CE QUE DOIT ÊTRE UNE BONNE MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
Gréard
M. Gréard, qui remplit actuellement les fonctions de vice-recteur de l'académie de Paris, a été de 1866 à 1879 directeur de l'enseignement primaire de la Seine. Ace double titre il a public une série de mémoires et de rapports où Ton trouve, sur toutes les parties de l'enseignement, des directions et des conseils qui ont fait de leur éminent auteur l'uu des représentants les plus autorisés de la pédagogie française contemporaine.
C'est du mémoire de 1872 que sont tirées les pages qui suivent.
L'abstraction est Técueil de l'école. Les exercices pratiques, les applications usuelles, les démonstrations simples, familières, sont son âme et sa vie. Nous abusons des livres. En Allemagne, en Suisse, les enfants n'ont qu'un livre, un seul, le livre de lecture (Lesebuch), que le maître explique et développe, et qui pour l'enfant est surtout un guide. Nous avons, nous, autant de livres qu'il y a de facultés d'enseignement ; et à part quelques ouvrages récents que nous devons au concours d'hommes distingués, chacun de ces livres est un véritable manuel, contenant, et au delà, tout ce qu'un enseignement peut comporter d'explications et d'exercices. Rien n'est laissé à l'initiative du maître, à l'invention de l'élève. La partie didactique particulièrement dépasse la mesure. Ce n'est pas que nous pensions exclure de l'école les applications dogmatiques et ce qu'on appelle, d'un nom trop ambitieux, les théories. 11 faut de la théorie en toute chose, c'est-à-
dire des règles qui permettent à Tesprit de retrouver son chemin dans toutes les appllcalions; les deux procédés sont tour à tour nécessaires à la gymnastique de Tesprit. Mais à tous les degrés, que la règle précède les applications ou qu'elle les suive, elle doit toujours se produire en applications. C'est par les applications que l'élève de l'école primaire peut être efficacement exercé à raisonner. Sur ce terrain solide des problèmes de la vie quotidienne et des questions de langue usuelle, non seulement il devient vite capable de suivre la marche logique d*une démonstration, mais par cela seul que les choses qu'on lui propose en exemple lui sont connues, il s'y intéresse et il arrive à devancer le pas du maître. Dans les matières qui ne comportent pas d'application proprement dite, la « méthode facile » consiste à procéder familièrement du simple au composé, du connu à l'inconnu. Quand tous les pédagogues recommandent à l'envi de commencer la géographie par l'étude de la topographie de la classe, de l'école, de la commune, du canton, c'est qu'ils ont appris par l'expérience que, lorsque l'élève a été mis en possession de l'espace où il vit, il reporte plus aisément au dehors, au fur et à mesure que son horizon s'agrandit, les idées de position, de distance, etc., que l'examen de la classe et des lieux environnants lui a fait comprendre. L'histoire elle-même peut, dans une certaine mesure, être ramenée à une conception qui la rapproche sans l'abaisser de la portée des enfants. Pascal disait dans son noble et philosophique langage que l'humanité est un grand être qui vit et se développe perpétuellement. RoUin comparait plus simplement un pays à une famille dont chaque génération reçoit et doit transmettre l'héritage sacré. C'est ainsi qu'en Allemagne on comprend l'enseignement de l'histoire : on en a fait surtout une école de patriotisme.
Ce n'est pas seulement parce que l'enseignement distribué dans celle mesure « courte » et présenté sous cette
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forme « facile » est plus accessible à Tenfant, qu*il est le seul qui lui convienne, c'est aussi parce qu'il est le seul qui» dans le trop court espace de temps qui nous est imparti, permette de former en lui le jugement, le sens moral.
Ce que l'élève doit emporter de l'école, — avec un bagage de notions pratiques qui lui serviront à mieux faire ce qu'il aura à faire, quelle que soit un jour sa profession, — c'est un ensemble de facultés exercées, un esprit juste, un coeur droit, en un mot, suivant l'expression de Montaigne, « une teste bien faite plus tost encore que bien pleine ».
Or le moyen de « forger la teste »> de l'enfant, « en la meublant », c'est de le faire incessamment réfléchir, raisonner, trouver, parler, si bien qu'il arrive à s'instruire en partie lui-même. C'est ainsi qu'on peut espérer de donner à l'enseignement, avec l'attrait qu'il doit avoir, la profondeur sans laquelle tout souvenir s'efface. Montaigne, sans doute, traçait ses règles pour le précepteur d'un enfant de grande maison. Mais, en matière d'éducation, dés qu'une règle est bonne, l'esprit en est partout applicable; et c'est l'avantage de l'enseignement public que, dans les classes bien organisées, pourvu que le nombre des élèves n'y dépasse pas la mesure compatible avec la direction des exercices, les enfants, par leurs réponses, s'éclairent, se dirigent, s'enseignent, pour ainsi dire, les uns les autres.
