit l'enfant d'une voix tremblante etavec une nouvelle révérence.
— Il a tort, répliqua M. Gradgrind. Dites-le-lui. Cécil(^ Jupe : voilà votre nom. Voulez-vous, Cécile Jupe, me
donner la dé/înition du cheval? i
Grande terreur de Sissy à cette demande inattendue. Elle reste muette.
a Fille numéro vingt incapable de définir un cheval I s* écrie M. Gradgrind pour Tédification de toutes les petites cruches en général. Fille numéro vingt ne possédant aucun fait relatif au plus vulgaire des animaux! Allons, qu*ua ' des garçons me donne sa définition du cheval. Bitzer, la vôtre?
— Quadrupède; herbivore; quarante dents, dont vingtquatre molaires, quatre canines et douze incisives. Change de robe au printemps; dans les pays marécageux, change aussi de sabots. Sabots durs, mais demandant à être ferrés. Age reconnaissable à diverses marques dans la bouche. »
Ainsi, et plus longuement encore, parla l'élève Bitzer.
ce Maintenant, fille numéro vingt, dit M. Gradgrind, vous voyez ce que c'est qu'un cheval. »
Elle fît sa révérence et aurait rougi davantage si elle avait pu devenir plus rouge qu'elle ne Tétait depuis le commencement de l'interrogatoire. Bitzer, après avoir salué, se rassit.
Le troisième personnage s'avança alors. Un fîer homme pour rogner et disséquer les faits, que ce personnage ; c'était un employé du gouvernement, chargé par les autorités supérieures de hâter la venue du grand millénaire pendant lequel les commissaires de Sa Majesté doivent régner ici-bas.
i( Très bien, dit ce gentleman en souriant gaiement et en se croisant les bras, voilà un cheval. iMaintenant, garçons et filles, laissez-moi vous demander une chose. Tendriez-vous votre chambre d'un papier représentant des chevaux? »
Après un instant de silence, une moitié des enfants cria en chœur : « Oui, monsieur! » Sur ce, l'autre moitié, lisant sur le visage du gentleman que « oui » avait tort, cria en chœur : « Non, monsieur! )> ainsi que cela se fait d*habitude à ces sortes d*examens.
« Non, cela va saris dire. Et pourquoi non? »
Nouveau silence. Un gros garçon peu dégourdi s'avisa de répondre qu'il ne tendrait la chambre d'aucune espèce de papier, parce qu*il aimerait mieux la peindre.
c Mais puisque/ faut la tendre de papier, insista le gentleman avec quelque peu de vivacité.
— 11 faut la tendre de papier, ajouta Thomas Gradgrind, que cela vous plaise ou non. Ne nous dites jdonc pas que vous ne la tendrez pas.
— Je vais vous expliquer, reprit le gentleinan après un silence non moins lugubre, pourquoi vous ne devez pas tendre une salle d*un papier représentant des chevaux. Avez-vous jamais vu des chevaux se promener sur les murs d'un appartement dans la réalité, en fait? Hein?
— Oui, monsieur! » d'une part. « Non, monsieur! » de • l'autre.
« Non, cela va sans dire, reprit le gentleman, lançant un regard indigné vers le côté qui se trompait. Or, vous ne devez voir nulle part ce que vous ne voyez pas en fait ; vous ne devez avoir nulle part ce que vous n'avez pas en fait. Ce qu'on nomme le goût n'est qu'un autre nom du fait. »
Thomas Gradgrind fit de la tête un mouvement d'approbation.
« C'est là un principe nouveau, une découverte, une grande découverte, continua le gentleman. Maintenant, j^ vais vous poser encore une question. Supposons que vou^ ayez à choisir un tapis pour un plancher. Prendriez-vou^ un tapis où l'on aurait représenté des fleurs? »
Comme on commençait à être convaincu que ncm étai€; la réponse qui convenait le mieux aux questions de c^ gentleman-là, le chœur des non fut très nombreux. Quelques traînards découragés hasardèrent pourtant un oui* De ce nombre fut Sissy Jupe.
« Fille numéro vingt! » s'écria le gentleman, souriant avec la calme supériorité de la science.
Sissy rougit et se leva.
« Ainsi donc, vous mettriez sur le plancher de votre chambre ou de la chambre de votre mari, si vous étiez une femme, et que vous eussiez un mari, un tapis portant des images de fleurs, hein? demanda le gentleman. Pourquoi cela?
— S'il vous plaît, monsieur, j*aime beaucoup les fleurs, répliqua l'enfant.
— Et c'est pour cela que vous poseriez dessus des tables et des chaises, et que vous vous plairiez à voir des gens avec de grosses bottes les fouler aux pieds !
— Cela ne leur ferait pas de mal, monsieur; cela ne les écraserait pas, et elles ne se flétriraient pas, s'il vous plaît, monsieur. Elles seraient toujours les images de quelque chose de très joli et de très agréable, et je pourrais m'imaginer....
— Oui, oui, vraiment? Mais justement vous ne devez pas vous imaginer, s'écria le monsieur, enchanté d'être si ^ heureusement arrivé où il voulait en venir. Voilà justement la chose. Vous ne devez jamais vous imaginer.
— Vous ne devez jamais, Cécile Jupe, ajouta Thomas Gradgrind sur un ton solennel, vous permettre d'imaginer quoi que ce soit.
— Des faits, des faits, des faits ! )> reprit l'autre; et « Des faits, des faits, des faits I » répéta Gradgrind.
« En toutes choses vous devez vous laisser guider et gouverner par les faits, dit le gentleman. Nous espérons posséder avant peu un corps délibérant, composé de commissaires amis des faits, qui forceront le peuple à respecter les faits et rien que les faits. 11 faut bannir le mot imagination à tout jamais. Vous n'en avez que faire. Vous ne devez rien avoir sous forme d'objet d'ornement ou d^utilité, qui soit en contradiction avec les faits. Vous ne marchez pas en fait sur des fleurs : donc on ne saurait vous permettre de les fouler aux pieds sur un tapis. Vous ne voyez pas que les oiseaux ou les papillons des climats \o\uVrâfô nv^w\v£v\\. se percher sur votre faïence : donc ou ne s^wvaWNOwa ^^\-
mettre de peindre sur votre faïence des oiseaux et des papillons étrangers. Vous ne rencontrez jamais un quadrupède se promenant du haut en bas d*un mur : donc vous ne devez pas représenter de quadrupèdes sur vos murs. Vous devez affecter à ces usages, continua le gentleman, des combinaisons et des modifications (en couleurs primitives) de toutes les figures mathématiques susceptibles de preuve et de démonstration. Voilà en quoi consiste notre nouvelle découverte, voilà en quoi consiste le fait. Voilà en quoi consiste le goût. ))
L'enfant fît la révérence et s'assit. Elle était très jeune, et l'aspect positif sous lequel le monde venait de se présenter à elle parut l'effrayer.
(( Maintenant, si M. HacChoakumchild, dit le gentleman en jse tournant vers le maître d'école, veut bien donner sa première leçon, je serais heureux, monsieur Gradgrind, d'accéder à votre désir et d'étudier sa méthode. »
(Les Temps difficiles,)