LES COMTES DE FÉES
E. Laboulate
Edouard-René Lefebvre de Laboulaye, né à Paris en 18H, mort le 25 mai 1883, débula en 1839 dans la carrière des lettres par la publication d'une Histoire du droit et de la propriété foncière en Europe, qui fut couronnée par l'Acadéuiie des inscriplions et belles-lettres. .Cet ouvrage fut suivi d'autres travaux du même g^enre qui firent à M. Laboulaye une réputation de jurisconsulte et d'historien et lui valurent la chaire de législation comparée au Collège de France : citons V Essai sur les lois criminelle* des Romains (1854), V Histoire des États-Unis (1845), la Liberté religieuse (1858). Engagé sous l'empire dans le parti He l'opposition libérale, il fit paraître des ouvrages de satire politique et sociale, Paris en Amérique (1865) et le Prince Caniche (1^68), qiii rendirent son nom populaire. Devenu sénateur inamovible en 1875, M. Laboulaye se rapprocha du parti conservateur.
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Au milieu de ses travaux d'érudilion et de ses luttes politiques, il n*a pas dédaigné un autre genre de productions en apparence plus frivoles, et peut-être plus profondes, — c'est lui-même qui l'affirme dans la préface des gracieuses fantaisies dédiées à l'enfance et à la jeunesse qu'il a nommées Contes bleus. C'est à cette préface en forme de lettre à sa petite-fille que le morceau reproduit ci-dessous a élé emprunté. On n'y retrouvera pas l'homme d'État et le jurisconsulte que tout le monde connaît. Celui qui a tracé ces lignes, non sans quelque mélancolie, est assurément un moraliste et un penseur, mais c'est surtout un éducateur et un père.
Des contes de fées! diront les gens graves et les iitililaîres, qu'avons-nous besoin de ces niaiseries qui troublent rimagination de nos enfants î — Prêtez-leur donc Barème, charmez-les avec l'histoire du trois pour cent et de ses variations. Si vous n*y réussissez pas, laissez-nous les amuser et leur donnera eux un inslant de plaisir et à vous un instant de repos. Heureux qui réunit autour de soi ce petit peuple remuant qui attire ces grands yeux pleins de douceur ou de malice, qui fait à volonté passer la peur et la joie dans ces âmes innocentes! Quoi de plus aimable que ces enfants qui, dans quelques années, quand vous les aurez élevés, seront de si vilains hommes! Quoi de plus gracieux que ces petites filles blanches et roses, têtes blondes et bouclées qui, un jour aussi, comme leurs mères.... feront le charme et.... Bon! je n'ai plus d'encre au bout de ma plume !
Dédaigne qui voudra les contes de fées; pour moi, c'est une des joies de mon enfance, c'est un de mes plus doux souvenirs. Il y a quarante ans, quand j'avais récité sans y rien comprendre Lhomond, livre excellent dont une seule phrase m'est restée dans la tête, celle qui condamne toutes les grammaires : La métaphysique ne convient pas aux enfants^ on m'ouvrait en récompense la bibliothèque de mon grand-père. Je vois encore ce sanctuaire vénérable, où dans un demi-jour trônaient sur deux socles de marbre Voltaire et Rousseau,
Qui depuis..-. Rome alors admirait Icuvs vev\.M&l
Nonotte lui-même n'avait pas imaginé de transformer en misérables Fauteur d'JÈmiVe, ni le défenseur de La Barre, deSirvea et de Calas. En passant, j'admirais de beaux volumes dont il m'était seulement permis de regarder le titre : la grande Encyclopédie, les in-quarto dorés de Tabbé Raynal, les œuvres du philosophe Sans-Souci, Rousseau, et un Voltaire, édition de Kehl, qui n'en finissait pas, et j'arrivais enfin au livre qui occupait mes rêves, au plus charmant de tous les recueils, au Cabinet des Fées, Une fois en possession d'un de ces précieux volumes, je fuyais au bout du jardin, et là, sous un berceau tout garni de troènes, en face de la Seine et de l'île bordée de grands peupliers qui murmuraient à tous les souffles du vent, j'entrais avec transport dans le royaume de la fantaisie.
Que de caravanes j'ai faites à la suite du prince Fortuné! Avec quelle inquiétude je voyais, sans pouvoir l'avertir, Toiseau bleu tomber dans le piège que lui tendait l'infâme Tniitone ! Il y avait aussi une bonne petite grenouille qui mettait deux ou trois ans à grimper un escalier pour sauver une malheureuse princesse condamnée pendant ce tempslà à faire des pâtés de pattes de mouche; elle m'a causé de cruelles émotions I Et les Mille et une Nuits! Ai-^je assez suivi le calife et son grand-vizir Giafar ! ai-je assez tremblé pour la sœur de Schéhérazade, et que volontiers j'aurais étranglé le sultan, sans songer que la mort de ce monstre eût fait envoler tous mes rêves 1
A lire ces merveilleux récits, je m'enivrais; il me semblait que les arbres, les eaux, les fleurs allaient me parler ou me répondre, et quand la chienne du logis, inquiète de ce que je ne Tagaçais plus, venait troubler mon illusion en mettant sa patte ou son museau sur mon livre, je la regardais avec un intérêt mélancolique, n'étant pas bien sûr que la pauvre Dragonne, avec ses yeux si doux et si intelligents, ne fût pas une princesse victime de quelque abominable fée. Heureusement ma princesse elle-même rompait le charme en aboyant.