Malheureusement, sur ce point, l'inexpérience de nos maîtres les plus dévoués, des plus jeunes surtout, trahit souvent leur bon vouloir. Ils craignent de n'en point assez dire et développent leurs explications outre mesure. Nous ne voudrions pas leur en faire trop vivement le reproche; car ce n'est que l'excès d'une qualité qui est toujours rare, parce qu'elle suppose l'effort; mais c'est une qualité qu'il iaut régler. A l'égard des commençants, surtout, il est nécessaire que l'enseignement soit sobre. Ce qu'il doit avoir pour objet, c'est de provoquer, pour ainsi dire, l'esprit des enfants. Une fois qu'ils ont été mis sur la voie, il ne s'agit plus que de les suivre, de les stimuler doucement, de les
ramener s'ils s'égarent, mais en leur laissant toujours, autant qu'il est possible, la peine et la satisfaction de trouver ce qu'on leur demande. Rien n'est plus funeste que les questionnaires qui fournissent la demande et la réponse toutes faites. C'est déjà trop à nos yeux que les questionnaires sans réponse, lorsqu'ils sont trop étendus.. Nous ne les acceptons dans nos livres de classe que comme guides et parce que, dans cette mesure restreinte, ils sont relativement une amélioration. Mais le principe est vicieux. On croit trouver une aide dans ces invariables nomenclatures, parce qu'elles favorisent la paresse. La monotonie qu'elles jettent dans l'enseignement est un bien autre obstacle au progrès. Ce sont les réponses des élèves qui doivent engendrer les questions successives. Que les enfants s'habituent à justifier tout ce qu'ils avancent, à s'exprimer librement, dans leur propre langage, c'est le seul moyen de s'assurer qu'ils ont compris ce qu'on a pensé leur apprendre. Laissez-les même s'exposer à une erreur, et faites-la leur rectifier en leur montrant en quoi ils ont mal raisonné, mal jugé : ce sera la meilleure des leçons.
Le Père Girard s'élève avec force contre ce qu'il appelle « les machines à paroles, les machines à écriture et les machines à réciter que Tinstituteur monte comme Yaucanson faisait ses automates. » C'est à cette routine qu'il opposait sa méthode de l'enseignement régulier de la langue maternelle. A la grammaire des motSy il voulait que l'on substituât la grammaire des idées, celle qui oblige l'élève à trouver lui-môme les règles de la syntaxe et de l'orthographe, à raisonner sur les mots qu'il emploie, sur les formes qu'il applique : c'est ainsi que l'étude de la langue, base de l'éducation, dans son système, n'était pour lui qu'un instrument avec lequel, en apprenant à l'enfant ce qu'il lui est indispensable de savoir, il travaillait surtout à exercer son jugement. Par un procédé différent, c'est sur k pratique du calcul que Peslalozzi fait reposer sa doctrj'ne. Mais dans Je calcul, comme le Père Girard dan^
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la grammaire, il ne cherchait qu'un moyen.. Leur bul à l*un et à Tautre était, en inculquant à l'enfant un certain nombre de connaissances positives, de donner à son esprit, par Texercice du raisonnement, « Touverture, l'aplomb, la rectitude » . Or, Tesprit de cette méthode est applicable à toutes les matières de renseignement» et, dans toute classe régulièrement constituée, il est possible d*en mettre à profit les procédés.
Indispensable à l'éducation du jugement, cette méthode n'est pas moins féconde pour l'éducation du sens moral. L'enfant nait le plus souvent avec des instincts honnêtes : il ne s'agit que de les affermir et de les développer. C'est, en partie, l'affaire, sans doute, de la discipline, exacte, loyale, éclairée, qui tienne constamment sa conscience en éveil et fasse appel à sa volonté. Mais le choix des exercices dans l'enseignement y aura aussi une part, une grande part, si on sait en tirer toutes les ressources qu'ils peuvent offrir. 11 n'est pas d'étude, en effet, qui ne se prête à la culture de tous les bons sentiments, de concert avec l'instruction morale et religieuse dont c'est l'objet propre. Avec un peu de préparation, il est aisé de ne donner à des élèves un exercice d'orthographe qui n'ait pour objet le développement d'une sage observation, d'une idée utile. JiC Père Girard, dont l'expérience est si riche, nous fournit au sujet des études de langue les plus élémentaires un excellent exemple tiré de sa pratique personnelle : n Je ne faisais point, dit-il, conjuguer les verbes seuls, comme la routine qui ne chasse qu'aux mots, mais toujours par propositions : ce qui est tout autrement agréable et bon aux enfants. Le verbe leur étant donné à l'infmilif, on leur présentait le temps et le mode où il devait être conjugué, et c'était à eux de faire le reste. Un jour que, selon mon habitude, je remplaçais un moniteur, il me vint à l'esprit de faire juger du bien et du mal moral qu'exprimaient les propositions formées par les élèves, et Vewt fe\Y^\sNSitiver les jugements qu'ils portaient, le \e^ n\^ V^^xvs» ^^-
jouis de ce que je leur avais ouvert un nouveau champ, en faisant parler en eux la conscience et le sentiment. » De même, à plus forte raison, pour l'histoire et la géographie, où l'étude des causes et des effets joue un si grand rôle. De même encore pour Tarithmétique. Quoi de plus simple que de ne jamais laisser Tesprit de l'enfant en Tair sur un calcul qui ne présente qu'une combinaison de chiffres, de le faire toujours reposer, au contraire, sur une de ces données réelles qui l'enrichissent de quelque idée pratique d'épargne, de quelque régie de conduite, ou simplement d'une notion exacte de Tun des grands ressorts industriels, commerciaux, financiers, de la vie moderne I Le système métrique, en particulier, abonde en applications de ce genre presque indispensables à connaître aujourd'hui pour les garçons. Ce sera un temps bien employé que celui-ci ; après ou avant, la correction du devoir servira à tirer et surtout à faire tirer aux enfants les conséquences morales de ces applications.
(Mémoire sur. Vinstruction primaire, 1872.)