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Bien des années ont passé sur ces rêves, mais elles ne. m'ont pas encore apporté cette sagesse dont on m'avait menacé. Entre autres faiblesses, j*ai gardé l'amour des contes de fées. Et le poir, quand tout dort autour de moi, quand la tâche du jour est achevée, quand, las d'étudier ce long tissu d'horreurs et de folies qu'on nomme l'histoire, il m'est enfin permis d'être à moi, je retourne à mes amis d'enfance, qui sont là, dans un coin connu de moi seul. Là, derrière La Fontaine qui aimait tant Peau d'Anes Voltaire qui eût été le roi des conteurs s'il avait eu moins d'esprit et plus de retenue; Gœthe, cet autre monstre philosophique qui toute sa vie aima l'Orient, les contes, les enfants et les fleurs, j'ai caché Perrault, Mille et une Nuits et Madame d'Aulnoy. Près de ces grands noms, voici des contes charmants du Nord et du Midi, qui prouvent que partout où il y a des hommes, il leur faut du merveilleux pour les consoler de la vie. Ici est le recueil des frères Grimm, là est le Pentamerone napolitain, livre introuvable pour qui ne l'a pas cherché, œuvre pleine de gaieté et de malice ; les Scandinaves y donnent la main aux Celles; TOrient est représenté par le roman d'Antar, par les contes sanscrits de Somadéva, que le savant Brockhaus a traduits en allemand, par VBitopadesa, par le Trône enchanté, par le Pantcha-Tantra; les Persans y. ont aussi leur place, et ce ne sont ni les moins ingénieux ni les moins hardis ; mais hélas I le savant Julien ne nous a pas encore traduit du chinois le Lio-tchai-tchii, vingt-six volumes de contes de fées, qui sans lui manqueront toujours à nos collections.
D'où vient ce goût singulier que les hommes ont pour le merveilleux? Est-ce donc que le mensonge est plus doux que la vérité? Non, les contes de fées ne sont pas un mensonge, et l'enfant, qu'il s'en amuse ou qu'il s'en . effraie, ne s'y trompe pas un instant. Les contes sont l'idéal, quelque chose de plus vrai que la vérité du monde, le triomphe du bon, du beau, du juste. L'innocence l'emporte
toujours. Souvent, il est vrai, la victime passe trente ans dans un cachot avec des serpents, quelquefois même on la coupe en morceaux, mais tout s*arrange à la fin; le méchant est toujours puni; il n*est pas besoin d'attendre un monde meilleur pour châtier le crime et couronner la vertu.
C'est là qu'est le secret de ces récits merveilleux. Ce qui fait le charme des fées, ce n'est point l'or et l'argent qu'elles sèment partout, c'est la baguette magique qui remet Tordre sur la terre et qui, du môme coup, anéantit ces deux ennemis de toute vie humaine : l'espace et le temps. Qu'importe que Grisélidis souffre quinze ans de l'exil et de l'abandon? l'épreuve finie, elle sera jeune et aimable comme au premier jour.
Dans cet heureux pays des fées, on ne se quitte que pour se retrouver, on ne souffre que pour être heureux, tandis que pour nous la douleur est une énigme et la vie une bataille sans fin où les meilleurs tombent les premiers. Là-bas, on ne vieillit pas, et l'on aime toujours; ici, à peine notre cœur, revenu des folles ardeurs de la jeunesse, commence-t-il à aimer sérieusement un objet digne de lui, que notre front se ride et que nos cheveux blanchis ne nous laissent du sentiment que le ridicule. Làbas, en un jour, en une heure on sait tout; ici, c'est au prix de la vie que nous poursuivons la vérité qui recule; elle fuit comme l'oiseau merveilleux, et quand enfin, après trente ans de peine, nous la sentons près de nous, quand notre main s'abaisse pour la saisir, une main plus puissante nous glace et nous porte au pays d'où nul n'est revenu.
Hommes sérieux, laissez-nous donc oublier quelquefois cette vie que vous nous rendez si triste. Vous ne pouvez donner à tous la santé, la fortune ni la puissance. Il vous faut donc des rêveurs pour aimer et faire aimer aux autres ces biens dont l'espérance seule vaut tous les trésors de Ja terre, mais que vous n'esUruez d'aucun prix : la